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Pour Tite, le texte de Gai., ii, 3, demeure obscur

s'entend assez : il reproche aux judaïsanls « d'observer les jours^ les mois, les saisons, les années » {GaL, IV, 10); c'est leur reprocher en termes couverts de tenir compte des sabbats, des nouvelles lunes, des fêtes de la Pâque et de la Pentecôte et des jubilés*. Mais au besoin son silence absolu est aussi éloquent que des paroles : ainsi, il ne parle pas une seule fois ni du Temple, ni des sacrifices, ni du grand prêtre. Philon lui-même ne s'occupe pas volontiers de tout cela ; il aime mieux s'arrêter aux idées dont les signes extérieurs sont les symboles. Philon écrivait : « On ne saurait véritablement rendre grâces à Dieu de la façon dont le vulgaire l'imagine, par des pompes, des offrandes et des sacrifices; car le monde tout entier ne serait pas un temple suffisant pour l'honorer ; mais bien par des hymnes et des cantiques de louanges; je ne dis pas ceux que fait retentir la voix, mais ceux que chante au dedans l'âme incorporelle et toute pure 2. » Et Paul écrit à son tour {Rom., XIII, 15) : « Je vous exhorte, frères, par les miséricordes de Dieu, de présenter vos personnes comme une victime vivante, sainte, agréable à Dieu, qui soit votre culte rationnel. >> Combien l'apôtre ressemble au docteur d'Alexandrie! La vraie difTérence est que l'un prêche paisiblement une doctrine, et que l'autre fait violemment une révolution. Philon préfère l'esprit à la lettre : dans Paul, la lettre a tout à fait disparu.

1. L'épître apocryphe à ceux de Colosses nomme les choses par leur nom, ii, 16.

2. Édition Mangey, t. I", p. 348 ; édit. Tauchnitz, t. II, p. 181.

J'ai montré ailleurs que le spiritualisme élevé de Philon l'avait mis môme sur la voie de l'idée paulienne des gentils préférés aux Juifs et élus de Dieu à leur place; mais je dis seulement sur la voie; car Philon n'allait pas et ne pouvait aller jusque-là. C'était beaucoup d'avoir dit que Dieu préférerait le Juif du dehors, le Juif d'hier, au Juif de race, à V Hébreu, si fier de ce nom, et des noms d'Abraham et de David 1, si le premier était plus près de lui par le cœur et plus fidèle : mais, pour que l'étranger devînt ainsi un élu, il fallait avant tout qu'il fût devenu un Juif. L'idée que des non-Juifs, des gentils, puissent être substitués dans la faveur de Dieu à ceux qui suivaient la loi d'Israël, n'avait jamais approché, avant Paul, de l'esprit d'un Juif. Voilà pourtant ce qu'il a osé dire, et cela aurait pu lui causer quelque embarras; car, dans le milieu où il prêche, on n'est ^ admis à rien avancer sans l'appuyer sur les Écritures ; et comment trouver dans les Écritures une pensée qui n'est pas seulement tout à fait étrangère à l'esprit des Juifs, mais encore qui en est la contradiction absolue? On avait en pareil cas une grande ressource, et dont on usait largement, celle de citer à faux, et sans ombre de critique. Qu'on prenne, par exemple, les passages que Paul a rassemblés sur ce sujet dans l'Épître à ceux de Rome, et qu'on les relise chacun à sa place dans les textes originaux, on n'aura pas de peine à voir qu'ils ne disent rien de ce que Paul a

1. Tome III, p. 449. — « Ils sont Hébreux, et moi aussi, » dit Paul lui-même (II Cor., vi, 22).

prétendu leur faire dire. Ce grand dogme de la théologie paulienne ne repose que sur une série de contresens 1.

Paul déclare d'ailleurs hardiment que ce ne sont pas les œuvres de la Loi qui justifient, mais la foi en Jésus le Christ (G«/., ii, 16).

Comment en douter, puisque, en effet, depuis tant de siècles que la Loi était souveraine, le royaume de Dieu pourtant n'arrivait pas, les péchés des hommes en empêchant la venue? Il fallait que ces péchés fussent effacés, que Dieu cessât de les imputer aux hommes, qu'il nous tînt pour « justifiés », et c'est ce qui n'a pu se faire que par la mort du Christ. La Loi a existé pourtant, et on ne peut l'oublier, puisqu'elle régnait hier. En effet, elle a existé, mais elle n'était •qu'un provisoire, une préparation de l'avenir; une gouvernante, à qui avait été confiée l'enfance du genre humain ^. Celui-ci est devenu homme, et n'a plus besoin de maître ni d'abécé. C'est ainsi qu'il parle en un endroit, avec quel mépris pour cet enseignement de la Loi, dont la veille il était si fier encore ! {GaL, m, 24 et iv, 4). Mais ailleurs il n'admet plus que la Loi ait été jamais nécessaire : « Les gentils, qui ne l'ont pas, sont à eux-mêmes une Loi. Ils font voir que l'œuvre de la Loi est écrite dans leur cœur ; elle a pour témoigner d'elle leur conscience » {Rom., H, 14). C'est le langage d'un philosophe grec ;

1. Rom., IX, 25; x, 19 et 20, d'après Osée, i, 10, 15, 23; Deutéronome, xxxii, 21 ; Isaie, lxv, 1.

2. En grec, un TraioaYwyo;, parce qu'en grec la Loi elle-même est du masculin.

non que Paul paraisse avoir lu les philosophes; mais la pensée hellénique s'était infiltrée dans son esprit et l'avait élargi jusqu'à embrasser l'humanité : « Il n'y a plus de Juif ni de Grec, d'esclave ni de Ubre, d'homme ni de femme ; tous tant que vous êtes, vous n'êtes qu'un en le Christ Jésus y> {Gai., m, 28, etc.). Et enfin : « Dieu n'est-il qu'aux Juifs? N'est-il pas aussi aux gentils? Oui, il est aussi aux gentils ; car il n'y a qu'un seul Dieu » {Rom., m, 29, etc.). Voilà des idées où Jésus n'avait pas atteint, et dont il n'y a aucune trace dans les évangiles ^.

Elles ne sont pourtant pas encore ni assez vastes m assez hardies. D'abord, dans leur élan vers l'idéal, elles oublient trop la réalité. Paul ne prétendait pas, il ne pouvait pas même imagiuer, que toute distinction réelle fût effacée entre le libre et l'esclave ; il ne les supposait égaux que dans le Christ, et c'était beaucoup déjà, (2ar celte conception en 'préparait une supérieure. De plus, il ne prévoyait pas, en unissant la famille humaine dans un dogme, que ce dogme deviendrait à son tour un principe de division et de combat. Pour nous, nous avons supprimé en réalité, dans presque tout le monde civilisé, la distinction entre le libre et l'esclave, et un jour sans doute sera supprimé aussi, entre l'homme et la femme,

1. Toujours, bien entendu, le quatrième étant mis à part. — Plusieurs siècles avant Paul, la sagesse grecque avait dit, dans des vers que Stobée nous a conservés (lxxxvi, 6), qu'un Scythe vaut un Grec, s'il est philosophe. Et la Lettre apocryphe à ceux de Colosses, en reproduisant la môme idée, emploie ce mot même de Scythe, comme se souvenant de ces vers (m, !I).

tout ce qui, en fait d'inégalité, ne vient pas de la nature, mais de la tradition. Enfin, nous avons à cœur défaire évanouir, dans les constitutions et dans les lois, ce qui reste encore des séparations que les croyances avaient faites entre les hommes; de sorte que nous disons aujourd'hui : Il n'y a pas à distinguer entre le chrétien et l'infidèle, entre le déiste et l'athée; tous tant que vous êtes, vous ne laites qu'un en l'humanité. Mais, quoique cette formule dépasse de beaucoup celle de Paul, on comprend l'effet que la sienne a dû produire au temps où elle a été prononcée, et combien elle était faite pour entraîner les esprits. Yoilà l'élan et l'essor qu'avaient imprimés a sa pensée le dégoût du mal, le désir et l'ardent espoir du mieux, irrités encore par les obstacles que ses aspirations rencontraient dans des préjugés qu'il avait partagés lui-même.

Mais il ne peut se tenir à ces hauteurs, car il se sent entravé et ramené à terre par un poids qu'il traîne à son pied, pour ainsi dire : c'est celui des textes sacrés. Tandis qu'aucun texte n'arrêtait la pensée de l'Hellène, l'esprit d'un Juif, au contraire, ne pouvait se mouvoir en quelque sens que ce fût, sans le congé de ses Écritures, et cela était vrai surtout d'un Juif qui avait été formé dans les écoles sévèrement orthodoxes de la ville sainte. De sorte que, môme pour échapper à la Loi, il faut encore qu'il tienne compte de l'autorité de la Loi. De là d'étranges tours de force, qu'il est intéressant de suivre dans ses Lettres, quelque

fatigants qu'ils paraissent à notre esprit dégagé de ces liens.

Sa grande ressource, dans celte tentative si difficile, est l'histoire de la promesse faite à Abraham, le père du peuple de Lieu. Il n'y a pas dans la Bible de texte plus considérable aux yeux des Juifs, et c'est pour eux le titre le plus ancien de leur fortune et de leurs espérauces : « Je ferai sortir de toi un grand peuple; je te bénirai et j'agrandirai ton nom... Je bénirai qui te bénira et maudirai qui le maudira... Je donnerai ce pays à la postérité (xn, 2-7). » — « Regarde vers le ciel el compte les étoiles, si tu peux; ainsi sera ta semence (xv, 5). » — « J'établis un pacte entre moi et toi et tes descendants après toi, un pacte perpétuel pour les générations à \enir, pour être ton Dieu et celui de la semence... Voici le pacte entre moi et lui, et tes descendants après toi... Que tout mâle soit circoncis (xvu,' 7-10, etc.). » Tout cela est parfaitement clair, et c'est l'histoire même d'Israël sous forme de prophétie ; mais quand s'accréditèrent les idées messianiques, l'imagination a dû étendre la portée de ces promesses jusqu'à l'avenir que l'on rêvait, et l'on a cru que la grandeur de l'Oint attendu y était comprise. Paul, eu les rapportant au Christ, a probablement suivi une voie ouverte avant lui; mais j'imagine que c'est à lui qu'appartient celte subtilité, de faire remarquer que le texte ne dit pas : « à les semences », au pluriel, c'està-dire à tes rejetons, mais, au singulier, « à la semence », ce qui ne peut signifier qu'un seul rejeton, qui est Christ [Gai., m, 16). El là-dessus il conclut

intrépidement que le Christ ayant ainsi été promis plus de quatre cents ans avant la Loi, celle-ci ne compte pas en comparaison de cette promesse. Cela est puéril et misérable, mais par ce galimatias l'obstacle de la Loi était tourné.

Ce n'est pas tout ; au moment où lehova promet à Abraham, qui se plaignait de n'avoir pas d'enfants et qui n'en espérait plus, une postérité innombrable, il est dit qu'Abraham crut à lehova, et que cela lui fut compté comme un mérile {Geti., xv, 6). Paul traduit : « Sa foi lui fut imputée à justice ; » il entend par là, à justification, à salut. Les justifiés, dans sa langue, sont ceux dont les péchés ne sont plus comptés, et que rien n'empêche dès lors d'avoir part au royaume de Dieu. « Mais, dit Paul, quand il a été justifié ainsi, était-il en état de circoncision, ou avec le prépuce ? 11 n'était pas en état de circoncision, mais avec le prépuce. » En effet, ce n'est que plus tard que Dieu lui a prescrit la circoncision. « Et ainsi, dit Paul, la circoncision n'est venue qu'après coup, comme la marque de la justification par la foi, foi qu'il avait eue avec le prépuce, pour être le père de tous ceux qui ont la foi avec le prépuce, etc. {Rom., iv, 9-11). » De pareils raisonnements, si on peut les appeler ainsi, devaient cruellement impatienter les Juifs qui les entendaient faire. Mais qu'on imagine un moment l'etfet qu'ils auraient fait à des gentils, à ce Sénèque, par exemple, qu'une légende absurde a prétendu mettre en commerce avec saint Paul !

Sa doctrine de la Loi auteur du péché n'est pas

moins bizarre. 11 dit posilivemenl {Gai., m, 10) : « Ceux qui partent des œuvres de la Loi sont sons la malédiction, car il est écrit {DeiUér., xxvii, 16) : (( Maudit tout homme qui ne s'assujettit pas à toutes les » prescriptions contenues dans le livre de la Loi, pour » les accomplir. » Et ailleurs [Rom., iv, 15) : « C'est la Loi qui fait le châtiment ; car où pas de loi, pas non plus de transgression. » Et encore {Ro?n., vu, 7-13) : « Le péché, je ne l'ai connu que par la Loi ; car je n'aurais pas connu la convoitise, si la Loi n'eût dit : « Tu ne )) convoiteras pas. » C'est de là que le péché a pris son élan, et que par le commandement il a produit en moi toute convoitise ; car sans la Loi le péché était mort. Et moi, sans la Loi, je vivais jusque-là ; mais, le commandement étant venu, le péché a repris vie, et moi, je suis mort. Et ainsi, pour moi, le commandemenl, qui était pour la vie, s'est trouvé être pour la mort. » Celte suite de non-sens mènerait à d'étranges conséquences, contre lesquelles Paul-se débat avec effort : u Qu'estce donc ? La Loi est-elle péché ? Loin de nous ! — Ce qui était le bien, a-t-il été pour moi la mort? Loin de nous ! » Mais la plus fâcheuse de ces conséquences serait de conclure que, puisque la mort du Christ prévaut sur le péché et l'efface, on peut maintenant s'abandonner à son aise au péché. « Loin de nous ! Puisque nous sommes morts au péché, comment pourrions-nous vivre encore en lui ? » {Rom., vi, 2.) Il est vrai que la Loi est mortel mais les œuvres de la chair,

1. Gai., V, 18-23. Je ne traduis pas mot à mot, précisément pour que la pensée ressorte mieux.

contre lesquelles la Loi était faite^ sont mortes aussi pour vous ; vous ne vivez plus que pour les œuvres de l'Esprit, qui n'ont rien à faire avec la Loi. C'est-à-dire que Paul s'embarrasse dans ses raisonnements, et ne vient pas à bout d'accorder entre elles ses paroles ; mais la raison de cet embarras est peut-être, sans qu'il le démêle nettement lui-même, que ce nom de la Loi enveloppe eu réalité, pour lui, deux choses très distinctes. L'une est la loi de la nature et de la conscience, qui reste toujours sacrée, depuis le Christ comme avant lui ; l'autre est la loi locale et traditionnelle, avec ses prescriptions minutieuses, qui pesaient sur tous les actes et tous les mouvements des Juifs. C'est celle-ci que Paul a réellement dans la pensée, quand il se dit que la Loi fait le péché, que le péché disparaîtra avec la Loi elle-même, et que l'homme, quand il ne sera plus conduit que par l'Esprit, se sentira à la fois libre et pur.

C'est de la rupture de Paul avec la Loi qu'est sortie cette singulière doctrine de la grâce, qui tient tant de place dans ses Lettres, et qui a fait ensuite une si grande fortune dans l'Eglise. L'idée première de cette doctrine est une idée philosophique, que l'observation intérieure suffit à suggérer, k peine l'analyse a-t-elle fait connaître à l'homme ce qu'il appelle sa liberté, qu'il ne tarde pas à s'apercevoir combien cette liberté est bornée, et qu'il lui arrive souvent de vouloir sans avoir la force d'accomplir ^ Voilà pour quand il lait le mal; et d'un autre côté,

I. Euripide:, iVéc/tle, 1,068 : « Je sais bien le ma) que je vais faire

quand il fait le bien, il lui semble aussi quelquefois que sa vertu ne lui vient pas de lui-même, et qu'il agit par une inspiration ou un élan dont il n'a pas le secret. Platon déjà disait, dans le Mé)ion (p. 100), « que la vertu ne vient ni de la nature ni de réducation, mais d'un don divin, où le travail de l'esprit n'est pour rien, et qui la dispense à tel plutôt (ju'à tel autre » ; et il est probable que cette doctrine a été développée après lui dans les écoles qui avaient un caractère plus particulièrement religieux ou même mystique, comme celles des Platoniques et des Pytbagoriques. Nous n'avons plus rien de ces pbilosophes, mais on trouve fortement et abondamment exprimé clicz Philon d'Alexandrie le sentiment de ces bienfaits ou de ces grâces de Dieu, sans lesquelles le plus sage ne peut ni atteindre le vrai ni faire le bien, et qu'il doit appeler par la prière i. Les discours de Philon, à ce sujet, ont un caractère tout philosophique et hellénique, et aussi bien il n'y a rien de cela dans la Bible juive. Cependant il n'est pas douteux que Tesprit du judaïsme ne fût particulièrement favorable au développement de ces idées, puisque les Juifs se regardaient comme un peuple élu, pour qui son dieu avait fait ce qu'il n'avait voulu faire pour aucun autre, et dont l'existence tout entière ne s'expliquait que par la faveur

mais ma passion est plus forte que ma volonté. » Id. , Hipp., 380 ; Xénophon, Cijrus, VI, i, 41 ; Horace, Ép.,1, via, U ; Ovide, Métam., VII, 20, et Paul lui même, Rom., vu, 15. i. Voir tome Ilf, p. 412-414.

LA RESURRECTION. — PAUL, loi

d'en haut. La doctrine de la grâce est, en ce sens, éminemment juive, et Paul, en tant que Juif, devait en être pénétré ; mais, quand il se sépara de ses frères, il la retourna brusquement contre le judaïsme surpris. Comment Dieu a-t-il pu rejeter son peuple? Comment a-t-il refusé le salut aux mérites des Juifs, pour le donner aux gentils, qui n'avaient pas mérité? C'est qu'il ne s'agit pas de mérite, et que Dieu n'a de compte à rendre à personne. Ils étaient les élus hier, ils sont aujourd'hui les réprouvés; Dieu l'a voulu, et cela suffit. Et la Bible est là, prête à lui fournir des arguments.

Il citait tout à l'heure Abraham, il cite maintenant Ésaii et Jacob ; cet aîné, à qui son puîné a dérobé son aînesse, représente les Juifs, supplantés par les gentils : « Rébecca eut tleux jumeaux de notre père Isaac. Avant qu'ils fussent nés et qu'ils eussent fait ni bien ni mal, afin que prévalût ce que Dieu avait résolu par choix, non en vertu de leurs œuvres, mais en vertu de son appel, il fut dit : « Le premier-né sera » assujetti à l'autre ; » car il est écrit: « J'ai aimé Jacob «et j'ai réprouvé Ésaûi. » Que dirons-nous? Y a-t-il eu injustice en Dieu? Loin de nous ! Dieu dit à Moyse : « Je » ferai grâce à qui je fais grâce ; j'aurai miséricorde de » qui j'ai miséricorde. » {Exode, xxxui, 19.) Ce n'est

1. Je n'ai pas besoin de dire que ces paroles, qui sont dans Malachîe,i, 2-3, signifient, seulement que leliova préfère les Juifs, fils d.; Jacob, aux Iduniées, fils d'Ésau. De même, le récit de la Genèsi sur Esaû et Jacob, xxv, 23, ne voulait dire autre chose, sinon qu'i les Idumées seraient assujettis aux Juifs, malgré la supériorité première du peuple idumée sur le peuple juif.

donc pas ici l'œuvre de l'homme qui s'efforce et qui court, mais celle de Dieu qui fait grâce, car l'Écriture dit à Pharaon : « Je ne t'ai suscité que pour ceci, » pour faire montre en toi de mon pouvoir, et pour » que mon nom soit proclamé sur toute cette terre. » [Exode, IX, 16.) Ainsi, il fait grâce à qui il veut, et qui il veut, il l'endurcit i. Tu me diras : « De quoi se » plaint-il alors ? Qui peut résister à sa volonté ? » Mais vraiment, ô homme! qui es-tu donc, toi, pour tenir tête à Dieu? L'ouvrage façonné dit-il à celui qui le façonne : c Pourquoi m'as-tu fait ainsi? » Le potier n'est-il pas maître de l'argile, pour faire d'une même pâle, d'une part un vase d'iionneur, de l'autre un vase d^ignominie? » [Ro7n., ix, 10-21.) Tout cela est cruellement déraisonnable; mais c'était un bon tour de polémif|ue que de dire aux Juifs : " Vous vous vantez que lehova a transféré le droit d'aînesse d'Ésaû à Jacob votre père ; eb bien, c'est ainsi qu'il transfère aujourd'hui votre droit d'aînesse aux gentils. «Ailleurs, après avoir cité ces paroles du livre des Rois : « J'ai réservé pour moi sept mille hommes, qui n'ont pas fléchi le genou devant Baal, » Paul ajoute : « C'est ainsi qu'aujourd'hui encore il y a une portion réservée, par pur choix de grâce. Mais, si c'est par grâce, ce n'est plus daprès les œuvres; autrement, la grâce n'est plus grâce, etc. » (flom.,xi, 5.) Citons encore ce verset : « Ceux qu'il a prédestinés, il les a aussi appelés, ceux qu'il a appelés, il les a aussi justifiés, et

ï . Il a fait grâce à. Moyse et il a endurci Pharaon.

ceux qu'il a justifiés, il les a aussi glorifiés. » [Rom., VIII,. 30.)

Je ne dirai pas : Yoilà la théologie de Paul. Je dirai : Voilà la théologie. C'est de ces expédients d'avocat embarrassé qu'est né l'énorme amas de subtilités et de logomachies qui compose la théologie tout entière et qui a régné, pour ainsi dire, jusqu'aujourd'hui. Les versets que j'ai cités et quelques autres semblables, où avec un mot nouveau et mystérieux il essayait de se débarrasser de son passé, ont enfanté, en particulier, toute cette doctrine de la grâce, vide de fond et, dans la forme, inextricable, épouvantable marais où Augustin a noyé l'Église avec lui. Pour constituer la théologie, il fallait unir à la faculté d'associer les disparates, qui est dans l'esprit de TOrient, celle d'argumenter sans fin, qui caractérise l'esprit grec. Et c'est lace qui s'est produit quand les sombres fantaisies de Paul ont été reprises et développées par les Pères.

Mais remarquons bien que chez Paul lui-même elles se réduisent à peu de chose. Il n'a pas véritablement une doctrine de la Grâce, s'appliquant à l'ensemble des actes et des volontés humaines ; ses idées ne se rapportent qu'à une préoccupation unique : comment se fait-il que le choix de Dieu ait passé des Juifs aux gentils?

De même, Paul a engendré ce qu'on appelle le dogme du péché originel, sans l'avoir conçu pour son propre compte. lia lu la parole de la Genèse : «Tu ne mangeras point de ce fruit; car, le jour où tu en mangeras, tu mourras (ii, 17). » Il dit donc qu'Adam a péché, et par

lo4 LE CHRISTIANISME ET SES ORIGINES.

le péclié la mort est entrée parmi les hommes ; mais le Christ est venu ponr détruire à la fois et le péché et la mort. Il Tentend d'une manière toute sensible, car il croit, en effet, que le Christ va descendre du ciel tout à l'heure, et que dès lors on ne mourra plus. C'est du merveilleux, pour ne pas dire simplement de la poésie ; ce n'est nullement ce que l'on a mis depuis sous ce mot de péché originel.

Je ne sais ce que les Juifs répondaient à ces raisonnements de Paul; mais j'imagine qu'un de ses plus redoutables adversaires était lui-même. Il traîne après lui, quoi qu'il fasse, son fanatisme d'hier; ayant cru si longtemps qu'être Juif est tout, il ne peut se résigner tout d'un coup à croire que ce n'est rien. Il fait ce qu'il peut pour reconnaître aux Juifs un privilège {Rom., ni, 1 ; xi, 1, etc.), et il y a un moment où il s'écrie : « Je le dis, et c'est la vérité que je dis en Christ; ma concience témoigne pour moi en l'Esprit saint; j'ai un grand chagrin et mon cœur sent une douleur incessante ; je voudrais moi-même être rejeté du Christ et maudit pour mes frères, pour ceux qui sont miens selon la chair [Rom., ix, 1). » Vœu étrange, qui trouble encore aujourd'hui ses lecteurs chrétiens. C'est par une protestation du même genre qu'il prononce : a Renversons-nous donc la Loi par la foi ? Loin de nous ! Au contraire, nous confirmons la Loi {Rom., in, 31). » Il veut dire que, comme c'est la Loi qui promet le Christ, et qui aboutit à lui pour ainsi dire (voir verset 21), le règne du Christ, en

venant clore celui de la Loi, ne fait que la confirmer •,

Eu réalité, la Loi n'en est pas moins détruite; l'ancien pacte n'existe plus. Il y a un pacte nouveau : « C'est celui de l'Esprit, non plus de la lettre, car la lettre tue, tandis que l'Esprit donne la vie. » (II Co7\^ in, 6.) C'est toujours la même idée, que la Loi n'a apporté avec elle que le péché, et par suite la mort. La circoncision est répudiée, et l'on peut prévoir le jour où il n'y aura plus un seul chrétien circoncis.

Dans cette lutte obstinée, Paul n'est pas venu à bout d'entamer le judaïsme. Un petit nombre de Juifs ont passé au Christ, et ce n'est pas Paul qui les a gagnés; ce sont les compagnons de Jésus, qui ont fait ces conquêtes avant que Paul fût conquis lui-même. D'ailleurs l'Église des circoncis de Jérusalem a bien peu vécu, elle aurait probablement vécu moins encore, si Jérusalem eût gardé son indépendance et silesJuifsy étaient demeurés maîtres. Mais Paul a vaincu les Juifs dans le monde grec, en ce sens qu'il leur a arraché les judaisants. La parole de lehova à la mer dans le livre de Job : « Tu viendras jusque-là, et pas plus loin, » Paul l'a dite à cette marée montante du judaïsme qui semblait près de couvrir le monde. Le vieux judaïsme s'est arrêté pour jamais, et le judaïsme nouveau, qui a bientôt tout envahi, envahi lui-même par les mœurs et par l'esprit grec, n'est plus véritablement le judaïsme. Du reste, je l'ai déjeà dit, Paul n'a fait que précipiter

1 On sait que cette pensée se retrouve dans Matth., v, 17

cette révolution, et un homme ne fait jamais que cela; les grands mouvements se font parla force des choses. On a vu Philon d'Alexandrie occupé de se défendre contre un judaïsme libre, qui trouvant « que la lettre n'est que le symbole de l'idée », en venait à dédaigner la lettre. Il proteste contre cette indifférence; tout en accordant que les prescriptions sur le sabbat, sur les fêles, sur la circoncision, ont un sens mystique, il ne veut pas qu'on renonce pour cela aux pratiques extérieures: faudra-t-il donc renoncer aussi au culte qu'on rend à Dieu dans le Temple? Il résiste donc; mais ceux à qui il résiste étaient déjà, comme on voit, bien près de Paul. Et Philon lui-même parlait quelquefois comme Paul : il plaçait au ciel l'étranger (le non Israélite) qui vient à Dieu, et il vouait à l'enfer l'homme qui déshonorait le sang pur (le sang de David) dont il est sorti. Enfin l'image célèbre de l'Épîlre aux Romains (XI, 16), de la branche d'olivier sauvage entée sur l'olivier franc, se trouve déjà dans ce même passage de Philon *.

Paul n'était pas un esprit timide, et, s'il n'avait eu à combattre que les Juifs qui repoussaient son Christ, il serait arrivé plus ^ite à une franche et complète rupture. Ce qui le gênait le plus, c'étaient les circoncis qui appartenaient au Christ comme lui et avant lui, et qui avaient fait une Église nouvelle. Pourquoi ceuxlà auraient-ils cessé d'être Juifs, puisque Jésus l'était lui-même et n'avait jamais appelé que des Juifs! Ceux-

1. Tome II, p. 434, édit. Mangey : tome V, p. 204 de la petite édition Tauclinitz.

là pouvaient bien accepter pour disciples, surtout dans les pays grecs, ce que j'appellerais des judaisants du Christ, mais ils ne pouvaient les égaler à eux-mêmes et se confondre avec eux. La circoncision demeurait dans leur pensée un privilège, et conservait un prestige dont Paul est visiblement embarrassé, qui lui fait obstacle et qui l'irrite. Nous ne comprenons plus aujourd'hui, après tant de siècles pendant lesquels la circoncision n'a été pour les chrétiens qu'un sujet de haine et de mépris, quel effort il eut à faire pour en délivrer ses Églises. Il a peur que d'autres influences ne les ramènent à ce joug; pour les en garder, il s'efforce de leur faire peur lui-même ; et il leur tient ce discours vraiment étrange : « Eh bien, moi Paul, je vous dis que, si vous vous faites circoncire, Christ ne vous servira de i'ie?i. Et j'atteste encore à tout homme qui se fait circoncire, qu'il est obhgé dès lors à pratiquer toute la Loi [Gai., y, 2-3). » Enfin, perdant patience, avec le rire amer d'un homme qui ne rit guère, il jette ce mot à ces circoncis : « Qu'ils fassent mieux, qu'ils se châtrent! » (verset 12). Voilà jusqu'où il s'emporte. Mais il n'a pas toujours ce ton-là. Ces violents, dont il était, et dont un évangile dit si bien qu'ils prennent le ciel de force, sont en même temps violents et adroits, parce qu'ils sont tout entiers à cette fin qu'ils poursuivent. Quand tout à l'heure d effrayait ceux que la distinction de la circoncision pouvait tenter en leur déclarant que, si une fois ils ont cette marque, ils devront s'assujettir à la gêne de toutes les prescriptions judaïques, c'était déjà une adresse : nous

verrons qu'il en a eu d'aulres encore. Mais il a tout dit dans un passage mémorai)le (I Cor., ix, 19) : « Étant libre du côté de tous, je me suis asservi à tous, pour en gagner le plus possible. Avec les Juifs, je me suis conduit en Juif, pour gagner les Juifs; avec les sujets de la Loi, en sujet de la Loi, pour gagner les sujets de la Loi; avec ceux qui sont en dehors de la Loi, en homme qui est en dehors de la Loi (mais je ne suis pas en dehors de la Loi à l'égard de Dieu, étant dans la Loi à l'égard du Christ), pour gagner ceux qui sont en dehors de la Loi. Avec les faibles, je me suis conduit en faible, pour gagner les faibles. Enfin, je me suis fait tout à tous, pour sauver des hommes à tout prix*. » Je n'appellerai pas simplement une adresse le morceau de la Lettre à ceux de Rome où il exprime avec tant d'émotion l'espoir que les Juifs reviendront au Christ et à Dieu. « S'ils ont achoppé, est-ce pour tomber ? Loin de nous ! Mais leur faux pas a été le salut des gentils. » (xi, 11.) Il présente à ce sujet l'argumentation la plus bizarre. Si les gentils, à l'origine, n'ont pas eu la foi, c'est pour être un jour reçus en grâce, à l'occasion du manque de foi des Juifs euxmêmes. Et si les Juifs aujourd'hui manquent de foi en la grâce qu'ont reçue les gentils, c'est afin qu'ils soient à leur tour l'objet d'une grâce qui leur sera propre. Dieu a voulu que tous, gentils et Juifs, eussent leur part du manque de foi, afin que tous eussent leur part de grâce (30-32). On s'y perd, et Paul, tout le

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