A la suite des Œuvres de Cyprien, édition d'Oxford
464 LE CHRISTIANISME liT SES ORIGINES.
marqué la proportion entre le nombre des martyrs et la multitude des chrétiens. Il est probable qu'Origène a écrit dans un temps où l'Église était en paix, et Clément au contraire dans un moment où sévissait autour de lui la persécution, et où il n'entendait parler que de condamnations et de supplices. Pour s'expliquer la contradiction des deux passages, on fera bien, je crois, de se reporter à l'image que Bossuet a rendue célèbre, quand il compare les jours heureux clairsemés dans la vie d'un homme à des clous attachés à une longue muraille: «Vous diriez que cela occupe bien de la place ; amassez-les, il n'y en a pas pour emplir la main ^ » C'est ainsi que Clément a vu ces morts illustres étalées pour ainsi dire sur la muraille ; Origène les a comptées en les ramassant.
D'ailleurs les preuves abondent de tous les côtés pour montrer que le nombre des martyrs était en effet très peu de chose comparé à celui des fidèles qui n'étaient pas atteints.
D'abord il faut abandonner absolument cette idée que les empereurs romains aient eu le parti pris d'empêcherqu'il y eût des chrétiens. Tertullien, au contraire, après avoir rappelé avec indignation Néron et Domitien, dit expressément, que jusqu'au jour où il écrit, on ne pourra pas lui citer un seul prince, « intelligent des lois divines et humaines », qui ait déclaré la guerre aux chrétiens [Apolog.^ 5). Ces expressions embrassent apparemment Sévère lui-même,
1. Fragment d'un Sermon, t. IV de l'édition Lefèvre en douze volumes, 1836, p. 213.
qu'ailleurs encore il représente comme favorable à certains fidèles et les défendant des fureurs populaires [ad Scap., 4). Il est vrai qu'il parle ainsi, je le crois, pour le besoin de sa cause, tâchant d'avoir pour lui l'autorité du passé. Les empereurs, certainement, n'étaient pas si amis des chrétiens ; mais Tertullien n'aurait pu s'exprimer comme il s'exprime, s'ils avaient positivement persécuté le christianisme. Je ne pense pas qu'aucun l'ait fait, entre Domitien et Décius. Mais le christianisme avait contre lui les lois, les magistrats et la foule. Une grande initiative était accordée aux magistrats, là où ils avaient la loi pour eux. C'est aux proconsuls que Tertullien reproche les persécutions de l'Afrique; il dit, par exemple : « Vigellius Saturninus, qui le premier a tiré le glaive contre oous [ad Scap., 3).» Et on se rappelle le mot adressé dans Justin au préfet de Rome : « Ce que tu fais n'est pas selon l'esprit de l'empereur. » Quant à la foule, qui n'avait aucun pouvoir légal, elle était redoutable cependant à certains jours, particulièrement quand elle était ameutée dans un théâtre ; elle y exerçait par ses clameurs, surtout en cas de malheur public, une espèce de loi de Lynch, et, si elle réclamait alors pour les supphcesla canaille chrétienne (je tâche de rendre l'idée qu'elle se faisait des chrétiens); si elle criait : « Les chrétiens aux lions ! » on lui jetait trop aisément peut-être quelque proie ramassée dans les cachots.
Il y avait donc des condamnations et des exécutioits ; il y en eut surtout à partir du milieu du second siècle, et, en certains temps, ces cas se multipliaient, comme IV. 30
par accès, cl cela faisait ce qu'on peut appeler une persécution. Puis la violence s'usait, se relâchait, et on revenait à la tolérance. On peut alTirnier qu'au temps même de TertuUien, l'Église le plus souvent vivait tranquille. Dans le livre où il nous parle d'un soldat chrélien qui fit scandale pour avoir refusé, au milieu d'une revue, de paraître devant les empereurs (Sévère et son fils), avec la couronne de fleurs qu'on portait en l'honneur des dieux, il nous dit que les chrétiens mêmes, car il y en avait dans l'armée comme partout adleurs, se plaignaient de cette démonstration indiscrète, par laquelle l'Église pouvait craindre de voir troubler une paix si heureuse et si prolowjée [De la couronne du soldat, 1). Et sur les 1160 pages que remplissent aujourd'hui pour nous les écrits de TertuUien (dans Veditio ftiinor d'OËhler), il n'y en a pas 200 qui paraissent avoir été écrites sous l'influence de la persécution. Tout le reste se rapporte aux affaires intérieures de 1 Église et à des disputes entre les partis qui la divisent; ce qui suppose que l'écrivain et ses lecteurs sont également tranquilles. Mais l'existence seule de Terlullien en dit assez là-dessus. Yoilà un écrivain ardent et infatigable, qui prend sans cesse la parole, dont l'éloquence pleine de véhémence et d'àprelé retentit dans toute l'Église; personne n'est plus en vue que lui, et, quand la persécution survient, loin de s'effacer, il fait plus de bruit que jamais ; il plaide pour les chrétiens et le christianisme de la façon non pas seulement la plus libre, mais aussi la plus hautaine ; il attaque les dieux des Gentils, il condamne leurs
mœurs; c'est lui qui leur fait leur procès ; il va jusqu'à menacer, jusqu'à faire entendre qu'il ne tiendrait qu'aux chrétiens de se venger. Et cependant il n'a jamais été ni réprimé, ni même inquiété d'aucune manière. Il n'en faut pas plus pour se convaincre que les sévérités des Romains à l'égard des chrétiens n'avaient nullement le caractère d'une guerre faite à une doctrine avec la résolution de l'extirper des esprits.
Mais, dans le cercle même où s'exerçait, à un moment donné, la persécution, les ressources ne manquaient pas pour y échapper. D'abord on pouvait fuir, et beaucoup fuyaient. Un livre de TertuUien, de la Fuite dans la persécution^ témoigne combien cela était général. C'est la preuve évidente^ ou que la persécution était purement locale, et procédait de l'autorité de tel ou tel magistrat particulier ; ou bien que la police de l'empire romain ne ressemblait en rien à la police centralisée des États modernes, et qu'il suffisait pour la tromper de se déplacer. Mais, parmi les exemples de ces fuites, il y en a de si éclatants, comme plus tard celui de Cyprien, qu'il faut bien croire, pour ceux-là, que l'autorité y consentait d'une manière tacite, et que c'était assez pour elle de forcer celui qu'elle poursuivait à se cacher et à se bannir. Pour le grand nombre, je ne dis pas que la fuite fût toujours chose simple et facile. Outre les intérêts compromis, il y avait d'ailleurs bien des vides dans la civilisation antique, et, pour fuir, il fallait souvent traverser des régions mal sûres, où on était exposé aux
brigands, ou même aux bêtes féroces. Cependant beaucoup fuyaient; mais il y avait une autre espèce de fuite bien plus commode; c'était de payer les dénonciateurs pour qu'ils ne vissent pas ceux qui craignaient d'être vus. C'est ce qui est encore très bien expliqué dans le livre de Tertullien. Cela se pratiquait beaucoup, et même cela se pratiquait en grand. On payait ainsi pour toute une Église {de la Fuite, 13), et c'était l'évêque qui se chargeait de traiter pour son troupeau. Disons en passant que ce livre de la Fuite témoigne hautement que, si Tertullien n'a pas été frappé, comme je l'ai dit tout à l'heure, ce n'est pas qu'il ait jamais ni fui ni payé.
Enfin la persécution avait elle-même ses tolérances. Les confesseurs recevaient dans leur cachot les visites et les offrandes de leurs frères. On laissait un libre accès, soit aux diacres envoyés à leur aide par leur église, soit aux particuliers que leur charité y conduisait [aux Martyrs^ 1). L'autorité romaine ne pensait pas à traiter ces assistants comme des complices. Dans des temps mêmes plus mauvais que ceux de Tertullien, lors de la persécution de Décius, Cyprien se borne à recommander d'apporter dans ces démonstrations une certaine prudence et de ne pas les faire avec trop d'éclat, de peur qu'on ne s'avise d'y mettre obstacle *.
Les pouvoirs pubUcs eux-mêmes bésitaient, et ne savaient plus ce qu'ils devaient faire. Les uns se sen-