Voir à ce sujet Aristotf, Poclique, 31 et
abondance. On les recherchail particulièrement dans les oracles, parce qu'elles leur donnaient un air de mystère qui ajoutait au respect. Le fameux poème alexandrin de Lycophron, qui n'est tout entier qu'une longue prophétie, ne se compose que de (jlosses, pour ainsi dire ^ On n'est pas étonné que les judaïsants de race hellénique aient employé les glosses dans les épanchements auxquels ils se livraient sous l'influence de ce qu'ils appelaient l'Esprit ; mais ils pouvaient en puiser à des sources nouvelles, que leur ouvraient les livres des Juifs. Ils en empruntaient, soit à langue que les Juifs parlaient alors, soit à l'ancien hébreu, celui de la Bible, passé à l'état de langue morte. Quand Paul dit, par exemple : « Dieu a envoyé dans vos cœurs l'Esprit de son Fils, qui crie : «Père,» et que, pour exprimer ce cri, il se sert, au lieu du grec pater, de l'hébreu abba [Gai., iv, 6), c'est une glof,se.
De même, quand il introduit à la fin d'une épitre la formule maranatha, que j'ai expliquée plus haut (I Cor.., XVI, 22). Ce ne sont là que des mots; mais dans les effusions auxquelles les « Frères » se livraient de vive voix, les termes de ce genre se multiphaient, et j'imagine qu'on pouvait y jeter des versets entiers. De là un langage étrange, qui devenait vite inintelligible. C'est dans la première Épître à ceux de Corinlhe qu'il est surtout parlé des glosses dans leurs diverses espèces, car il paraît qu'il y en avait plusieurs {-(irr, YXa)7(7wv, xn, 28). Qu'on se figure ce que pouvaient être
1. Les glosses tiennent de même une grande place dans le grimoire prophétique rjui forme le chapitre ii de Rabelais.
des démonstrations de ce genre dans une ville d'une population si mêlée, dont les marchés jetaient sans cesse les uns sur les autres des hommes de toute provenance, apportant là les hahitudes, les souvenirs, les superstitions les plus diverses. Paul le dit de la manière la plus expresse : « Celui qui parle en glosse ne parle pas pour les hommes, mais pour Dieu ; personne ne l'entend; c'est pour l'Esprit qu'il parle et dit des mystères. Au contraire, celui qui parle en prophète^ parle pour les hommes, et leur apporte édification, exhortation et consolation. Je veux bien que tous tant que vous êtes vous parliez en glosses; mais j'aime mieux que vous parliez en prophètes : celui qui parle en prophète est plus grand que ceux qui parlent en (jlosses, à moins quil ne les interprète, afin que l'Église reçoive édification (I Cor., xiv, 2). » Et plus loin : « Les instruments inanimés qui donnent des sons, la flûte et la cithare, s'ils ne font pas distinguer les sons, comment saura-t-on ce que c'est que la flûte ou la cithare doit exprimer? Et si la trompette ne donne qu'un son indistinct, qui donc s'apprêtera pour le combat? De même si avec la glosse vous ne faites pas entendre un discours intelligible, comment comprendra-t-on votre parole? Elle ne fera que battre l'air... Si je ne sais pas la signification des sons, je serai pour celui qui parle un Barbare, et celui qui parle sera un Barbare pour moi. >> Plus loin encore : « Je rends grâces à Dieu de ce que mieux que tous
1. C'est-à-dire en inspiré (il ne s'agit pas ici de prédiction), mais cela en langage naturel.
tant que vous êtes je parle en glosse. Mais, dans l'église, j'aime mieux dire cinq paroles en traduisant ma pensée, afin d'enseigner les autres, que d'en dire dix mille en glosse. Si, l'Église étant rassemblée tout entière en un même lieu, tous se mettent à parler en classes, et qu'il survienne des simples ou des noncroyants, ne diront-ils pas : « Vous êtes des fous ! » Mais, si tous parlent en prophètes, et qu'il survienne un non-croyant ou un simple, tous le raisonnent, tous le confondent, et ainsi les pensées secrètes de son cœur montent à la surface, et le voilà prêt à se jeter à terre pour adorer Dieu, reconnaissant que Dieu est réellement avec vous... Si on parle en glosses, que ce soit à deux, ou au plus à trois, et chacun à son iow\ et qu'il y ait quelqu'un pour servir d'interprète. S'il n'y a pas d'interprète, qu'on se taise dans l'église ; qu'on ne ne parle que pour soi-même «t pour Dieu, w Voilà des scènes dont les Parisiens d'aujourd'hui qui s'appellent chrétiens n'ont guère ridée. C'était un étrange spectacle qu'offrait une assemblée de ce genre, subissant, tout étourdie, l'averse de ce baragouin mystique qui tombait sur elle, quelquefois, on vient de le voir, de plusieurs bouches parlant en même temps. Paul essaye de s'en défendre^ et fait ce qu'il peut pour tempérer le scandale de ces farces sacrées ; mais on sent bien qu'il ne fait pas ce qu'il veut. Quand une fois le surnaturel est entré dans l'esprit humain avec une certaine violence, c'est un champ qui lui est livré en proie, et dont il n'est pas aisé de. l'arracher. Et l'on voit que
Paul lui-même se croit oblige de se vanter que personne au besoin n'exécute mieux que lui ce même tour de force, qu'il sentait pourtant peu digne de lui. 11 était plus fier, et il en avait le droit, lorsque parlant, comme il dit, en prophète, il troublait et il retournait par sa parole des âmes que le hasard jetait sous ses pas, et dont l'apparente indifférence fondait tout à coup sous rhaleine de ces croyants rassemblés, à la chaleur de la fournaise que sa prédication avait allumée i.
Cependant l'exaltation ne peut pas être de tous les moments, et il fallait à cette prédication un fond sérieux et solide ; ce fond se trouve dans l'enseignement moral des Épîtres.
11 n'y tient pas, il est vrai, une très grande place, parce que Paul n'avait à dire là-dessus à ses disciples rien qui lui fût propre. Outre ce qu'il y a toujours dans la morale de simplement humain et d'universel, si on considère même, dans ses préceptes sur la pureté ou sur l'amour du prochain, l'accent particulier qui les distingue le plus de la sagesse hellénique, l'esprit qui y paraît n'a rien de nouveau ; ce n'est pas celui de Paul ni de Jésus ; c'est l'esprit juif, celui qui avait fait les judaïsants, et préparé ainsi le christianisme. Bien avant d'être chrétiens, les disciples de Paul avaient en horreur certaines dépravations des mœurs antiques ;
1. Sur des phénomènes de ce genre dans les temps modernes, voir des pages très intéressantes de M. Renan, les Apôtres, p. GS.
Oii aura remarqué dans les versets cités ici le mot d'édification. Ce m3t, traduction bien exacte du mot grec que Paul emploie, est une oictaphore. On se représente le croyant comme bâtissant, par telle et telle prati(jue, l'édifice de la foi.
comme, bien avant cVêlre chrétiens, ils croyaient à un (lieu unique et méprisaient profondément les idoles. II ne prêche donc là-dessus qu'accidentellement et pour des raisons particulières. Au début, par exemple, de la Lettre à ceux de Rome, c'est pour se plaindre que les Juifs, qui savent ce que les gentils ignorent, ne se conduisent pas mieux qu'eux et ne mettent pas mieux à profit la parole divine. Ailleurs, et cela est plus curieux, il s'inquiète de l'abus qu'on pourrait faire de l'émancipation même qu'il a prêchée. Il a dit que la Loi n'oblige plus, qu'elle n'existe plus ; qu'où il n'y a pas de Loi, il n'y a pas de transgression ; que ceux qui étaient esclaves sous la Loi sont maintenant libres en Christ ; que le péché, qui s'était développé par la Loi, n'a pas tenu contre la grâce qui a abondé plus encore ^ Mais on voit que quelques-uns tiraient de là d'étranges conséquences. Alors on peut demeurer dans le péché, pour donner lieu à la grâce de prévaloir (i?o m., vi, 1). Alors tout est permis (I Cor., VI, 12). Si l'émancipation tournait ainsi, et que pour avoir secoué la Loi on s'abandonnât à « la chair», la rehgion nouvelle était perdue. C'est ici que Paul proteste avec énergie : « Vous êtes libres, eh bien, ne vous asservissez donc pas au péché {Mom., vi, 15-16). » Ou, par une autre image : « Ne faites pas de voire liberté une invitation à la chair, mais par Famour asservissez-vous les uns aux autres (G»/. , v, 13). » — « Tout m'est permis, mais tout n'est pas bon
1. Gai., m, 25 ; iv, 18 ; Ro??!., i\, lô; Gai., iv, 2.) ; v, 13 ; Rom., V, 20.
[Cor.^ VI, 12). » — « Nous sommes morts au péché; comment donc vivrions-nous encore clans le péché ? [Rom., VI, 2). » Surtout il fait appel à l'Esprit, puisque c'est l'Esprit qui est le principe de régénération et de vie [GaL, m, 2 ; v, 5, etc.). a Je vous dis : Marchez dans l'Esprit, et vous ne satisferez pas les appétits de la chair... On voit assez ce que sont les œuvres de la chair : adultère, fornication, impureté, libertinage, idolâtrie, sorcellerie, inimitiés, querelles, jalousies, colères, divisions, luttes de partis, envies, meurtres, ivrogneries, débauches, et les choses semblables... Au contraire, le fiuit de l'Esprit, c'est amour, joie, paix, patience, bonté, bienfaisance, foi, facilité, tempérance... Si nous vivons par l'Esprit, dirigeons-nous par l'Esprit (G«/., v, 16-25.) » Et il prononce : «Ne savez-vous pas que ceux qui font le mal n'auront pas part au royaume de Dieu (I Cor., vu, 9) ? » Le relâchement des mœurs est évidemment ce qui lui fait peur par-dessus toute chose ; car l'enthousiasme, l'idéal, les aspirations célestes ne tiennent pas contre la corruption des sens ; celui qui veut faire de nous des christs a besoin avant tout que nous soyons purs. De là ces vives instances : « Ne savez-vous pas que vos corps sont les membres de Christ ? Prendrai-je donc les membres de Christ pour en faire les membres d'une prostituée? Loin de moi !... Fuyez la fornication : tout autre péché que fait l'homme est en dehors du corps ; mais celui qui pèche ainsi pèche envers son propre corps. Or ne savez-vous pas que le corps est le temple de l'Esprit saint qui est en vous et que vous
tenez de Dieu, et qu'ainsi vous n'êtes plus à vousmêmes ^ ? » C'est de celle façon que, pour les préserver, il les arrache à eux et à la terre.
Un autre danger de la liberté est la désunion ; il n'y en a pas de plus à craindre pour une secte qui s'affranchit des pouvoirs et des règles élablies. De là ses efforts pour rappeler les siens à la fraternité et à une affection mutuelle (/?om., xii, 10): «Bénissez ceux qui vous tourmentent ; bénissez et ne maudissez pas. Se réjouir avec ceux qui sont en joie et pleurer avec ceux qui pleurent... Ne rendons jauiais à personne mal pour mal... Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais fuis en sorte de vaincre le mal parle bien [Ibid.). » — « Portez les fardeaux les uns des autres (G«/. , xi, 2). » — « Toute la Loi est ramassée en une seule parole, celle qui dit : « Tu aimeras le prochain comme toi-même (xiii, 9, et déjà GaL, v. 14). »
Mais, ici encore, il ne prétend venir à bout des misères humaines que parTélan, cet élan extraordinaire qu'il a imprimé aux cœurs. C'est par là que sa prédication dépasse les discours les plus pieusement humains de l'ancienne Bible. J'ai dit, ailleurs, que le verset du Lévitiqiie : « Tu aimeras ton prochain, » n'a pas à beaucoup près tant d'importance et tant d'effet dans le vieux livre ^ ; il a été véritablement transformé quand on l'a détaché pour en faire le résumé de la Loi. Est-ce Paul qui a fait cela ? Est-ce
1. I Cor., VI, 15-19 (et m, 16). Voir encore x, 8, et Rom., i, 24-27.