IV. i
ceux qui l'entendaient, il y en avait qui le verraient avant de mourir (viii, 39 et xiii, 10) ; qu'il ne fallait plus attendre Élie, car Élie était déjà venu (c'esl-àdire Jean le Baplistès) (ix, 12); quand il s'écriail: « Vous verrez le Fils de Thomme assis à la droite de la Vertu divine et marchant sur les nuées » (xiv, 62), ces paroles transportaient les esprits. Deux choses font que nous les lisons aujourd'hui d'un œil tranquille : d'abord c'est que nous ne sommes plus pénétrés en naissant, comme les Juifs, de l'idée que le Messie doit venir, cl avec lui la fin du monde présent, ni haletants, pour ainsi dire, dans cette attente; ensuite , c'est que les évangélistes, pour ne pas blesser les Romains, ont eux-mêmes réduit, disséminé, et par là éteint des discours qui tombaient sans doute de la bouche de Jésus abondants, enflammés et incessants. Il disait que, dans ce monde nouveau qui allait venir, « beaucoup qui étaient les premiers seraient les derniers, et les derniers les premiers » (x, 31); il disait que les uns seraient sauvés et que les autres seraient perdus (viii, 35), et que ceux-ci seraient jetés dans la voirie (yéewav), au feu qui ne s'éteint pas (ix, 42) ^ Ces quelques passages sont comme des traces qui nous restent de la prédication troublante de Jésus.
Il y faut ajouter son amour pour la pauvreté et sa sévérité pour la richesse. 11 n'est que touchant quand il voit une femme mettre dans le trésor du Temple ses
î. Sur la gccnnCt voir mon tome III, p. 358.
deux quarts d'as et qu'il dit : « Je vous assure que celte veuve pauvre a donné plus que tous les autres » (m, 43); mais qu'il est triste quand il répond à celui qui venait lui demander à genoux le moyen de gagner une vie éternelle (x, 17)! Il s'assure d'abord que cet homme, dès sa jeunesse, a accompli scrupuleusement toute la Loi. Alors il le regarde avec tendresse^ et il lui dit: « Tu n'as plus qu'une chose à faire ; vends ce que lu as, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel; puis viens avec moi. » Mais lui, peiné de cette parole, s'en alla tout chagrin, car il était fort riche. Et Jésus, regardant autour de lui, dit à ses disciples : « Combien il sera difncile à ceux qui sont riches d'en- Irer dans le royaume de Dieu ! Il est plus aisé qu'un chameau passe par le trou d'une aiguille qu'il ne Test pour un riche d'entrer dans le royaume de Dieu! » On voit ici la popularité qu'un tel langage a dû lui faire parmi ceux qui manquaient de tout.
On se demande à ce propos de quoi vivait Jésus. Ce n'était pas de son métier sans doute, depuis qu'il allait prêchant par voies et par chemins ; mais des dons des siens, qui du reste ne devaient pas avoir de peine à lui surfire. Le plus ancien évangile parle des femmes qui s'étaient attachées à lui en Galilée et qui le servaient, (iv, 41.) Cela pourrait s'entendre seulement de leur travail et de leurs soins, apprêter ses repas, ses habits, etc. ; mais un autre évangile dit plus explicitement qu'elles l'assistaient de ce qu'elles avaient [Luc, viii, 3), et nous apprenons d'ailleurs que c'était Thabilude des docteurs de se faire entretenir par des
femmes et môme de s'enrichir de leur bien. [Marcj XII, 41.) Jésus ne s'enrichissait pas ; il avait TaversioD de la richesse, et même de la propriété. Rien n'indique cependant qu^il appartint à cette singulière communauté des Essènes ou Essées, dont j'ai suffisamment parlé ailleurs ^ Mais il étail dans le même courant d'idées qui s'était répandu en Judée alors, et qui avait produit les Essées.
Un trait bien l'emarquable, et pas assez remarqué, du plus ancien évangile, est le peu de compte qu'il tient de Marie mère de Jésus. Il ne parle d'elle que deux fois, et de la manière la moins favorable : la première dans le passage que j'ai cité déjà, où elle se met avec ses autres fils à sa poursuite, dans la pensée qu'il est fou, pour tâcher de le ramener, et où Jésus ne fait pas même attention à elle (m, 21, 31, 33); la seconde,quand Jésus, étanl venu à Nazareth, y est accueilli si dédaigneusement : « N'est-ce pas le fils de Marie ? » et où il répond : « Un prophète n'est nulle part moins en honneur qu'en son pays, parmi ses proches et dans sa maison ( vi, 5). Il n'y a pas sur elle un mot de plus. Matthieu et Luc la relèvent, en ce sens dumoins qu'ils présentent la naissance de Jésus comme miraculeuse, et, dans Luc surtout, elle fait une certaine figure; mais aucun des trois évangiles ne fait mention d'elle dans le récit de la Passion, et n'indique qu'elle ait assisté à la mort de son fils. Il faut supposer ou qu'elle n'existait plus alors, ou simplement