Voir Ammien, et aussi Sozomène, VI
conduits au supplice! Il semble qu'on entend, dans cette page d'Ammien, les grincements furieux de celte abominable machine qui était alors la justice, et dans laquelle les chrétiens se trouvèrent pris.
Elle éclaire pour nous, ce me semble, les scènes où figurent les martyrs. Ceux-ci ont une auréole qui transfigure tout autour d'eux, de manière à faire paraître tout extraordinaire. En réalité, ces pouvoirs, ces juges, ces procédures, ces supplices, étaient ce qu'on voyait là même où les chrétiens n'étaient pas en cause. La grande nouveauté, et je ne pense certainement pas à en diminuer l'importance, c'est qu'ailleurs l'autorité était menacée par des actes, et que les chrétiens, du moins en général, ne la menaçaient que par des croyances, de sorte que c'était sur des idées, sur des âmes, qu'elle avait à mettre sa lourde main.
Je reprends l'histoire des persécutions, et, après le principat de Commode, qui fut un repos, je trouve celui de Septime-Sévère. Celui-là est compté parmi les persécuteurs. On trouve ces trois lignes dans sa Vie écrite par Spartien (n° 17) : « En revenant (de la Syrie en Egypte), il fit un grand nombre de lois pour la Palestine. 11 défendit sous peine grave de faire des Juifs. Il établit la même défense pour les chrétiens. » Comme, bien avant Seplime-Sévère, il était déjà interdit de faire des chrétiens (Justin, ApoL, 45), il n'y a rien là de nouveau ni d'intéressant, à moins qu'on n'entende que l'autorité, au lieu de devenir plus exigeante, se résignait à l'être moins, et qu'elle prenait son parti de l'existence de ceux qu'elle trouvait chré-
tiens, à condition qu'il ne s'en ferait pas d'antres. Mais, dans les livres de Tertullien, pleins de témoignages sur l'état de l'Église à cette époque, on ne trouve aucune trace de cette distinction. On n'y trouve non plus, et on ne trouve nulle part, aucune mention de cet édit, qui paraît avoir été sans importance.
Il était difficile que les lois qui demeuraient constamment suspendues sur la tête des chrétiens ne fissent que dormir sous un prince aussi zélé pour le maintien de la discipline. Eusèbe écrit positivement qu'il les réveilla (VI, I); mais, tout en disant qu'il y eut des condamnations partout, il ne nous parle que de la seule ville d'Alexandrie, où il compte un certain nombre de martyrs.
Les martyrs de l'Afrique sont ceux que nous connaissons le mieux par les écrits de Tertullien. Ils n'ont peut-être pas été frappés sous le principal de Sévère, mais en tout cas très peu après *.
Il y eut donc encore alors de cruels supplices, dont l'image revient plus d'une fois dans Tertullien. Mais nous y trouvons aussi quelque chose de nouveau ; c'est un emploi de la question tout autre que dans la justice ordinaire. Celle-ci la met en œuvre pour forcer le coupable à avouer son crime ; mais le crime des
1, Pour en déterminer la date, il faudrait être assuré de celle des livres de Tertullien. Pour moi, les mots Heri Severus C07jsta7i(issimus principum {Apot., 4) me paraissent n'avoir dû être écrits qu'après le principat de Sévère, et je rapporte cette autre phrase :Post vindemiam parricidarum racematio siiperstes [ApoL, Sa) aux tueries qui suivirent le meurtre de Geta. Je ne placerais qu'après Caracalla le discours h Scapula,à cause de la manière dont Sévère et Caracalla y sont mentionnés (n" 4).
chrétiens élait d'une espèce toute particulière: ce qu'on leur denriandait n'était pas de l'avouer, mais de le nier, et on recourait aux tortures de la question pour les y contraindre. Étrange renversement des rôles, contre lequel Tertullien proteste avec éloquence {ApoL, 2). Mais il ne faut pas le prendre pour l'acharnement d'une puissance ennemie ; c'était au contraire la marque que l'autorité se sentait vaincue, et reculait devant l'application de ses lois. On avait cru d'ahord qu'il suffirait, pour forcer le christianisme à s'effacer, de frapper de mort ceux qui s'affichaient; on vit qu'il faudrait trop tuer, si on continuait de la sorte. Les chrétiens s'ameutaient et mettaient le juge au défi, en criant : « Frappe-nous tous! » On recourut aux verges, aux chevalets, aux griffes de fer, aux lames ardentes. Tel qui hravait la mort ne pouvait supporter la douleur et cédait sous les étreintes. Dès lors il était sauvé et lihre, et le magistrat se trouvait affranchi de la nécessité pénihle et odieuse de faire mourir des innocents. Ceux dont l'énergie résistait même aux tortures n'étaient plus qu'un petit nombre, qu'on pouvait se résoudre à sacrifier.
Cette explication, ce n'est pas moi qui l'invente; ce sont les chrétiens du temps qui nous la donnent ; on peut la lire dans le livre de Minucius Félix (Octoi;m5, 28). On comprend d'ailleurs qu'ils aient été peu reconnaissants d'une telle espèce d'humanité, et qu'ils s'en soient montrés exaspérés au contraire.
L'un des écrits de Tertullien est adressé aux Martyrs^ c'est-à-dire, dans la langue d'alors, aux confesseurs;
il ne faut pas oublier que le mot de martyr, par luimême, ne signifie que témoin du Christ ; c'est plus tard qu'on a réservé ce mot à ceux qui étaient morts dans la confession de la foi. Ceux à qui s'adresse Tertullien attendaient en prison l'information et l'arrêt du juge. Cette prison était un cachot infect et destructeur, dont le séjour suffisait quelquefois à tuer les faihles. Le livre de Tertullien nous montre comment on essayait, en les exhortant, de fortifier la nature contre la souffrance. On leur parlait comme à des soldats, auxquels en effet on les compare. Justin avait fait déjà cette comparaison, en s'adressant aux empereurs [Apol.^ 39) : « Ce serait une chose ridicule, que les soldats que vous levez et que vous enrôlez sacrifient leur vie, leur famille, leur patrie, tous leurs intérêts, au serment qu'ils vous ont prêté, quoiqu'ils n'aient rien à attendre de vous que de mortel, et que nous, amoureux de l'immortalité, nous ne souffriions pas tout pour recevoir l'objet de nos désirs de celui qui peut nous le donner. » Ces soldats n'étaient pas comme les nôtres des citoyens qui remplissent simplement un devoir public ; c'étaient des mercenaires, attirés par l'appât de gros avantages, qu'il leur fallait gagner de leur mieux. Tertullien rappelle à son tour à œux à qui il s'adresse qu'il s'agit de servir pour une éternité bienheureuse. Il les échauffe d'ailleurs par de belles phrases : le monde est plus ténébreux que le cachot, il est plus infect, etc. ; c'est au cachot qu'on estvraiment hbre. L'école stoïque avait accoutumé les espritsà cette rhétorique philosophique. Elle se trouvait
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faible peiil-être en face de certaines perspectives. L'orateur alors appelle à son secours les exemples : tantôt les grands noms de ce qu'on pourrait appeler la légende païenne, les Scévola, les Régulus : tantôt, ce qui devait être bien plus efficace, des exemples vulgaires et de tous les jours; ces gladiateurs qui se font tuer faute d'autre métierà faire, ces hestiarii qmpoîir Vhonneur vivent de l'arène et se pavanent des morsures dont ils sont couverts; d'autres qui pour un prix fait s'engagent à faire un nombre de pas déterminé sous la tunique enduite de poix enflammée, ou à passer bravement sous les nerfs de bœuf des chasseurs. « C'est là ce qui nous confondra au dernier jour, si nous avons refusé de souffrir, pour la vérité et avec l'espoir du salut, ce que d'autres ont recherché pour le mensonge, et sans avoir à attendre que leur perte. » Il montre enfin qu'il n'y a personne, dans la misérable existence faite à tous en ces tristes temps, qui n'ait à craindre tout ce qui peut menacer les confesseurs. Et en particulier, « combien de personnages, et quels personnages ont trouvé des morts qui ne semblaient pas faites pour leur naissance, pour leur dignité, pour leur tempérament, pour leur âge, et cela à cause d'un homme ; par son fait, s'ils ont agi contre lui ; par le fait de ses adversaires, s'ils étaient pour lui ! Tout le monde est exposé à souffrir pour un homme ce qu'on hésite à souffrir pour Dieu. »
Cette assimilation des confesseurs à des soldats ou à des gladiateurs serrait d'ailleurs la vérité de plus près qu'on ne le croirait d'abord. L'Église avait dans
son sein un grand nombre de pauvres, qui vivaient aux dépens delà communaulé. 11 est clair qu'en revanche, aujour du danger, ils devaient être prêts à la défendre, et on avait le droit de l'exiger d'eux. Une lettre de Cyprien, écrite à ses presbytres et à ses diacres pendant la persécution de Décius, dit expressément: «Pour les pauvres, je vous l'ai déjà écrit souvent, donnez-leur tout votre intérêt et tous vos soins, fente?îds à ceux qin^ demeurajit da7is la foi et combattant bravement avec nous^ iiont j^as déserté le camp du Christ * . »
Rien de plus légitime sans doute que cette réserve ; il n'en résulte pas moins que pour ceux-là être confesseur était jusqu'à un certain point faire son métier et gagner sa vie.
Il y avait, d'ailleurs, dans cette société antique des misérables à tel point misérables, qu'ils ne demandaient qu'à mourir. Ceux, par exemple, à qui le fisc réclamait des impôts qu'ils ne payaient pas étaient condamnés à une existence absolument insupportable. Ils étaient livrés à des tortures physiques et morales qui se prolongeaient et se renouvelaient autant qu'il plaisait à l'agent du fisc. Et ce sont les écrivains chrétiens eux-mêmes qui nous disent que plusieurs se jetaient dans le martyre pour échapper à la vie. Et en effet, s'ils mouraient, ils étaient quittes de leurs souffrances ; s'ils survivaient , l'Église sans doute
1. Lettre 5 de l'édition de Rigault, 12 de celle de Goldhorn (1838).
se chargeait de leur dette et les affranchissait *. On payait aussi les confesseurs en honneurs et en privilèges. Il y en avait un que Tertullien ne touche que d'un mot [aitx Martyrs, 1, à la fin), mais qui est développé dans les écrits de Cyprien : c'est qu'à leur recommandation on accordait la paix à ceux qui l'avaient perdue, ce qui signifiait, dans la langue de l'Église, qu'on recevait de nouveau dans la communauté ceux qui en avaient été chassés, soit pour avoir fléchi dans la persécution, soit pour toute autre espèce de faute. C'était là un droit précieux, et quelquefois même embarrassant pour l'évèque, comme on le voit dans Cyprien.
Indépendamment de ces puissantes excitations, un passage d'un autre ouvrage de Tertullien témoigne qu'on recourait encore à des moyens d'un autre ordre. C'est dans le livre du Jeune, un des livres où Tertulhen est montaniste, et combat avec acharnement, en qualité de disciple de l'Esprit, ceux de la grande Église, qu'il appelle dédaigneusement les ps?jc /tiques, c'est-à-dire les gens de la vie animale. C'est là qu'il nous dit (ch. xn), non seulement qu'on nourrissait plantureusement les sujets ; car il fallait leur donner des forces ; mais aussi qu'on leur faisait boire, à l'approche de la torture, un vin qui était une espèce de préparation pharmaceutique, devant produire sans doute un effet d'anesthésie ^. « C'est ainsi, dit-il, que
1. On trouvera les textes rassemblés dans Edmond Le Blant, Actes de» Martyrs, 1883, page 106.
2. Il y entrait, dit Pline, des aromates, du miel et du poivre, XIV, 19,5.
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votre Pristinus, un martyr qui n'était pas un chrétien (aux yeux des purs, des montanistes)... se trouva tellement énervé, que chatouillé par les grifTes de fer, car c'était l'effet qu'elles lui faisaient dans cet état, il fut incapable de répondre aux questions du juge..., et enfin, arraché du chevalet sans qu'il fût sorti de lui que des hoquets et des rots, il mourut dans l'effort même par lequel il reniait sa foi. .. » Il y a dans cette caricature toute la rage d'un sectaire, et je ne prétends pas qu'il faille s'en rapporter à Tertullien. On ne voit ici bien clairement que deux choses ; d'abord que les partis ne ménageaient guère les martyrs les uns des autres; ensuite qu'en face d'une force brutale qui tâchait de vaincre l'homme par l'animal, il fallait bien que l'animal se mît en défense*.
Puisque j'en suis à ces considérations toutes physiques, il ne faut pas oublier que les tortures n'étaient pas pour tout le monde. On sait que le droit romain, au temps de l'empire, distinguait les hommes en deux classes prodigieusement inégales, les gens distingués et les petites gens, honestiores^ hiimiliores. Les derniers seuls étaient soumis, soit à la question proprement dite, soit aux supplices qui étaient aussi des tourments. Les premiers ne pouvaient être frappés que de la mort simple. Il est vrai qu'on oubliait cette distinction quand il s'agissait du crime de lèse-majesté, mais on l'observait partout ailleurs, et ainsi les chré-
1. Voir sur ce sujet Edm. Le Blant, Mémoire sur la préparation au martyre dans les premiers siècles de l'Eglise. Mém. de l'Institut, Acad. des Inscript., tome XXVIl, 1" partie.
liens d'un certain rang étaient à l'abri des tortures du martyre. On verra en effet que Cyprien, l'illustre évêque de Cartilage, et Xyste ou Sixte, l'évêque de Rome, condamnés sous Yalérien, moururent simplement par le fer, comme on mourait sous notre Terreur. Mais, encore une fois, on ne pouvait pas toujours tuer, et pour le plus grand nombre des chrétiens d'une classe élevée, l'exception des supplices équivalait à l'impunité *.
Maintenant quelque intéressante que soit pour la critique l'étude des circonstances qui pouvaient aider à accepter le martyre, il faut bien se dire qu'il ne saurait s'expliquer par ces raisons inférieures. L'explication est plus haut^ dans la conscience, dans la passion et dans la foi.
On souffrait et on mourait pour défendre sa liberté, pour tenir tête à la violence et se montrer plus fort qu'elle, pour ne pas trahir la vérité et la justice, d'autant plus aimées qu'il en coûtait plus cher pour les servir. L'enthousiasme n'était pas seulement tout puissant sur quelques âmes ; il était aussi contagieux à l'égard des autres. Tel qui n'aurait pas été touché par
1. Sur la distinction des honestiores et des humiliores, voir le mémoire de M. Duruy, à la fin du tome V de son Histoire des Romains. — Il est probable que les honestiores n'entraient pas non plus dans les affreux cachots dont j'ai parlé, puisque d'autres même obtenaient, en la payant sans doute, la faveur de ce qu'on appelait une garde libre, custodia libéra, qui consistait à rester simplement chez soi sous la garde d'un soldat. On pouvait même aller et venir au dehors, toujours avec ce soldat, à, qui le prisonnier était attache par une chaîne (Tertullien, Du jeûne, 12)
lui-même s'enflammait en voyant son voisin mourir. Et Tertullien disait aux juges (^ly^o/., 50): «Vous ne gagnez rien par la cruauté la plus raffinée ; il n'y a là pour la secte qu'un appât de plus. Nous multiplions à mesure que vous moissonnez; le sang est la semence d'où naissent les chrétiens. » Nous comprenons ces sentiments sans peine, car ils sont en réalité de tous les temps. Les mêmes scènes se reproduiraient aujourdluii, si les persécutions pouvaient être aujourd'hui aussi féroces. Il n'y a plus chez nous de pouvoir qui soit à même de tuer ainsi ses adversaires, du moins d'un seul coup ; mais combien de proscrits ont souffert et se sont laissé tuer lentement, plutôt que de demander grâce ! Supposons, pour un moment, que les habitudes de l'empire romam eussent pu encore être les nôtres, et que les hommes que les commissions mixtes, de triste mémoire, transportaient aux terres lointaines, eussent pu y recevoir l'ordre de crier : «Vive lemaitre!» sous peine de la mort et de toutes les horreurs d'autrefois, qui doute qu'il y eût poussé des martyrs?
Mais^ après avoir considéré isolément l'homme qui était martyr, pour Thonorer comme il le mérite, considérons ces proscriptions dans leur ensemble, pour juger de l'effet qu'elles ont pu produire . Nous trouvons, à la date même où nous sommes arrivés, le témoignage fameux d'Origène. Célébrant la loi des chrétiens, qui ne leur permet pas, dit-il, de faire la guerre à personne, même pour se défendre, et qu'ils ont toujours fidèlement observée, il ajoute qu'ils en ont été récom-
pensés. « Ce qu'ils n'auraient obtenu jamais, quand ils auraient eu la liberté de combattre, et quand ils auraient été assez forts, ils Font obtenu de Dieu qui, lui, a toujours combattu pour eux, et qui a arrêté, à l'occasion, ceux qui s'élevaient contre les chrétiens et qui voulaient les détruire. Pour servir d'avertissement, et afin que, voyant parmi eux quelques-uns lutter pour la foi, ils devinssent plus fermes et apprissent à mépriser la mort, quelques-uns donc, à l'occasion, dont le compte est bien facile à faire *, sont morts pour la religion des chrétiens, tandis que Dieu empêchait qu'on leur fil une guerre par laquelle on eiit fini avec la communauté tout entière. » Yoilà le texte décisif et ineffaçable, qui suffirait à établir la thèse célèbre de Dodwell : « Du petit nombre des martyrs ^. »
11 est vrai qu'à ce texte on en oppose un de Clément d'Alexandrie tout contraire. Clément rappelle que Zenon, parlant de ces sages de l'Inde qui se faisaient brûler vifs devant la foule pour montrer combien ils étaient indifférents à la vie, disait qu'un seul exemple de ce genre était un enseignement plus efficace que toutes les dissertations sur la douleur. « Et nous, dit Clément, nous voyons tous les jours s'amonceler sous nos yeux ces flots de martyrs brûlés, crucifiés, décapités. » [Stromates, II, 20, p. 178.) — On voit toutde suite combien la phrase de Clément est peu précise en comparaison de celle d'Origène, qui évidemment a pris la mesure exacte des choses, et surtout qui a