‹ Le Christianisme et ses origines (volume 3)Chapitre 39 sur 107 · AyaTtriV en grec, en latin caritatem, d'où « charité · texte numérisé non relu

AyaTtriV en grec, en latin caritatem, d'où « charité

espère tout, il supporte tout. L'amour ne meurt pas, même quand les prophéties auront pris fin, quand les glosses cesseront, quand la connaissance aura pris lin. Car c'est chose incomplète que notre connaissance, et chose incomplète que notre prophétie ; mais quand raccomplissement sera venu, alors l'incomplet prendra fin. . . Nous ne voyons encore que par réflexion ^ d'une façon symbolique ; alors ce sera face à face... Jusque-là, nous avons la foi, l'espérance, l'amour, et, des trois, ce qu'il y a de plus grand est l'amour (1 (7or., xu, 31, à xiu, 13). » On peut, ce me semble, pardonner ses illusions et ses faiblesses à l'égard du surnaturel à l'homme dont le cœur ardent mettait Tamour au-dessus même du miracle, et y voyait le terme dernier et l'accomplissement de toute chose *.

Ainsi, la morale des Lettres de Paul, si on y regarde de près, se rapporte aux circonstances particulières où ceux à qui il prêche sont placés, et elle n'est pas tant une morale qu'une règle disciplinaire. Elle nous conduit ainsi à d'autres passages de ses Lettres qui se rapportent encore plus directement au gouvernement des églises qu'il a établies. Ces églises étaient de petites sociétés assez resserrées, puisque tous les membres d'une même église, celle de Corinlhe, par exemple, se rassemblaient pour prendre en commun ce qu'on appelait le repas du Seigneur (I Cor., xi, 20). Ces sociétés étaient libres, puisqu'elles ne se rattachaient à aucun ordre établi, à aucune autorité publique ; elles n'avaient de chefs que ceux qu'il leur plaisait d'écouter et

■ 1. Voir encore Rom., xii, C-8, 13-21, et xiii, 8-10.

de suivre, tantôt celui-ci, tantôt celui-là (i, 12). Il ne s'y trouvait pas d'aristocratie qui pût prétendre au respect et à la docilité du grand nombre ; tous étaient égaux, tous étaient de la foule. « Parmi vous, dit Paul, il n'y a guère de sages suivant la chair, guère de puissants, guère de nobles. Mais Dieu a choisi ce qu'il y a de fou dans le monde pour faire honte aux sages, et Dieu a choisi ce qu'il y a de faible dans le monde pour faire honte à ce qa'il y a de fort, et Dieu a choisi ce qu'il y a dans le monde de mal né, de compté pour rien,- de néant, pour détruire ce qui est quelque chose (i, 26-28). » Tout cela devait être assez difficile à gouverner. Il y avait des divisions ; il faut qu'il y en ait, dit Paul, pour faire reconnaître ceux qui sont à toute épreuve * ; et ces divisions allaient quelquefois jusqu'au scandale. Ainsi l'on voit que, dans le repas du Seigneur, il se formait des groupes qui s'attablaient à part les uns des autres, quoique dans le même lieu d'assemblée ; il y en avait de pauvres et d'affamés, tandis que d'autres se gorgeaient de viandes et de vin jusqu'à être ivres {Ibid., 21). On se fait volontiers un idéal de l'agape chrétienne ; on est loin ici de l'idéal. Paul entend que, tout en mangeant et en buvant chez soi à sa guise, on veuille bien, quand on est réuni, s'attendre l'un l'autre, pour faire ensemble un repas qui sans doute était alors le même pour tous, « afin de ne pas

1. 1 Cor. XI, 19. Il se sert du mot grec aîpsoei;, qui signifie simplement des partis, mais d'après lequel les partis religieux ont pris plus tard, dans les langues latines, le nom d'hérésies.

2. 'AycxTrr,, amour; c'était le nom de ces repas communs, du moins au temps de Tertullien {Apolog., 39, à la fin).

faire honte auxpauvres(/<Ç'/6/.).)) On voit assez qu'il s'agit d'un repas véritable, et non du symbole d'un repas, et il en fut ainsi bien longtemps encore, puisque, au temps de Tertullien, c'était la communauté qui faisait les frais de ce repas au profil des pauvres i. Mais ce qui est bien remarquable dans Paul, et ce qui montre à quels instincts grossiers il se trouvait quelquefois avoir affaire, c'est que pour faire respecter son règlement, il se croit obligé de faire appel àTintervenlion surnaturelle de Dieu lui-même, assurant que c'est en punition de ce désordre qu'il éclate de temps en temps parmi les «frères » des maladies et des morts [Ibid., 30). Voilà une manière bien commode, mais aussi bien tragique, de faire la police du saint repas ^.

C'est ainsi qu'ailleurs, indigné du scandale que donnait aux « frères », dans Corinthe, un homme qui avait chez kii la femme de son père, il prononce contre lui, avec une solennité extraordinaire, une sentence par laquelle, « de l'autorité de Notre-Seigneur le Christ Jésus », il le livre « à Satanas, pour la perdition de sa chair» (v, 1-5) ; c'est-à-dire qu'il compte que, par l'etTet même de celte sentence, cet homme ne peut manquer d'être frappé de mort, ou au moins de quelque mal terrible.

Un autre embarras de- Paul tenait aux rivalités des

Page 1