IV. li
et qu'à ce titre il faut lui payer l'impôt (xiii,4-6). Habitué à se faire tout à tous, Paul se fait césarien quand il se tourne vers la ville des Césars.
Les craintes qu'il avait du côté des Juifs de Jérusalem ne furent pas trompées. Odieux à la fois aux autorités juives et à une foule fanatique, sa vie même fut menacée, et il ne la sauva peut-être qu'en faisant appel au tribunal de César (^c^^s, xxv, H). Par suite de cet appel, le procurateur Félix l'envoya à Kome. Ainsi, c'est comme prisonnier qu'il fit sa visite à la cité souveraine. Il y était à demi libre, sous la garde d'un soUlat. « Il demeura ainsi deux ans entiers dans un logis qu'il avait loué, et où il recevait tous ceux qui venaient à lui ; prêchant le royaume de Dieu et enseignant tout ce qui touche au Seigneur Jésus avec toute liberté, sans empêchement. y> Le livre des Actes s'arrête tout court sur ces paroles, et ne nous apprend rien de plus au sujet de Paul^.
1. Je ne donne pas de dates, parce que rien n'est moins satisfaisant que la clironologic du livre des Actes et par suite que celle de la vie de Paul.
Paul s'étant trouvé ainsi à Rome sous Xéron, on a imaginé plus tard qu'il avait été connu de Sénèque, qu'il l'avait touché et qu'il en avait fait un chrétien ou à peu près. On a même fabriqué une correspondance entre Sénèque et saint Paul, composée de seize courtes lettres en langue latine. Elle se trouve au tome III du Sénèque de Haase dans la collection Teubner. Ni l'authenticité de cette correspondance même, ni l'histoire des prétendus rapports entre Sénèque et saint Paul ne sont soutenables, et je ne perdrai pas le temps h discuter là-dessus. D'ailleurs la question a été épuisée dans une thèse de M. Auberiin, dont il a fait plus tai-d un livre : Sénèque et Saint Paul, 18G'.), livre excellent, où non seulement la question des rapports entre Sénèque et saint Paul est traitée ti foMi, mais qui dépasse de beaucoup cette question par l'intérêt et la richesse
Après ce long délai de deux ans, il a dû comparaître enfin devant le tribunal de César. Et c'est ce que sans doute l'auteur des Actes a, en efTet, dans l'esprit lorsqu'en racontant que le Seigneur apparut à Paul après que celui-ci eut été traduit devant le sanhédrin, il ajoute que le Seigneur lui dit : « Prends courage, Paul ; de même que tu es venu témoigner sur moi à Jérusalem, il faut aussi que tu ailles témoigner à Rome (xxni, H). » Il comparut donc, mais nous ignorons quelle sentence fut prononcée. La tradition veut qu'il ait été décapité par ordre de Néron ; mais cette tradition n'est fondée sur aucune autorité de quelque valeur, et il y a de bonnes raisons d'en douter. Outre qu'on ne nous dit ni comment ni pourquoi Paul aurait été condamné à mort, TÉpître apocryphe intitulée Seconde à Timothée suppose que Paul fut relâché quand il comparut devant le tribunal de César (iv, 17), et qu'ensuite seulement il fut de nouveau mis dans les chaînes (n, 9): c'est alors qu'il est censé écrire cette Épître où il parle comme s'attendant à mourir bientôt (iv, 6). On est bien tenté de penser qu'on a voulu concilier ainsi la vérité historique, qui était que Paul n'avait pas été condamné au tribunal de César, et l'envie qu'on avait de faire de lui un martyr et de lui donner une mort dramatique.
•Mais ce qu'il y de plus contraire à la tradition est le silence du livre des Actes et la manière étrani^e dont *
des observations qui y sont développées, et qui embrassent presque l'ensemble de l'histoire de la mora e hellénique et de la moi aie chrétienne.
ce livre s'arrête après ces mots : « II passa deux ans entiers, etc. » Comment l'écrivain a-t-il pu finir ainsi? Le i)lus probable est que le récit continuait, qu'on y lisait comment Paul avait été relâché, et que peut-être l'écrivain le suivait après cela jusqu'à sa mort, une mort naturelle fort concevable après tant de fatigues et d'épreuves; mais que, plus tard, quand la légende du martyre de Paul s'est établie, on a supprimé cette fin qui contredisait la tradition. On verra dans la suite qu'on paraît avoir supprimé de même, et pour un motif semblable, la fin du plus ancien évangile, qui se termine aussi brusquement sans être achevé *.
Les Actes disent que Paul était citoyen romain (xxii, 25, etc., et ?:vi, 37): on ne sait comment il pouvait l'être, et lui-même ne le dit jamais. Cependant nous n'aurions pas de raison suffisante pour ne pas nous en rapporter aux Actes, si Paul ne nous disait qu'il a été battu de verges jusqu'à trois fois. (II, Cor., vi, 23.) C'est sans doute en vertu de ce titre de citoyen que la tradition qui veut que Paul ait été mis à mort le fait mourir par l'épée.
Il n'existe aucune trace authentique du voyage d'Espagne annoncé dans la Lettre à ceux de Rome (XV. 24, 28). Ce que nous savons, c'est que, depuis
1. Des critiques ont cité comme contredisant la tradition un passage sur Paul au no 5 de l'Épître à l'Église de Corinthe qui porte le nom de Clément. Mais ce passage peut très bien être pris comme conforme à la tradition. Le mot ayant témoigné peut signifier le martyre. Le mot grec martijr ne voulait dire proprement que témoin. Témoigner, c'était confesser sa foi devant l'autorité, devant les juges [Actes, XXIII, 111. Avec le temps, cela a voulu dire : la confesser par sa mort, et le mot est peut-être pris déjà en ce sens dans cette Épltre.
son arrivée à Rome, Paul n'a pas revu la Grèce et l'Asie. [Act., XX, 25.)
Quand on passe de Jésus à Paul, ce qui frappe tout de suite est combien celui-ci est plus facile à connaître. D'abord, nous lisons Paul, et nous l'entendons ainsi lui-même : il nous reste de lui environ cent cinquante pages, tandis que Jésus n'a pas laissé une seule ligne. Ce n'est pas tout cependant, car nous connaissons Socrate bien mieux que Jésus, quoique Socrate non plus n'ait rien écrit. Mais ceux qui nous parlent de Jésus ont trop souvent effacé la réalité dans l'image qu'ils nous ont tracée. Jésus n'est guère pour nous qu'un fantôme noble et touchant ; Paul est un homme que nous voyons vivre.
Je ne veux pas dire pourtant que ce soit seulement pour cela qu'il paraît moins grand et moins aimable. Je crois que Jésus était, en effet, d'une nature plus délicate et plus haute. Il n'était pas si savant, ni si raisonneur, ni si capable d'organiser et de gouverner ; mais il était toute simplicité, et c'est là sa puissance et son charme. Rien ne sent chez lui l'école ni la synagogue ; son âme est toujours en communion avec les esprits sans culture et avec la nature elle-même. Aussi tout le monde entend et sent l'Évangile ; il n'y a que des raffinés qui déchiffrent les Lettres de Paul.
Paul est d'ailleurs trop militant, trop affairé, trop chargé de besogne de toute sorte, pour s'abandonner au sentiment. On aura remarqué tout à l'heure cette phrase si sèche et si dure : « Est-ce que Dieu se met en peine des bœufs ? » Étrange démenti donné à la
poésie de la Bible. Ce n'est pas Jésus qu'on se ligure parlant ainsi.
' L'œuvre de Paul donne aussi plus de prise à la critique que celle de Jésus ; car elle a un corps, et l'on saisit aisément le mal qui s'y mêle. Il a en partie la responsabilité de ce qu'on reproche au christianisme. Il n'en est pas de même de Jésus : le christianisme s'est fait après lui et sans lui. Il y a mis son esprit sans doute, mais rien de plus, c'est-à-dire précisément ce qui s'y trouve de plus idéal. Cet esprit, c'est le désir et le rêve de l'affranchissement des siens, d'une revanche pour ceux qui soulTrent ; il attend cela de son dieu, et en même temps, il prêche que, pour l'obtenir et hâter l'avènement du règne divin, le moyen est d'être pur, humble, détaché, de faire le bien, de renoncer au mal et à toutes convoitises, d'aimer ses frères et de les servir. Yoilà toute la religion de Jésus. S'il y joint des idées étroites ou des superstitions fâcheuses, elles n'ont rien chez lui de dogmatique, et il les subit plutôt qu'il ne les impose. Paul, au contraire, dogmatise sans cesse et façonne ses Églises suivant toutes les fantaisies de sa pensée.
S'il est plus savant que Jésus, il n'est pas pour cela plus philosophe. Il a toutes les superstitions des siens, et il s'en sert pour les besoins de sa cause. Croyant à Salanas, il s'en fait un auxiliaire et menace ses adversaires de les livrer à Satanas, qui les fera souffrir pour les réduire. Croyant à la fin prochaine du monde présent et à la résurrection des morts, il s'attache à fasciner les hommes par l'affiche de ce grand spec-
LA RÉSURRECTION. — PAUL. 21.t
tacle, dont il leur étale avec complaisance le merveilleux théâtral ; il promet hardiment que la représentation est toute prochaine, et qu'on va entendre le coup de trompette par lequel elle doit s'ouvrir. Et, appuyant pesamment sur le rêve comme sur une réalité, il en lire sans hésilalion des conséquences dépl(?rables. II se détache et il détache avec lui ceux qui récoutent de tout ce qui fait la véritable existence, de la famille d'abord, puis de tout le reste ; rien n'a plus d'intérêt, rien n'a plus de sens ici-bas ; il jette ses disciples dans un état de fièvre qui donne à leur vie, pour un moment, une intensité extraordinaire, mais qui doit nécessairement aboutir à détruire tout principe de vie.
Il y avait déjà de cela, je le crains, dans l'inspiration de Jésus, et on l'entrevoit dans l'Évangile ; mais cela est bien plus accusé dans Paul, et par là plus impérieux et plus dangereux.
Il a fallu cependant continuer de vivre, puisque la catastrophe promise n'éclatait point ; mais sous ces influences la vie a bien diminué de prix. Chez les vrais chrétiens, heureusement rares, elle n'a plus été qu'une demi-mort. Chez tous, elle s'est couverte, pour des siècles, d'ombres sinistres. Satanas a régné durant tout le moyen âge, et avec lui les aberrations des sorciers et leurs absurdes et affreux supplices. Cela a persisté jusqu'à la pleine lumière de l'esprit moderne, comme les cauchemars d'un malade ne finissent qu'au grand jour. Pendant ces mêmes siècles, la pâture des esprits a été la théologie, dont Paul est
le premier maître, c'est-à-tlire le travail à la fois le plus lourd et le plus vide de l'esprit humain. La doctrine de la grâce, sortie de lui, a soumis l'intelligence à do vérilables tortures, au milieu desquelles s'épuisaient les forces dont la science aurait eu besoin.
Dans l'ordre politique, on a vu que l'action de Paul et de ses écrits n'a pas été moins fâcheuse, soit parce qu'il enseignait l'indifférence aux choses de ce monde, soit parce qu'il inventait le droit divi?i des gouvernements.
Cependant, quand on vient de relire Paul, on ne peut méconnaître le caractère élevé de son œuvre. Je dirai, en un mot, qu'il a agrandi dans une proportion extraordinaire l'attrait que le judaïsme exerçait sur le monde ancien.
Il y avait longtemps qu'un grand mouvement portait le monde vers les Juifs ; mais ce mouvement était gêné par un grand obstacle. Parmi les hommes qui étaient gagnés à l'esprit du judaïsme, la plupart ne pouvaient s'abandonner tout entiers. Ils n'étaient pas rebutés seulement par la circoncision et par d'autres pratiques gênantes ; ils l'étaient sans doute avant tout par ridée de se faire Juifs, et de rompre par là avec leur famille, avec leur patrie, avec toute leur existence, de cesser, pour ainsi dire, d'être euxmêmes. Ils avaient, il est vrai, la ressource de se borner à judaïse?', et beaucoup faisaient ainsi ; mais c'était là une solution à la fois indécise et précaire, qui ne les laissait libres qu'à la condition de ne leur assurer rien. C'est la croyance au Christ Jésus qui
donna à cette affliience des incirconcis, à cet Israël du dehors, la consistance qui lui manquait. Du moment que Juifs et judaïsants furent également des hommes du Christ, des christiania la différence entre les uns et les autres dut inévitablement s'effacer.
Ce ne fut pas, on l'a vu, par le fait de Paul, ce fut sans lui et avant lui que le Christ Jésus fut prêché aux incirconcis. Mais il sentit mieux que personne la portée d'un tel fait, et il en développa les conséquences avec une hardiesse et une vigueur qui le mirent à part de tous les prédicateurs de la bonne nouvelle et lui donnèrent le droit de s'appeler « l'apôtre des gentils ». C'est lui qui fit connaître que la fui nouvelle dispensait de la circoncision et de la Loi ; c'est lui qui proclama qu'il n'y avait plus ni Juif ni Hellène, mais que tous ne faisaient qu'un en le Christ. En d'autres termes, il ouvrit le judaïsme à tous, et créa une religion universelle, qui était à part de toute nationalité, et qui, par cela même, les embrassait toutes.
En élargissant ainsi extérieurement le judaïsme, il l'élargissait aussi intérieurement et spirituellement. Il prétendait en faire la religion la plus haute et la plus simple. Il n'écartait pas seulement telles pratiques et telles prescriptions qui surchargeaient et qui encombraient la vie ; il supprimait la Loi tout entière, et ainsi ne reconnaissait plus d'autre loi que celle de la conscience. Et, en supprimant la Loi, il supprimait aussi l'autorité des docteurs de la Loi ; il rayait d'avance le Talmud. Il ne laissait subsister que l'Écriture, mais librement interprétée par l'Esprit. Il écrivait
la fameuse parole : « La letlre tue et l'Esprit fait vivre. » Il le disait dans un sens mystique et peu raisonnable; mais, sans peut-être que lui-même s'en rendît bien compte, ce sens en enveloppait un autre, très beau et très vrai.
Il ne pouvait simplifier le judaïsme en ce qui regarde les dogmes, car le judaïsme n'en a pas ; mais lui-même n'en a guère davantage. Il ne connaît ni la Trinité ni l'Incarnation ; car la fdialion divine toute spirituelle qu'il attribuait à son Christ n'a rien de commun avec l'idée d'un enfant conçu par une vierge sans le concours de l'homme. Et, pour le dire en passant, il ignore absolument celle qu'on appelle aujourd'hui la Yiergc, et ne paraît pas avoir jamais pensé à elle. Ses Églises n'ont pas de hiérarchie. Elles n'ont ni pratiques ni cérémonies autres que le baptême institué par Jean et le repas commun on signe de fraternité, auquel il ajoute cependant l'idée d'une commémoration de la mort du Seigneur, qu'il suppose instituée par Jésus lui-même. A cela près, elles n'ont d'autre culte que la prière. On peut dire que le judaïsme de Paul est un judaïsme protestant, où rien ne pouvait gêner les esprits qui venaientà lui, quelles que fussent jusque-là leurs habitudes*.
1. Paul connaissait et pratiquait le baptême; mais il semble que le baptême même n'était pas tout à fait alors ce qu'il a été depuis. Revenons à ce beau passage de la Première Lettre à ceux de Corinthe{8, 12): «Chacun de vous dit : « Moi, je suis à Paul ; moi, à Apollos; » moi, à Céplias. » Et moi^ je suis h Christ. » Il continue : « Christ a-t-il été partagé ? Est-ce Paul qui a été mis en croix pour vous ? Est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés ? Je remercie Dieu de ce que
Il n'est donc pas étonnant que ceux qui s'arrêtaient auparavant à la situation llotlanle des judaïsants, aient passé outre et se soient faits hommes de Christ. Mais ces judaïsants nouveaux, ainsi émancipés et appelés à la liberté, sont animés d'une ardeur de prosélytisme aussi toute nouvelle et qui les multipUe prodigieusement.
Paul jette de tous côtés des Eglises : elles ne se composaient que de judaïsants, mais ceux-là devaient en recruter d'autres, purs gentils, qui ne judaïseraient qu'en christianisant, ces deux choses désormais n'en faisant plus qu'une. Paul a donc fait plus que personne pour conquérir au dieu des Juifs le monde hellénique, conquête qui s'est achevée en quatre cents ans.
Quand on disait autrefois quelle grande part Paul avait eue dans l'établissement du christianisme, on lui donnait, aux yeux de presque tous, un éloge suprême. Les choses aujourd'hui sont bien changées. Ceux qui regardent l'événement du christianisme comme un grand malheur pour l'humanité ne peuvent en savoir beaucoup de gré à l'apôtre des gentils. Mais, pour être
je n'ai baptisé personne parmi vous, sinon Crispe et Gains ; 07i ne dira pas que c'esten mon nom cjue j'ai baptisé... Christ ne m'a pas envoyé baptiser, mais évangéliser. » Ainsi donc, si Paul avait baptisé davantage, on aurait pu dire, on aurait pu croire qu'il baptisait en son nom. Apparemment, on ne baptisait pas expressément au nom de Jésus, encore moins au nom du Père, du Plis et de l'Esprit Saint, et il faut croire que le baptême était alors une simple immersion, sans adjonction d'une formule déterminée, comme le pratiquait Jean le Bapiistès, quoique par là. il fût entendu qu'on se donnait au Christ. (Rom., vi, 3.) — Dans les Actes, on baptise « au nom de Christ Jésus » {Actes, ii, 38 et x, 48).
juste envers lui, je crois qu'il faut distinguer entre son action personnelle et son œuvre.
Son action a été incontestablement libérale. En attendant la résurrection promise, il appelait les hommes à une résurrection morale, à une vie nouvelle, par laquelle il essayait de mettre déjà le ciel sur la terre. Sous sa conduite, ils se sentaient plus heureux parce qu'ils devenaient meilleurs; car c'est par la pureté, le désintéressement, la fraternité qu'il prétendait les conduire à l'accomplissement des promesses divines. Le sentiment de ce bonheur, de celte joie, comme il l'appelle, éclate dans les Lettres de Paul. « Le fruit de l'Esprit est l'amour, la joie, la paix, etc. » (G<7/., V, 22.) — « La consolation m'inonde; la joie surabonde en moi par-dessus toutes mes tribulations.» (II, Cor., vu, 4.) — « Le royaume de Dieu, c'est la justice, la paix, la joie et l'Esprit Saint. » [Rom. ,\iw, 17.) Ses églises étaient de petites sociétés libres qui se détachaient de la grande; elles avaient un gouvernement à part, des juges à part, juges volontairement choisis parmi les « frères » , et elles aspiraient, si elles n'y réussissaient pas toujours, à réaliser, dans l'adoration d'un dieu que Paul appelle « le dieu de l'amour et de la paix » (II Cor., xni, H), un idéal de moralité et de justice. Elles tendaient à constituer dans le monde une puissance spirituelle et indépendante, qui trop tôt a cessé d'être libérale, mais qui l'était d'abord, malgré quelques symptômes inquiétants, et apportait ainsi une force bienfaisante à ceux qui avaient à lutter contre des forces mauvaises. Les Épîtres de Paul
(aussi bien que les Évangiles, quoique autrement) renferment un esprit de vie où certaines âmes ont puisé de siècle en siècle, et où quelques-uns peut-être puisent aujourd'hui encore des vertus qui profitent à eux-mêmes et aux autres.
Et cependant l'œuvre, dans son ensemble, n'a pas été bonne ; car elle avait un vice essentiel à son origine, en ce que le judaïsme, qui en était le principe, était assujetti à un texte sacré. Paul, ce grand émancipateur, restait enchaîné. Même pour échapper à la Loi, il se croyait obligé de s'autoriser de la Bible, et il y a emprisonné après lui pour quinze siècles l'esprit humain, qui dans le monde hellénique n'avait connu aucune servitude de cette espèce, mais qui dès lors a été frappé d'impuissance, de stérilité et de mort. Il n'a recommencé à vivre qu'au jour tardif où il a secoué enfin le joug de la théologie.
Ce n'est pas tout : la Bible juive, amsi consacrée par la soumission malheureuse du genre humain, a enfanté une seconde Bible, non moins funeste que la première. Les Évangiles, et aussi les Épîtres de Paul, sont devenus à leur tour des textes saints, ce qui a eu un résultat déplorable. Paul nourrissait des rêves, des chimères, qui toutes déraisonnables qu'elles sont, nous intéressent pourtant chez lui, parce que luimême et ceux qui le suivent s'y abandonnent librement, dans l'exaltation que leur cause Tardeur de leurs désirs et de leurs espérances. Mais, fixées dans un texte qu'on a pris pour une parole divine, ces chimères se sont trouvées être des dogmes et des articles
de foi. A Fair libre, si on peut parler ainsi, elles se seraient dissipées d'elles-mêmes, par l'effet du temps et le mouvement de la vie. Une fois sacrées, il n'y a pas eu moyen de s'en dégager, et il en est sorti les ténèbres et les iniquités de l'époque que des aveugles appellent fièrement le grand âge du christianisme.
Paul, hélas! en est responsable en partie, mais en partie seulement. Il ne peut répondre de tout le mal qui s'est produit longtemps après lui, sous des influences souvent absolument contraires à la sienne. Il a abouti à autre chose que ce qu'il avait voulu ; mais jusque dans le christianisme des plus mauvais temps, ses Épîtres ont conservé quelques restes de l'inspiration généreuse sous laquelle il avait prêché, et qui depuis s'était éteinte. Et cela est si vrai, qu'elle s'est réveillée tout d'un coup, à l'époque de la Réforme, pour profiter de nouveau à l'émancipation des esprits. Ce qu'elles contenaient de plus vif et de plus fort contre un judaïsme littéral, étroit et stérile, a servi contre l'autorité régnante et l'a déracinée. Cette religion qui va droit à Dieu sans passer par des prêtres; cette pleine indépendance du fidèle qui n'a que le Christ au-dessus de lui ; cette simplicité d'un culte qui n'est que prédication et prière ; le dédain des petites observances, comme la distinction des viandes permises on défendues; tout cela se retrouva vivant, tout cela rentra brusquement dans l'histoire et enleva à Rome la moitié du monde chrétien, comme Paul avait enlevé le judaïsme hellénique à Jérusalem. C'est là pour lui un bien beau titre.
Sans cloute, la raison moderne ne peut s'arrêter à la Réforme, et toutes les croyances particulières sont condamnées à finir. Mais, si l'on mesure quel gain a déjà fait la liberté de l'esprit humain, le jour où la foi romaine a perdu sa domination ; si, aujourd'hui même, en jetant les yeux autour de soi, on considère quelle est la force des peuples protestants, et combien les nations catholiques sont affaiblies et abaissées, on reconnaîtra la grandeur de la révolution religieuse du xvi^ siècle, et l'on saura gré à Paul d'avoir eu à cette révolution la part qu'en effet il y a eue.
Saluons-le donc avec respect et même avec quelque reconnaissance, malgré ce nom de saint Paul, qui fait de lui une figure hiératique dans les imaginations. Nous avons peine à discerner l'homme dans Jésus; dans Paul, il est tout à fait à découvert, homme de cœur et de génie (quoique ce soit le génie d'un Barbare) qui a pensé, agi, combattu, souffert, pour des idées où il croyait voir l'affranchissement et le salut du genre humain, et qui les a puissamment servies. Ses écrits, malgré l'ardeur et la passion dont ils sont pleins, n'ont pourtant pas d'avenir ; un jour viendra qu'ils dormiront, avec le christianisme tout entier, dans la poussière des bibliothèques, où quelques curieux seulement iront les chercher encore. Mais ceux qui les étudieront y sentiront toujours une énergie dont ils pourront profiter en la détournant. Car, dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique, il y a des transports de forces; et celui-là seul sait lire, qui sait recueillir, sans en rien perdre, pour le travail à venir,
la vie qui a été répandue dans un livre et qui s'en est retirée avec le temps *.
1. Si je n'ai point parlé de la guerre qu'un certain parti, dès l'antiquité, a faite à la mémoire de Paul et à ses doctrines, et qui se manifoste dans l'Apocalypse, dans l'Cpitre qui porte le nom de Juda ou Jude, et surtout dans le roman pieux attribué à Clément de Rome, c'est que tout cela est d'une époque postérieure. On verra que je ne crois pas l'Apocalypse contemporaine de Néron.
J'ai tâché, dans cette étude sur Paul, de ne pas trop m'abandonner à l'attrait qu'une figure aussi originale exerce sur l'imagination. J'avais heureusement sous les yeux, pour me préserver de cet entraînement, le travail de M. Schcelcher, conçu avec ce ferme attachement à la raison et à la justice qu'il met dans ses écrits comme dans ses actes. (Victor ScuŒLCUER./e Vrai Saint Paul, sa vie, sa mort, 1879.)