‹ Le Christianisme et ses origines (volume 3)Chapitre 50 sur 107 · Ann., XV · texte numérisé non relu

Ann., XV

Pondus Pilatus. Réprimée un instant, cette exécrable superstition débordait de nouveau, non seulement dans la Judée, où elle avait sa source, mais dans Rome môme, où tout ce que le monde renferme d'infamies et d'horreurs afflue et trouve des partisans. On saisit d'abord ceux qui avouaient, et, sur leurs révélations, une infinité d'autres, qui furent bien moins convaincus d'incendie que de haine pour le genre humain. On fit de leurs supplices un divertissement : les uns, couverts de peaux de bêtes, périssaient dévorés par des chiens ; d'autres mouraient sur des croix, ou bien ils étaient enduits de matières inflammables, et, quand le jour cessait de luire, on les brûlait en guise de flambeaux. Néron prêtait ses jardins pour ce spectacle... Aussi , quoique ces hommes fussent coupables et eussent mérité les dernières rigueurs, les cœurs s'ouvraient à la compassion, en pensant que ce n'était pas au bien public, mais à la cruauté d'un seul qu'ils étaient immolés i. »

On voit que Tacite, au milieu même de sa pitié, prononce que ces malheureux sont des coupables et parle de leurs abominations, sans daigner même expliquer ce qu'il veut dire. Mais qu'entend-il par ces mots :- «on saisit d'abord ceux qui avouaient»? Burnouf a mis : « Ceux qui avouaient leur secte », et cette interprétation est très naturelle et très plausible.

Cependant Tacite avait dit un peu plus haut (38) :

1. Traduction de Burnouf, sauf pour les mots gui fatebantur. Je ne m'arrôte pas à la difficulté que présentent les mots aut flammandiy parce quelle ne touche pas au fond des choses.

Le récit de Tacite est reproduit dans Sulpicius Severus. II, 41.

«Personne n'osait se défendre de l'incendie, des voix s'élevant à plusieurs reprises pour empêcher de réteindre ; d'autres lançaient onvertementdes torches, en criant qu'ils étaient autorisés, soit pour piller avec plus de licence, soit qu'ils eussent des ordres. » D'après cela, ne pourrait-on pas entendre, par qui fatebantur, ceux qui avouaient avoir propagé l'incendie, si toutefois il faut croire ce que dit Tacite, et si ce n'est pas une rumeur populaire sans fondement? Peut-être y avait-il là deux ou trois fanatiques, qui croyaient, en hrûlant Rome, exécuter les jugements de Dieu, et qui ensuite dénoncèrent ceux qui partageaient leurs croyances, sans partager pour cela leurs fureurs.

Quoiqu'il en soit, il estclair que tous ces malheureux ont été plutôt des victimes que ce qu'on appelle des martyrs^ c'est-à-dire, d'après le sens de ce mot, des témoins du christianisme. Quant à la double tradition d'après laquelle Pierre et Paul auraient été de ces martyrs, le premier mis en croix, le second décapité, elle ne repose sur aucun fondement solide. Il n'y a même aucune raison suffisante pour croire que Pierre soit jamais venu à Rome.

Peu de tempsaprès les affreuses exécutions de Rome, un événement considérable acheva de détacher le christianisme du judaïsme : c'est la destruction de Jérusalem et du Temple, en l'an 70. Tant que le dieu des Juifs continuait de résider dans son Temple, le christianisme faisait simplement l'effet d'une secte, suivant l'expression même du livre des Actes (xxvm, 22);

mais, après Tilus, quand le Temple se fut écroulé et la cité juive avec lui, il parut à ceux qui s'étaient donnés au Christ que le judaïsme était définitivement abandonné et condamné parDieu lui-même. C'estsouscetteimpression, on l'a vu déjà, qu'ont été écrits les Évangiles.

Ils viennent cependant de plus loin ; ils serattachent au premier âge du christianisme et à la propagande qui s'est faite, de Jérusalem à Antioche, parles compagnons mêmes de Jésus et par leurs disciples immédiats. Quoique très postérieurs, tels que nous les Usons, aux Lettres de Paul, ils ne tiennent de l'enseignement de Paul en aucune manière. Paul, on l'a vu^ semble ignorer la vie humaine de son Christ, et il n'en a nul souci ; il n'enseigne que ses propres pensées, telles que l'idée seule du Christ, non les actes et les paroles de Jésus, les lui suggère. Les Évangiles, au contraire, sont pleins des actes et des paroles de Jésus et ne font pas de théologie. Je ne parle toujours, bien entendu, que des trois premiers, ayant assez averti que le quatrième doit être absolument mis à part. Ils ne raisonnent ni sur la Résurrection , ni sur la Loi, ni sur la Grâce, ni sur l'Esprit Saint. Sur un seul point, ils s'accordent avec Paul, etils vont même plus loin que Paul: ils crient bien haut que Dieu s'est retiré des Juifs et qu'il les réprouve; je viens de dire ce qui rend chez eux ce sentiment si vif et si fort. Sauf cettepassion qui lesanime, ils n'ontà cœur que de nous représenter Jésus et de le faire revivre dans leurs récits. En cela, ils ne font évidemment que ce qu'ont dû faire les premiers qui ont répandu « la bonne nouvelle » ou du moins les premiers qui ont

porté le nom do Jésus iiti peu au delà du cercle où il avait vécu. De sorte que, quoique nos Évangiles soient des livres récents, la tradition qu'ils représentent est ancienne et remonte jusqu'à Jésus.

Ces livres que nous possédons, et qui sont venus si lard, ont-ils été précédés par d'autres qui sont perdus? On est tenté de croire que de bonne heure des disciples zélés ont dûrecueillir les paroles mémorables du maître, et cela d'abord dans la langue même que parlait Jésus ; mais toute trace de pareils écrits, soit en chaldaïque, soit en grec, est absolument etîacée i. Il est certain cependant, d'après le début du troisième évangile, qu'il y a eu d'autres relations de ce genre que les nôtres : comment ont-elles disparu ? Peut-être simplement par l'adoption officielle que telle grande église, ou tel ensemble d'églises, aura faite des textes qui ont prévalu, ce qui aura amené l'abandon des autres. Peut-être aussi parce que, dans quelques-uns de ces récits, et particulièrement dans les plus anciens, il se sera trouvé des traits qui , au bout d'un certain temps, n'auront pas paru bons à conserver, soit pour des raisons politiques, comme par exemple des paroles blessantes pnir les Romains, soit pour des raisons religieuses, car une religion naissante est bien mobile, et telle chose édifiait hier qui peut scandaliser aujourd'hui. Mais surtout cela nous ne pouvons que conjecturer vaguement, sans que rien aide à nos conjectures.

1. Cependant un passage célèbre, mais obscur, d'un certain Papias cité par Eusèbe, peut faire supposer l'existence d'un ancien recueil des Paroles mémorables du Seigneur en langue chaldaïque, qui serait le premier fond de nos évangiles. (Hist., ecclés., III, 40.)

Ce qui est certain, c'est que, parmi les évangiles qui nous restent, aucun n'a pu cependant être écrit qu'après la destruction de Jésusalem et du Temple, comme en témoigne la manière dont il y est parlé de cette catastrophe : « Jésus lui dit : « Tu vois ces grandes » constructions ; il n'en restera pas pierre sur pierre, » mais tout sera détruit. » [Marc, xm, 2.) D'autres versets inviteraient même à faire descendre les Évangiles plus bas encore, mais ils sont obscurs et je m'en tiens à ce qui est tout à fait clair et décisif.

Il ne faut pas qu'on s'étonne si je reviens aux Évangiles, après en avoir parlé déjà dans le chapitre I". Dans ce chapitre, je n'avais pour objet que la critique de la vie de Jésus, et je ne cherchais dans les Evangiles que des renseignements à ce sujet. Ici, j'aborde les Évangiles pour eux-mêmes, comme des écrits postérieurs non seulement à Jésus, mais aussi à Paul.

On peut étudier le plus ancien évangile de deux manières : ou en tant qu'il est le plus ancien et qu'il se distingue des autres; ou, au contraire, en tant qu'il nous permet de prendre d'abord une idée générale des Évangiles, parmi lesquels il se présente le premier à nous; du moins une idée des trois premiers, le quatrième devant êlre absolument mis à part.

One cet évangile, celui qui porte le nom de Marc, soit en effet le plus ancien, c'est ce que mes lecteurs ont pu sentir déjà dans Télude que j'ai faite de ce qu'il nous apprend sur la personne de Jésus. On le sentira mieux encore en lisant dans cet évangile deux

OU trois chapitres pris au hasard, et en les comparant aux passages parallèles de Matthieu ou de Luc. Mais on trouvera une exposition suivie et complète de cette question dans l'Introduction de M. Ed. Reuss à sa traduction des Évangiles, particulièrement aux pages 23-3o et 53-07, dans le volume de sa Bible intitulé Histoire évangélique., 1876.

Ce qui distingue principalement le plus ancien évangile d'avec ceux qui suivent, c'est qu'il ne contient rien encore des fables qui se sont produites depuis, sur la conception et sur la naissance de Jésus. Il n'y est parlé ni de la virginité de Marie, ni de l'intervention de l'Esprit Saint, ni des mages et de l'étoile qui les conduit, ni de la fuite en Egypte, ni de la naissance presque aussi extraordinaire de Jean le Baptislès, ni de Wmnonciationy ni de la visite de Marie à Elisabeth, ni de l'étable de Bethléem, ni des bergers appelés par les anges, ni des cantiques d'Anne et de Siméon, ni enfin de Jésus au Temple enseignant à douze ans les docteurs. On peut dire même du plus ancien évangile qu'il ne tient aucun compte de la mère de Jésus. Il ne donne non plus aucune généalogie pour rattacher Jésus à David.

Dans le récit de la vie réelle de Jésus, la narration du plus ancien évangile est la plus simple, et l'on s'y sent plus près de la réalité ; il en est de même des discours. J'ai fait remarquer déjà que Jésus n'y appelle jamais Dieu « mon Père », et qu'il s'y tient beaucoup plus qu'ailleurs à distance de lui *.

1. Cet évangile, en rapportant les discours de Jésus, conserve vo-

Étudions maintenant, dans le plus ancien évangile, les évangiles en général, pour essayer de les juger. Car, s'il est difficile, comme on l'a vu dans la conclusion du premier chapitre, de porter un jugement sur Jésus parce que nous ne pouvons arriver à le bien connaître, il est aisé, au contraire, de juger les évangiles, puisque nous les avons sous les yeux.

Ce qui nous frappe avant tout, c'est la crédulité superstitieuse dont ils sont profondément pénétrés. Des maladies invétérées et incurables se guérissent instantanément, par un attouchement ou par une parole; une femme affligée depuis longtemps d'une perte de sang porte la main sur la robe de Jésus, et la voilà guérie; mais Jésus s'aperçoit « de la vertu qui est sortie de lui », et il se retourne en disant : « Qui est-ce qui a touché mes habits ? » Ses disciples s'étonnent qu'étant pressé de tous côtés par la foule, il demande qui est-ce qui l'a touché ; mais Jésus continue de chercher des yeux celui qui lui a ainsi dérobé « sa vertu », et la femme toute tremblante se jette à ses pieds en lui avouant ce qu'elle a fait. Tout cela est puéril. Plus puéril encore le récit de la manière dont Jésus nourrit cinq mille hommes avec cinq pains et deux poissons, faisant si bien les choses qu'il y en a de trop et qu'on empht douze paniers avec les restes ; la même histoire se reproduit un peu plus loin, avec quelques variantes.

lontiers les termes hébreux ou chaldaïques dont Jésus a dû se servir. Voir III, 18; v, 41 ; vu, 11 et 34; xiv, 3C; xv, 34. Les autres évangiles n'en font pas autant ; le dernier texte seulement se retrouve dans Matthieu.

23i LE CHRISTIANISME ET SES ORIGINES.

Il est vrai que la maladie de la superstition sévissait partout, à l'époque où le christianisme a pris naissance. Yoici ce qui avait lieu à Alexandrie, à peu près au temps où le plus ancien évangile a été écrit. Vespasien y passait, revenant de la guerre de Judée. Il y vit sans doute, s'il le voulut bien, des guérisons miraculeuses dans le temple de Sérapis ; mais lui-même aussi y fit des miracles. « Un Alexandrin, homme du peuple, connu pour avoir perdu la vue, se jette à ses genoux et implore en gémissant un remède à son mal. Il se disait envoyé par une révélation de Sérapis, la principale divinité de cette nation superstitieuse, et il conjurait l'empereur de daigner lui humecter les joues et les yeux avec la salive de sa bouche. Un autre, perclus des bras, demandait, sur la foi du môme dieu, que ce bras fût foulé par le pied de César. Vespasien les repoussa d'abord avec moquerie. Comme ils insistaient, le prince hésita : tantôt il craignait le reproche d'une crédule présomption ; tantôt l'ardeur de leurs prières et les flatteries des courtisans lui donnaient de la confiance. Enfin il ordonne aux médecins d'examiner si le mal qui prive l'un de ses yeux, l'autre de son bras, peut être vaincu par des moyens humains. Les médecins, après des raisonnements divers, répondirent que la force visuelle n'était pas détruite dans l'aveugle, et qu'elle reviendrait si on écartait l'obstacle ; que le bras de l'autre, jeté hors de sa position naturelle, y pouvait être rétabli par une salutaire pression ; que peut-être c'était la volonté des dieux, et qu'ils avaient choisi le prince pour instrument de leurs

œuvres; qu'après tout, si le remède opérait, la gloire en serait à César; s'il était vain, le ridicule tomberait sur ces misérables, Vespasien, plein de l'idée que tout est possible à sa fortune, et ne voyant plus rien d'incroyable, prend un air satisfait, et, au milieu d'une foule attentive et curieuse, il exécute ce qui est prescrit. A l'instant, le bras paralysé est rendu à ses fonctions, et le jour brille aux yeux de l'aveugle. Ces deux prodiges, des témoins oculaires les racontent encore aujourd'hui que le mensonge est sans intérêt ^ »

Ce double miracle fait sur rapport, avec ses allures officielles, n'a pas très bonne grâce; mais il n'en montre que mieux jusqu'où allait, en ces temps-là, l'empire du surnaturel. On remarquera que l'emploi de la salive est précisément un procédé dont Jésus se sert à deux fois dans le plus ancien évangile (vu, 33 ; vni, 23).

Mais, indépendamment des causes générales, des causes juives ont agi en particulier pour faire imaginer les miracles des Évangiles. Et d'abord, j'ai montré déjà comment quelques versets d'Isaïe avaient fait illusion aux esprits. Ces versets disaient qu'au temps marqué par lehova pour l'affranchissement de son peuple, les aveugles verraient, les sourds entendraient, etc. Ce n'était là que de la poésie, figurant par de vives images le retour d'Israël à la plénitude de la vie. On a matérialisé cette poésie, et l'on a imaginé que le Christ

1. Tacite, i/is^., IX, 81, traduction de Burnouf, sauf que j'ai traduit partout manus par bras, comme Burnouf lui-même l'a fait une fois.

(levait rendre la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds et le reste. Il fallait donc que Jésus eût fait tout cela. Yoilà pource quiregarde les guérisons miraculeuses. Quant aux miracles d'une autre espèce, ce sont en général des fables empruntées aux vieux livres juifs et qu'on renouvelle pour Jésus ; car le Christ ne pouvait avoir fait moins que les prophètes des anciens temps. Si Jésus sur une montagne est métamorphosé, dit le texte (vu, 1), de manière que ses vêtements deviennent d'une blancheur resplendissante (et, dans Matthieu, xvii, 2, son visage éclatant comme le soleil), c'est parce que Moïse, sur le Sinaï, s'était transfiguré de la même manière [Exode, xxxiv, 29). Jésus nourrit la foule miraculeusement dans une solitude, comme Moïse au désert avait nourri miraculeusement tout Israël [Exode, xvi, 8, etc.), et la multiplication merveilleuse des pains est empruntée à l'histoire d'Elisée (II Rois, IV, 42). On lui apporte quelques pains et un peu de farine. « Et son serviteur lui dit : « Que ferai-je » de cela pour cent hommes ? » Et il dit : « Donne-le » leur à manger ; car ainsi dit lehova : Qu'on mange et » qu'il y en aitdereste.Etilleleur donna,et ils mangè- » rent, Qiilyeii eut de reste, selon la parole de lehova. w Si Jésus marche sur la mer, c'est peut-être uniquement parce qu'on lisait dans Job, en parlant de Dieu : « Il marche sur la mer comme sur un sol ferme ^ » Le fond des fables évangéliques vient donc de la Bible

1. Job, IX, 8. Comme sur ini sol ferme n'est pas dans le texte hébreu, mais se lit dans les Septante, et c'est en grec que les auteurs et les lecteurs des Évangiles lisaient la Bible.

juive; quant aux détails, ils sont partout, je veux dire pris dans un trésor commun du merveilleux où Ton puise également chez tous les peuples. En analysant ces récits, on trouve matière à des rapprochements imprévus. Dans une comédie latine du iv° siècle, qui vient d'être traduite en français pour la première fois, le principal personnage reçoit la visite de son dieu Lare, sans savoir à qui il a affaire. Puis tout à coup le dieu se fait reconnaître; il se montre demi-nu, vêtu de blanc, et tout so?i corps est inondé de lumière. Voilà wwQtransfigiiration toute pareille à celle de Jésus i.

Des scènes mêmes qui ne présentent pas précisément de merveilleux ont été imaginées et composées de la même manière. Tel est le récit de l'entrée de Jésus dans Jérusalem. Il a été fait avec un verset d'un/)ro- 2)hète [Zach; ix, 9) : «Réjouis-toi de toutes tes forces, fille de Sion ; pousse des cris, fille de Jérusalem. Voici que ton roi va venir à toi, juste, libre, paisible, monté sur l'âne, sur le poulain fils des ânesses. » Cette dernière incise n'est qu'une périphrase qui redit la même chose plus poétiquement; cela signifie donc simplement que le roi promis fera son entrée sur un âne, monture de la paix, comme le cheval est celle de la guerre^.

1. Le Querolus, coméà\& latine anonyme, texte en vers, ...traduit... par Louis Havet. Vieweg, 1880, page 198.

2. J'ai mis poulahi, quoique impropre, parce que ("mon est formé de la même racine que âîie ou u7iesse, monotonie que l'auteur hébreu a évitée. Du reste, il paraît que le mot hébreu n'indique pas que l'animal ne soit pas adulte; c'est seulement un terme plus élégant, qu'on employait de préférence pour le jeune âne ou l'âne sauvage.

De là ridée de cette entrée de Jésus sur un âne, entrée dont la solennité probablement est purement imaginaire et inspirée par le tableau du prophète. L'évangile qui porte le nom de Matthieu traliit luimême la formation du mythe par ces paroles : « Tout cela a été fait afin que fût accomplie la parole du prophète disant » etc. Les paroles de Jésus, quand il envoie ses disciples prendre l'animal dans un village voisin de la ville : « Dites que le Seigneur en a besoin, » viennent de ce que le passage de Zacharie était aloi's appliqué généralement au Messie, quoiqu'à l'origine il se rapportât simplement à l'enlrée d'un roi, qui est, à ce que je pense, le grand Ilérode.

Le plus ancien évangile ne s'est pas trompé d'ailleurs sur la périphase du texte, et ne parle que d'une seule bête ; mais celui qui porte le nom de Matlhieu l'a prise grossièrement à la lettre ; il a imaginé une ânesse avec son ânon, et les a fait figurer ensemble dans celte entrée (xxi, 7).

Il est intéressant d'étudier ces aberrations de l'esprit humain qu'on appelle miracles, et d'arriver à s'en rendre compte. Mais, pour être expliquées, elles n'en deviennent pas plus supportables, et un bon esprit ne peut s'en accommoder dans les Evangiles. Elles y ressortent davantage par la naïveté que le narrateur prête aux premiers témoins de ces miracles, les apôtres mêmes de Jésus. 11 nous assure, par exemple, en un autre endroit, qu'ils ne font pas attention au miracle des pains, « tant leur esprit est perdu » , et voici ce qu'il raconte (viii, 13). Ayant pris Jésus dans

une barque pour lui faire passer le lac, ils n'avaient qu'un pain dans la barque. Et Jésus leur disant: « Déliez-vous du levain des pliaiisiens et du levain d'Ilérode, » ils se dirent entre eux : C'est sur ce que nous Ji'avons pas pris de pains. «Et Jésus leur dit : «Vous » n'entendez donc rien? Vous ne comprenez donc rien? » Quand j'ai nourri cinq mille bommes avec cinq pains ; » combien a-t-on empli de paniers avec les restes ? » Ils dirent : « Il y en a eu douze. — Et combien, quand » j'ai nourri quatre mille bommes avec sept pains?» Ils dirent : « Il y en a eu sept. » Il leur dit : « Comment ne » comprenez-vous pas?» — Et il en reste là sans s'expliquer ; mais il faut avouer qu'ils le méritent bien , et qu'un maître ne peut avoir affaire à des esprits plus bouchés. Les miracles les plus cboquants sont ceux qui s'opèrent sur les démoniaques. Ce sont des malades qui ont dans le corps un démon. Ces démons parlent par leur bouche, et dialoguent avec Jésus, qui les force enfin à sortir de ces corps, avec un grand cri et de violentes convulsions, après lesquelles le malade demeure comme mort (ix, 2o). Mais rien n'est comparable en ce genre à l'histoire du démoniaque de Gérasa. Le malheureux, dans ses convulsions, brise toutes les chaînes et toutes les entraves. Jésus ordonne au démon de sortir du corps de cet homme ; puis il lui dit : « Quel est ton nom? » Il répond : « Mon nom est Légion, car nous sommes beaucoup. » Et cette légion de démons le supplient de ne pas les forcer à sortir du pays. Et, comme il y avait là un troupeau de deux mille cochons qui paissaient sur la montagne, les démons demandent

la permission de se loger dans ces pauvres bêtes. Jésus le leur permet; ils se jettent dans les cochons, et voilà tout le troupeau qui se précipite dans le lac, où tout est noyé; sur quoi les gens de l'endroit s'empressent d'inviter Jésus à sortir de leur pays. Je ne crois pas que, dans aucun livre qui soit au monde, on ait jamais rien écrit d'aussi platement et d'aussi désagréablement absurde que cette histoire. On dit que le corps humain peut se prêter et s'accommoder à tout : il faut croire qu'il en est de même de l'esprit humain, puisque tant d'hommes, parmi lesquels des hommes supérieurs, ont pu croire, en lisant de telles pages, qu'ils lisaient quelque chose de divin.

Et quand on pense à cette multitude de victimes humaines qui, pendant tout le moyen âge et jusque bien avant dans les temps modernes, ont été torturées et mises à mort parce qu'on croyait, sur la foi de ces histoires, qu'ils avaient en eux un démon^ on se détourne de pareils récits, non plus seulement avec dégoût, mais aussi avec horreur ^

1. Le chrétien Firmicus Maternus, dans son livre contre le polythéisme, écrit vers 350, parle des solennités par lesquelles on célébrait la mort d'Adonis, qu'il nomme le mari de Vénus ; et, comme Adonis passait pour être mort de la blessure que Mars lui avait faite en prenant la forme d'un sanglier, il dit : « Vois le corps dont l'adultère dieu a fait choix, pour venir à bout du mari; il a voulu être un porc, et pourtant, s'il avait le pouvoir de se métamorphoser, il aurait dû plutôt prendre l'aspect et la forme d'un lion. Mais ceux qui ont étudié hi caractère des différents animaux savent que le lion, dans sa férocité sauvage, pratique la vertu de chasteté. C'est donc à bon droit que l'adultère dédaigne la figure du lion et choisit celle d'un animal lubrique. Ici, étudions les mystères de la tradition évangélique. Après avoir chassé un démon, le Seigneur le transmet à un

Heureusement, il y a autre chose dans ces livres que des miracles, et les Évangiles se relèvent quand ils expriment cetle ardeur morale qui paraît avoir enflammé rame de Jésus. Tel est le passage où le maître, rapprochant deux versets de la Bible antique, déclare qu'il y a deux commandements qui sont au-dessus de tous les autres : « Tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur (ton Dieu, pour un Juif, c'est comme qui dirait, ton pays); lu aimeras ton prochain comme toi-même; » ajoutant que cela est plus que tousles holocaustes et que tous les sacrifices (xn, 31). Et celui où il dit : qu'avant de nous mettre à la prière, il faut oublier d'abord ce que nous pouvons avoir conire quelqu'un, et pardonner pour que le Père commun nous pardonne (xi^, 40). On est touché de cette parole, que jusqu'à un verre d'eau donné au nom du Christ trouvera sa récompense (ix, 40) ; on aimerait mieux seulement qu'au lieu d'être donné <' au nom du Christ» , il le fût, comme a dit Molière, « pour l'amour de l'humanité », afin qu'il ne fût pas refusé même à l'infidèle. N'oublions ni la protection donnée à la femme contre la répudiation (x, 5-9) ; ni l'élan de tendresse vers l'enfant (x, 14) ; ni l'amour des pauvres (x, 21), ni le témoignage rendu à la veuve qui a mis dans le tronc deux leptn (xn, 41). On est ému d'ime autre façon quand Jésus, salué du nom de Bon Maître, répond gravement : « Il n'y a que

troupeau de porcs, et à bon droit ; ainsi jpté avec des animaux lubriques à travers les précipices et dans les flots, l'esprit immonde trouvait dans les morts diverses de ces porcs un supplice digne de lui. » FiRMicis Materm;s, éd. Bursian, Leipzig, 1856, page 15. IV. 16

Dieu qui soit bon (x, 18) ; » ou quand il assure à ses disciples, qui se disputent à qui sera le premier, que le premier est celui qui se met au service de tous (x, 44).

Les Évangiles peuvent même nous toucher par la foi dont ils sont pénétrés ; car la foi n'est dans son principe qu'une exaltation du sentiment moral. Elle a inspiré heureusement plus d'une page de l'Évangile, et tout d'abord cette parabole sur la parole [w , 1), comparée à une semence qui tombe, tantôt sur le chemin, où les oiseaux qui passent remportent; tantôt sur un sol pierreux, oii elle ne trouve pas de terre pour y germer ; tantôt au milieu des ronces (c'est-à-dire des intérêts et des convoitises qui l'élouffenl) ; ou enfin dans la bonne terre, où elle lève et devient féconde. Telles sont encore les paraboles du grain de sénevé, qui devit-nt si vite un grand arbre, ou de la lampe, qu'il ne faut pas mettre sousle boisseau (^iv, 21 ,26). Ou encore le discourscontre les impuretés légales, qui nous avertit que les véritables souillures ne sont pas celles du dehors, mais du dedans (vn, 14).

Tout cela est à la fois élevé et sage; d'aulrespnroles, encore plus vives, risquent de dépasser la mesure. « Tout esl possible à celui qui croit (ix,22). » Et ailleurs : « Amen, je vousle dis, celui qui dira à cette montagne: « Détache-toi et te jette dans la mer, » et qui ne doutera pas dans son cœur, mais croira à l'efTet de sa parole^ il sera fait comme il aura dit (xi, 22). » — Ce ne sont là que des hyperboles ; mais, quand les hyperboles sont dans un texte sacré,-il peut arriver que le fanatisme les prenne à la lettre et déraisonne. Il faut se défier surtout,

à ce point (le vue, des discours qui invectivent ou qui maudissent, comme ce qui est dit à propos de ce riche, zélé pour la Loi, mais qui ne peut se détacher de sa richesse : « Il est plus aisé qu'un chameau passe par le trou d'une aiguille, qu'il ne l'est qu'un riche entre dans le royaume de Dieu (x, 2o). » Sans s'étendre sur ce qu'il y a de faux et de dangereux pour les sociétés humaines dans cette condamnation de la richesse, on voit assez qu'une telle parole va contre sun hut ; car, si elle ne dégoûte pas de la richesse le commun des hommes, elle tend à les rendre indifférents aux misères des autres, en leur suggérant que les misérables ne sont pas à plaindre, puisque le royaume de Dieu est pour eux.

« Celui qui serait une cause de chute pour quelqu'un de ces petits qui croient en moi, mieux vaut pour lui qu'on lui attache une meule au cou et qu'on le jette dans le lac. Si ton bras est pour toi une cause de chute, coupe-le: mieux vaut pour toi entrer manchot dans la Vie, que de t'en aller avec tes deux bras dans la géhenne, au feit éternel... Si ton œil est pour toi une cause de chute, arrache-le : mieux vaut pour toi entrer borgne au royaume de Dieu, que d'entrer avec tes deux yeux dans la géhenne, où leur ver ne meurt pas et leur feu ne s éteint pas * » ([x, 41-47).

Yoilà encore bien des hyperboles, mais je ne saurais les admirer. J'avoue qu'elles ne porteront pas beaucoup d'hommes à se couper les bras et à s'arracher les

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