Voir tome III, p. 473 et suivantes
qu*elle n'était pas venue à Jérusalem et était demeurée en Galilée, n'ayant pas suivi son fils dans son existence aventureuse. Le quatrième évangile, toujours à part de tous les autres, est le seul qui nous la montre au pied de la croix.
L'évangile nous renseigne encore sur la forme de la prédication de Jésus; c^élait particulièrement la parabole *. « C'est l'habitude des Syriens, surtout de ceux de Palestine, de mêler à tous leurs discours des paraboles, et si le précepte simple ne grave pas assez la vérité dans l'esprit des auditeurs, de la leur faire sentir par des similitudes et des exemples ^« » D'après ces paroles, on cherche d'abord la parabole dans la Bible juive, sans l'y trouver tout à fait. Le discours de Nathan à David (II Sam. , xii), qui est ce qui s'en rapproche le plus, en diffère pourtant encore. La parabole évaagéliquepeut se définir : un enseignement religieux, je dirai même théologique, exprimé par une image. L'image peut tenir dans une phrase {Marc, \ii\ y 28), comme elle peut aussi se développer en un récit étendu et dramatique {LuCy xv, 11-32).
L'enseignement bouddhique semble avoir créé cette parabole doctrinale. M. Renan a justement signalé, dans sa Vie de Jésus, les deux paraboles bouddhiques qu on trouve aux chapitres m et iv du Lotus de la bonne loi 3. Elles sont certainement à une bien
1. Le grec irapaêo).Y}, similitade, est la traduction d*an mot hébreu dont le sens parait être moins précis.
?. Hiéronyme (ou Jérôme), à propos de Matfh., win, 23. 3. Traduit par Eugène Bumouf, 1852.
grande distance, en tout sens, des paraboles des évangiles. La forme d'abord est exorbitante, comme elle est dans toute la littérature de Tlndé : chacune des deux paraboles tient de six à huit pages in-quarto des plus pleines ; rien n'y est dit qu'avec un procédé d'am* plification perpétuelle. Le fond est de la subtilité la plus raffinée ; ce n'est pas un discours pour les simples, mais pour des moines nourris dans leur retraite de laborieuses méditations. Il faut une grande patience pour les lire. Et avec tout cela on ne les lit pas sans se dire que la causerie familière des évangiles doit tenir par un lien qui nous échappe à ces vastes épanchements du Bouddha. Il faut croire que quelque chose de la parabole bouddhique s'était infiltré insensiblement jusqu'en Judée.
Du reste, la parabole à la façon de l'évangile est encore une de ces choses qui, en Judée même, n'appartiennent pas seulement à Jésus. Elle entrait dans l'enseignement des docteurs, et on la retrouve dans le Talmud, Il y a dans le Traité des Berakhoth une variante de la parabole des ouvriers de la onzième heure [Matthieu, xx, 1); c'est à propos d'un docteur qui était mort jeune, mais plein de mérites : « A quoi ressemble le cas de R. Boun bar R. Hyia (R. signifie Rabbi)? Â un roi qui aurait engagé à son service beaucoup d'ouvriers, dont l'un était plus actif à son travail. En voyant cela, que fait le roi? Il l'emmène, et fait avec lui des promenades en long et en large. Au soir, les ouvriers arrivent pour se faire payer, et il paye également au complet celui avec lequel il s'était
promené. A cette vue, ses compagnons se plaignent en disant : «Nous nous sommes fatigués au travail toute » la journée, et celui qui ne s'est donné de la peine que » pendant deux heures reçoit autant de salaire que nous. » — C'est que, répondit le roi, celui-ci a accompli da- )) vantage en deux heures que vous dans une journée » entière. » (Traduction Schwab, 1871, page 48.) Cçtte parabole est beaucoup plus raisonnable et plus équi* table que celle de Tévangile; mais il n'y a pas beaucoup d'agrément dans le récit, ni là ni ailleurs, et le peu de paraboles talmudiques que je connais sont exposées d'une manière sèche ^
C'est encore un trait remarquable dans les discours de Jésus que le bonheur de ses réponses à ceux qui veulent Tembarrasser, et la façon dont il se dégage des difficultés par l'élévation tout ensemble et par la finesse de sa pensée. On lui demande en vertu de quelle autorité il fait ce qu'il fait; il dit : «Moi aussi, j'ai une question à vous faire. Répondez-moi, et je vous dirai ensuite par quelle autorité j'agis. Le baptême de Jean était-il du ciel ou des hommes? » Ils n'osent répondre, de peur de blesser Hérode, ou de mécontenter la foule, et ils disent : n Nous ne savons. » Et Jésus reprend : « Moi non plus, je n'ai pas à m'expliquer. » (xi, 28-33.) Et quand on le presse de dire s'il faut payer l'impôt à César, on sait comment il échappe à ce piège : « Rendez à César ce qui est à César, et à
f . Voir même livre, pages 2G et 49, et les Pfiarisiens de M. Cohen t. II, pages 281, 404, 2Gi).
Dieu ce qui est à Dieu. » (xii, 17) ^ Qu'on voie encore ses réponses sur Satanas qui se combat lui-même (m, 26); sur la femme aux sept maris (xii, 19-25), etc. Il y a là quelque chose de semblable à ce que nous admirons dans plusieurs réponses de Jeanne d'Arc devant ses juges. Quand elle dit qu'elle a vu saint Michel^ ils. croient embarrasser sa pudeur en lui demandant s'il était nu ; elle dit simplement : « Vous figurez-vous donc que Dieu n'ait pas de quoi l'habiller ! » On veut qu'elle dise si elle prétend être en état de grâce, et elle répond : « Si je n'y suis, Dieu m'y mette, et, si j'y suis, Dieu m'y tienne I » Cette souplesse de Tesprit et de la parole s'accorde à merveille avec l'exaltation de l'inspiré *.
Voilà tout ce qu'on trouve dans le plus ancien évangile, par où on puisse se faire l'idée de ce qu'a été Jésus. Reste maintenant la question de savoir si nous pouvons avec sûreté, au moyen des autres évangiles, ajouter quelque chose à cette idée. C'est ce que je vais examiner successivement pour chacun d'eux.
Dans l'évangile qui porte le nom de Matthieu, Jésus parle plus que dans le plus ancien et d'une manière plus passionnée et plus brillante. Ce n'est pas tout d'abord une raison pour que cet évangile soit moins
1. Je reviendrai plus tard sur cette parole pour en discuter et Tauthencité et la portée.
2. Procès,., de Jeanne (fArc.f publié par Jules Quicherat, t. I®', 184 It pages 65, 89| 178, etc. Nous avons un procès-verbal authentique des paroles de Jeanne ; nous ne sommes pas aussi heureux pour Jésus.
vrai : on pourrait supposer au contraire que c'est le plus ancfen écrivain qui, faute d*assez de sensibilité ou de génie, n^a pas su rendre Jésus tout entier. Mais, parmi ces discours de Matthieu^ les principaux sont le Discours sur la montagne et Tinvective contre les pharisiens, et on a vu déjà qu'il y a des raisons sérieuses de douter que Tesprit qui règne dans ces morceaux soit suivant Tesprit de Jésus. Nous ne pouvons donc nous fier à cette éloquence et la croire plus vraie que la simplicité de Marc.
Le Jésus de Matthieu diffère encore de celui de Marc par sa familiarité avec son dieu, qu'il appelle « mon Père », expression que le plus ancien évangile ne connaît pas ^ : (( Quiconque fera acte de foi en moi devant les hommes, je ferai acte de foi en lui devant mon Père, qui est au ciel. » (x, 32.) — « Tout m' a été remis entre les mains par mo7i Père y et nul ne connaît le Fils si ce n'est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n'est le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler. i> (xi, 27.) Cela se retrouve dans Luc, et cela surtout est poussé dans le quatrième évangile jusqu'à une intimité mystique dont les effusions sont intarissables, et qui suffirait pour donner à cet évangile une physionomie à part. Mais n'est-il pas naturel de croire que le Jésus
1. Le Jésus de Marc reconnaît bien Dieu comme le père du Christ (vin, 88 ; un, 32), mais il ne dit pas : a Mon Père. » Non seulement « mon Père m, au sens théologique, n'est pas dans le plus ancien éTangile^ mais Texpression purement pieuse « ton Père », au singulier, à chacun de nous, n'y est pas non plus. Il ne connaît que Texpression collective « votre Père », c'est-à-dire le père des Juifs.
le plus authentique est le plus juif, je veux dire celui qui observe le mieux la distance entre Dieu et l'homme, et qui ne prétend pas s'approprier le père de tous?
Dans Matthieu, Jésus, se trouvant au temple en face des grands prêtres et des anciens, ose leur tenir ce langage : « En vérité, je vous le dis, les publicains et les femmes publiques passent avant vous pour entrer dans le royaume de Dieu. » (xxi, 32.) Cela dépasse de beaucoup ce qui lui échappe dans le plus ancien évangile en faveur des i'^xp-ziùkzi (ii, 12). Autre chose est de déclarer que ce sont les malades qui ont besoin de médecin, ou que ce ne sont pas les justes qu'il faut appeler à changer de vie ; autre chose de faire entrer les femmes publiques dans le royaume de Dieu avant les prêtres. Ce n'est là qu'une amère insulte adressée au judaïsme, dans un temps sans doute où le judaïsme était détesté.
Si on cherche dans l'évangile de Matthieu des traits qui ne se trouvent pas dans le plus ancien, et qui en même temps n'accusent pas d'anachronisme, je crois qu'ils se réduisent à peu de chose. Ce sera, par exemple, la prière appelée familièrement le Pater (vi, 9) ; ou ces poétiques images des oiseaux qui sont nourris sans moissons et sans greniers, et des lys qui ne filent pas, et qui pourtant sont mieux habillés que Salomon dans toute sa gloire (vi, 16, 30) ; o'u encore ces appels touchants : «Venez à moi, vous qui êtes fatigués et accablés sous le fardeau, et je vous reposerai. » (xi, 25.) Ces traits, présents à toutes les mémoires, son(-ils vérita-
blement de Jésus ? Rien n'autorise, ce me semble, ni à Taffirmer, ni à le nier *.
Le Jésus du troisième évangile diffère plus sensibleaient que celui de Matthieu du Jésus de Marc. Il est plus exalté, plus étrange que nous ne l'avons vu encore. Il Test particulièrement sur ce qui regarde la pauvreté. Il ne dit pas seulement : a Bonheur à vous, pauvres 1 » Il dit encore : « Malheur à vous, riches ! » (vi, 21 , 24.) Sans doute il y avait déjà, dans le plus ancien évangile, une parole sévère sur la richesse, mais Jésus la pro«* nonçait avec regret et attendrissement {Marc, x, 21) ; ici il parle avec colère ; au lieu de plaindre, il maudit. Dans la parabole de Lazare, il condamne le riche^ non pour ôtre dur, mais pour être riche; il glorifie le pauvre par cela seul qu'il est pauvre (xvi, 19).
Il se passionne pour l'aumône au point de trouver bonne et sainte celle qu'on fait avec le bien qu'on a volé (xvi, 8 et 9). Il veut qu'on ne reçoive à sa table que des mendiants, des boiteux, des estropiés, des
1 . Il y en a qui certainement ne sont pas aussi originaux qu'on le suppose. Le principal verset du Pater (lequel est déjà dans Marc) vient du livre juif de Sirach (xxviii, 2), et dans ce livre aussi déjà celui qui prie s'adresse à Dieu en l'appelant du nom de Père (xxiiii 1). La formule même des « béatitudes s (Matik., v, 1, etc.) vient des psaumes (i, 1 ; ii, 12, etc.), et c'est un psaume qui promet l'héritage aux doux etaux humbles (xxxviii, 11). « Cherchez et vous trouverez» (Matth,, VII, 7) vient de Jérîmie (xxix, 13), et le « Venez à moi », à'Isàie (lv, 3): C'est encore à /sâi'e (xl, 11) qu'appartient l'image du berger qui rapporte daas ses bras la brebis perdue {Matth.f xviii, 12) ; ainsi que la grande promesse : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point. » (li, 6.) Telle autre parole évangélique peut bien avoir eu aussi sa source antique, qaoique cette source reste ignorée.
aveugles (xiv, 13). Ce n'est pas tout; lé Jésus de Luc n'est.plus un Juif. Il ne fait pas les ablutions (xi, 38) ; exagération évidente d'une parole du plus ancien évangile, qui dit seulement que quelques-uns de ses disciples ne les observaient pas (vu; 2). Il ose railler ceux qu'il appelle « les hommes de la Loi », vo[i.ixc{, expression qui n'appartient qu'à cet évangile (xi, 45), etc. Le Jésus de Marc ne repoussait pas les publicains et consentait à manger avec eux ;* celui de Luc met le publicain au-dessus du pharisien ; c'est le premier qui est justifié, et non pas l'autre (xvni, 14). Il va jusqu'à dire qu'entre un prêtre qui manque de charité et un Samaritain charitable, c'est le Samaritain qui est le prochain (x, 37), parole qui n'a pas été dite pour des oreilles juives, et dont le plus ancien évangile était encore loin, puisque dans celui-ci Jésus, pour aller de Galilée à Jérusalem, prend par delà le Jourdain (x, 1), évidemment afin de ne pas traverser le pays odieux de Samarie, tandis que, dans Luc, il le traverse librement et sans s'en soucier (xvii, 11).
Bien des paroles de Jésus dans cet évangile respirent un enthousiasme qui semble oublier la réalité. a Ne demandez plus quand viendra le royaume de Dieu, ni si c'est ici qu'il se fera voir, ou si c'est là : le royaume de Dieu est au dedans de vous. y> (xvii, 21.) Marthe travaille, tandis que Marie s'oublie à écouter la parole. C'est Marie qui a pris la bonne part; « on n'a affaire que d'une seule chose, (x, 42.) Les miracles même ne sont rien : « Ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous obéissent; réjouissez-vous plutôt de ce
que VOS noms sont écrits dans le ciel. » (x, 18.) — Il me semble que le Jésus du troisième évangile est celui qui a servi de modèle à la figure à la fois divine et troublante que Rembrandt nous a peinte dans son Repas d'Emmaûs.
Il y a quelque chose dans ce Jésus qui agit particulîèrement sur les femmes et qui les enivre. Rien de plus curieux sous ce rapport que la transformation* qu'a subie, en passant du plus ancien évangile au troisième, Thisloire de la femme au vase de parfums. Dans Marc^ celte histoire est sobre et sévère comme tout le reste. C'est au moment même où il va être livré que, Jésus étant à table à Béthanie, « une femme entre avec un vase d*albfttre plein d'un parfum précieux, le brise et le lui répand sur la tête » (xiv, 3) ; pas un mot de plus sur cette femme. Plusieurs se récrient sur une telle profusion : « il eût mieux valu vendre ce parfum, et donner l'argent aux pauvres. » Mais Jésus dit : « Laissez-la ; pourquoi lui faites-vous de la peine ? C'est une bonne œuvre que ce qu'elle vient de faire pour moi ; car vous avez toujours des pauvres avec vous, et, quand vous voulez, vous pouvez leur faire du bien ; mais, moi, vous ne m'avez pas toujours. Ce qu'elle pouvait, elle l'a fait : elle a par avance embaumé mon corps pour la sépul-ture. Je vous le dis en vérité : partout où sera annoncée « la bonne nouvelle » dans le monde entier, on parlera aussi de ce que cette femme a fait et on lui rendra témoignage. >; (xiv, 9.) — Que faut-il penser de cette scène ? Est-elle réelle ? Je n'en sais rien, sauf pour
le dernier verset, Jésus n'ayant pu évidemment parler ainsi. Le reste n'est pas impossible, pas même le trait que j*ai souligné ; car, si Jésus n'a pas prédit sa mort en prophète, il a pu néanmoins la pressentir. Je ne me charge pas de faire dans ce récit la part exacte du vrai et de l'imagination. Mais on n'en méconnaîtra pas la grandeur et la poésie funèbre; c'est une belle préface à la Passion^.
Tout est bien changé dans le troisième évangile. Il s'agit d'un repas quelconque, bien loin de la mort de Jésus ; seulement, le repas ayant lieu chez un pharisien, la femme, au contraire, est une profane, une à[jLapTa>Xcç. Je crois que ceux-là sont dans le vrai qui entendent proprement par là une femme qui n'observe pas la Loi et qui vit comme les païens. Cependant la conduite des femmes est chose qui tient tant au respect de l'opinion, qu'il est probable que les Juives qui s'émancipaient religieusement n'avaient pas non plus des mœurs bien pures, et qu'ainsi on a pu passer aisément du sens propre du mot à[iapT(i)X6; à celui que nous lui donnons en le traduisant par pécheresse. Cette femme se présente donc avec son parfum, et, sans que rien nous prépare à ces transports, elle fond en larmes et arrose de ses larmes les pieds de Jésus, elle les essuie de ses cheveux, elle les
1. Pourquoi la femme brise-t-ello le vase ? L'explication la plus vraisemblable comme la plus simple est celle qui suppose que, pour mieux conserver inaltérables ces parfums précieux, on les mettrait dans des vases fermés de telle manière qu'on ne pouvait les ouvrir qu*en les brisant.
couvre de ses baisers et les parfume. Le pharisien se dit : c( Si cet homme était prophète, il saurait que la femme qui le touche est une femme de vie profane. » El Jésus répond par tout un discours sur ce thème, que moins cette femme a mérite, plus elle est tçuchée et reconnaissante ; qu'elle a fait pour lui ce que le pharisien n'a pas fait ; et il termine par les paroles fameuses : « Il lui est pardonné d'avoir beaucoup péché, parce qu'elle a aimé beaucoup. » (xii, 47.) Il est impossible de n'être pas frappé du contraste de ces deux scènes ; là, un acte d'adoration religieuse fait avec simplicité ; ici, des élans de passion et de véritables caresses. On jugera sans doute que la première, réelle ou non, est la plus vraie. Il a fallu, je le crois, bien des années, remplies d'agitation et de troubles au dedans et au dehors, pour amener les sentiments qu'excitait Jésus à cet état aigu et maladif ^
Les femmes tiennent plus de place dans cet évan* gile que dans tout autre (voirx, 39; xi, 27 ; xxiu, 27). Néanmoins, dans tous ces passages, ce sont toujours
1. La femme qui verse le parfum n'a pas de nom dans les anciens évangiles ; on a voulu qu'elle en eût un, et on lui a donné sans aucune raison (je ne sais à quelle époque) celui de Marie de Magdala, en latin Maria. Magdalena, d'où on a fait en français Marie-Madeleine. Elle est nommée dans Marc (xt, 40), comme une des femmes qui avaient suivi Jésus de la Galilée à Jérusalem et qui lui offraient leurs services. Elle est des trois qui furent, à ce qu'on raconte, les premiers témoins de sa résurrection : d'après Luc {\m, 3), c'était une de ces malades que Jésus <r avait guéries des esprits mauvais v. Il avait chassé d'elle « sept démons ». Le personnage d'une Mario- Madeleine femme de plaisir est purement imaginaire. — Dans réyangile de Jean, la femme au parfum est Marie, la sœur do Marthe et de Lazarp.
les femmes elles-mêmes qui sont touchées. Quant à ridée que Jésus à son tour ait été touché par elles, elle n'est indiquée nulle part absolument dans les évangiles. L'imagination est libre de rêver à ce sujet ce qui lui plaira; mais elle ne trouvera pas dans les textes un seul mot pour y attacher ses rêves.
Je dirai donc que partout où la figure de Jésus, dans le plus ancien évangile, diffère d'une manière sensible de ce qu'elle est dans les deux suivants, tout porte à croire que c'est dans le premier qu'elle est le plus vraie. >
Quant au quatrième évangile, il est tellement à part, qu'il n'y a pas évidemment à en tenir compte pour se représenter ce qu'était Jésus. Il n'y prononce que des discours absolument inintelligibles à la foule, pleins de mystères, de symbolisme et de métaphysique ; c'est presque un Alexandrin et non plus un Juif. Je laisse laces subtilités pour m'arrêter à un passage qui est au contraire un des plus beaux qu'il y ait dans les évangiles, mais dont l'élévation même empêche qu'on ne l'accepte comme authentique. C'est la réponse de Jésus à la femme samaritaine qui vient de lui dire (iv, 20) : « Nos pères ont adoré sur celte montagne (de Sichem), tandis que, vous autres, vous dites que c'est à Jérusalem qu'il faut adorer. » Et Jésus lui dit : « Femme, crois-moi ; le temps va venir que vous n'adorerez plus le Père sur cette montagne non plus qu^à Jérusalem... Le temps va venir, et c'est tout à l'heure, où les vrais adorateurs adoreront le Père selon l'Esprit et la vérité. » Ce langage est grand,
mais il n*a pu être celui de Jésus. Il est trop en contradiction avec celui qu'il devait tenir. C'est non seulement quand le Temple n'existait plus, mais encore parmi des hommes qui ne se souciaient plus du temple et qui vivaient sous des influences purement helléniques, qu'on a pu imaginer un tel discours. Je conclus que, pour se représenter ce qu'a été véritablement Jésus, il faut revenir au plus ancien évangile, et nous garder de ce qui en altère l'impression, même pour la rendre plus vive ou plus grande.
Slaintenant que j'ai achevé ce travail critique, je ne me fais pas illusion sur le résultat auquel il peut aboutir. Il y manquera toujours la vie ; c'est dans un autre livre que le mien qu'il faut la chercher. Il faut la demander à ceux qui ont vu la terre où vivait Jésus, qui se sont promenés dans les campagnes de la Galilée, sur les bords du lac de Tibériade, qui ont foulé le sol et gravi les hauteurs de Jérusalem, qui ont vécu au milieu des hommes qui peuplent aujourd'hui ces contrées et dans lesquels ils retrouvaient ceux d'autrefois, qui ont le secret enfin soit de la langue que Jésus parlait, soit de celle dans laquelle il lisait la Bible, et qui peuvent jusqu'à un certain point se figurer qu'ils l'entendent sortir de sa bouche. Ceux-là le feront revivre, s'ils ont l'imagination, le don incomparable qui ressuscite le passé. Là où l'imagination, pour se représenter Jésus, ne travaillera que sur les données du plus ancien évangile et sur les meilleures de ces données, en écartant les fictions ou les anachronismes doiit la critique l'avertit de se défier, elle saisira le vrai et
elle le rendra avec tout Teffet qu'il peut produire.
Jésus étant ainsi connu, non pas certes comme on aurait besoin qu'il le fût, mais enfin autant qu'il peut l'être, comment le jugera- t-on? Il est cl$ir qu'en posant cette question, je ne m'adresse pas à la foi religieuse. La foi ne juge pas Jésus, elle l'adore. « Au nom de Jésus, tout fléchit dans le ciel, sur la terre et aux enfers » {Phil.y ii, 10).
Mais tel est le prestige dont la foi a entouré ce nom, que, parmi les esprits mêmes qui s'étaient affranchis, il s'en est retrouvé qui ont continué de rendre à Jésus une espèce de culte. Rousseau a donné l'exemple par sa phrase célèbre : « Si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un dieu. » Prise à la lettre, cette parole n'est nullement philosophique ; car la vie d'un dieu, la mort d'un dieu sont des mots qui ne présentent à l'esprit aucune idée intelligible. Il faut donc les prendre pour des expressions purement oratoires, signifiant seulement qu'il n'y a pas de plus belle vie que celle de Jésus, proposition sur laquelle la discussion pourra s'établir. ' L'écrivain de génie qui nous a donné il y a vingt ans la Vie de Jésus cède évidemment au même entrainement que Rousseau quand il appelle Jésus un demi-dieu, un fils de Dieu, un homme de proportions colossales, quand il le place « au plus haut sommet de la grandeur humaine d, etc. ^ Tout cela exprime
1. Vie de JésHsyéiH. de 1867, p. 475, 243, 404, 405, etc. — Il a même dit ailleurs comme Rousseau s <r Tu fus uu dieu », Saint Paulj p. 328.
plutôt l'émotion du peintre devant Timage qu'il a tracée, que le jugement de Thistorlen. En langage exact, les demi-dieux, les fils de Dieu, les colosses n'existent pas ; il n'y a pas même de plus haut sommet de la grandeur humaine. Rien n'est plus divers, rien n'est plus mêlé que les supériorik^s des hommes qui tiennent une place dans Phistôire ; il est très difficile de fixer les rangs, et cela est plus difficile pour Jésus que pour personne, parce qu'il n'y a personne qui nous soit moins bien connu.
Ce n'est pas évidemment dans l'ordre de la pensée que Jésus a pu être au-dessus des autres hommes. Jésus n'est pas un penseur; il n'a pas apporté la lumière dans les ténèbres, malgré les paroles du quatrième évangéliste, qui, lui, prenait sa lumière dans Platon. Il n'est ni un philosophe, ni un savant, ni un politique, ni un capitaine, ni un poète ; il n'a pu rendre à l'humanité aucun des grands services que loi rendent ces diverses puissances de l'esprit. Il a d'ailleurs toutes les idées fausses qu'on avait autour de lui. Il attend la fin prochaine de ce qui existe et la restauration d'Israël et des douze tribus. Il croit aux démons ; il s'imagine qu'ils sont dans le corps des malades et qu'il les cm chasse. Si l'état d'esprit de réerivain qui nous a conté l'histoire des deux mille cochons [Marc, v. 2) représentait fidèlement celui de Jésus, il n'y aurait rien de plus misérablement grossier ; on peut espérer qu'il n'est jamais descendu si bas.
Malgré ses libertés d'inspiré, sa foi csl encore bien
étroite. On l'a vu, le véritable Jésus appelle les gentils des chiens; il ne s'intéresse pas aux Samaritains ; il ne pense à sauver que <( les brebis perdues de la maison d'Israël » . Il ne prévoyait en aucune manière la large prédication de Paul.
Mais, dans les limites de ses idées et de ses croyances, Jésus a été puissant par ft cœur, par la passion, par la bonté. Il a aimé son pays et sa religion au point de n'en pouvoir supporter l'iiumiliation et les misères, et c'est ce qui lui a fait croire, d'une foi si énergique et si contagieuse, à un lendemain réparateur ; c'est ce qui lui a fait prêcher la « bonne nouvelle » de la résurrection de son peuple. Il ouvrait aux siens le royaume de Dieu, abandonnant « ceux du dehors » (iv, H) aux cachots ténébreux et au /eu qui brûle toujours. Il résumait la loi tout entière en deux commandements : aimer son Dieu et aimer ses frères. Et, parmi eux, il aimait particulièrement teux qui souffrent davantage, les petits, les pauvres; il affirmait que, dans le royaume de Dieu, les derniers seront les premiers (x, 31); il n'y aura plus là de supérieurs (x, 43). Il glorifiait la veuve pauvre qui, en donnant ses deux petites pièces de cuivre, a donné plus que tous les autres (xn, 43). Il veut que les riches se dépouillent pour les pauvres de tout leur bien, et, s'ils ne le font pas, il les exclut à peu près du royaume de Dieu (x, 26). Il est tendre surtout pour les simples, pour ceux qui , sont comme des enfants (ix, 41 etx, 14). Ill'est jusque pour les pécheurs, les profanes, ceux qui scandalisent les dévots (n, 17). II ne permet la prière qu'avec le
pardon des offenses ; il faut pardonner pour obtenir d'être pardonné (xi, 25). Il protège la femme contre la dureté de la répudiation, faite pour des esprits grossiers (x, 5). Enfin, 6t c'est là le trait dominant de sa physionomie, c'est aux malades qu'il va tout d'abord ; c'est pour eux en quelque sorte qu'il existe ; dans la maladie, il voit Taction de Satanas, du grand ennemi de son dieu et de son peuple, et la victoire sur la maladie, c'est la victoire sur Satanas, c'est le signe que dieu est là, prêt à guérir aussi et à sauver son peuple, a à qui ses péchés sont remis ». (n, 5, e(c.) Le soulagement qu'il apporte à ces malades, c'est la garantie des promesses de Dieu et de la « bonne Douvelle » ; toute sa foi, toutes ses espérances trouvent là leur justification, en même temps que sa charité jouit de son bienfait. Aussi l'évangile définit sa mission par ces deux choses : « Il allait préchant dans les synagogues et chassant les démons. » (i, 39.) Et le livre des Actes dit à peu près de même : « Il a passé faisant du bien et apportant la guérison à tous ceux qui étaient sous la puissance du diable » (x, 38) ^
Tout ce bien qu'il a fait, il l'a fait à la condition de souffrir et de mourir. Ici, il faut suppléer à l'évangile. Dans révangile, on n'aperçoit pas, jusqu'à la veille de son supplice, qu'il ait rencontré des obstacles sérieux, ni soutenu des luttes pénibles. On a craint sans doute de réveiller le souvenir des griefs que les puissants
1. 11 ne faut pas traduire d*une manière absolue : « H a passé faisant le bien ; « cvepYeTâv se rattache à Icûftevo; et se rapporte également à «ivra^ toO;. Voyez iv, 9, où il est employé de môme.
avaient pu avoir contre lui. Mais nous devons croire que, de bonne heure, il a été menacé, et que les amertumes de ce qu'on appelle la Passion ont commencé pour lui bien avant la^scène du Jardin des Oliviers. Sa vie a été un combat, sans bruit pourtant, je Tai dit déjà, et sans violence, où il gardait l'attitude humble et patiente qui le plus souvent a été celle du Juif opprimé. Il n'en a pas moins été le martyr de son patriotisme et de son amour des misérables, et il a laissé le souvenir d'une existence toute d'élan et de dévouement, terminée par une mort affreuse sur la croix ; souvenir assez louchant et assez profond pour qu*après sa mort quelques-uns aient dit : « Celui-là n'a-t-il pas été le Christ ? » et qu'une fois cela dit, on l'ait cru sans peine. Voilà Jésus tel que nous arrivons à le ressaisir, et on ne peut que Taimer et le vénérera
Avant de le quitter, il y a une dernière remarque à faire : c'est qu'au moment où Jésus est mort, il n'existait encore rien de ce que nous appelons le christianisme. Jésus n'était pas encore un Christ, et il n'avait d'ailleurs introduit ni un dogme, ni une pratique nouvelle. Il n'avait aucune idée, ni de la triuité, ni de l'incarnation, ni d'autres mystères; aucune de l'Église, ni d'un prêtre, ni d'un évoque ;
1. Voltaire en a donné l'exemple. Dictionnav*e philosophique^ article Religion. — On voit assez que, lorsqu'il s'agit de conclure sur Jésus, je sais de l'avis de Voltaire et du xyiiV> siècle, et que, parmi les penseurs de notre temps, je me range du côté de ceux qui ont repris la tradition de ce siècle et y sont restés fidèles.
aucune des sacrements^ ni d'une cérémonie chrétienne quelconque, pas même du baptême. Il avait reçu, à ce qu'il semble, le baptême ou l'ablution de Jean, qui était tout autre chose; mais le baptême cfatétien, l'acte premier et essentiel de la religion n<)uvelle, il l'ignorait absolument; il n'a jamais ni baptisé ni fait baptiser personne. Il est vrai qu'il y a un verset, à la fin de l'évangile qui porte le nom de Matthieu, où il dit : « Allez et baptisez; » mais cette parole (qui ne se retrouve nulle part ailleurs), l'évarigîle même qui la lui donne ne la lui fait prononcer qu'après sa mort. Pendant la vie même de Jésus, il n'est jamais parlé, dans les trois premiers évangiles, de qui que ce soit qui ait été baptisé par lui ou par un des siens. Le quatrième évangile seulement, qui est toujours à part des autres, l'a supposé, et encore reconnatt-il clairement qu'il contredit, en le supposant, la tradition établie, puisqu'il se reprend en disant : « Jésus luimême ne baptisait pas; c'étaient ses disciples i. »
Non seulement les Évangiles ne disent pas que Jésus ait pratiqué le baptêiàe, mais encore ils disent très positivement le contraire, puisque voici les paroles qu'ils mettent dans la bouche de Jean quand ils lui font prédire Jésus : « Moij je vous ai baptisés dans
1. A moins qu^on ne croie que le verset iv, 2, n'est pas da môme écrivain que ih, 22 ; iv„l ; et qu'on ne le regarde comme une correction qui aura passé dans le texte.
Quant à la formule : a Au nom du Père, du Fils et de l'Esprit saint, 9 je renvoie à ce que Je dirai plus tard du développement de ridée de l'Esprit saint. Ou peut croire que c'est à la suite de ce développement qu'elle a été ajoutée là après coup.
72 LR CHBISTIANISMK Kf -^^^ ORIGINES.
/Vair;:mais, lui, il vous baptisera dai?^ l'Esprit sainL » j^^sus m^est chrétien que par une seul'e chose, quf est une S-^^^^ manière dt* sentir. Non pas que cette manière de .*^^»*ir soit toujours absotomeai nouvelle^' et on se fait e^^^^ore là-dessms quelque illiisioa. Taii déjà montré que .^elle parole, où l'on aDoit d'abord', Fecwiûattre l'accent ^wrsonnel de Jésus, «st simplement priée dia Ul^iture.
Néanmoins ï&vaajtfe a dancf 3on ensemMb une-
autre physionomie q^e la Bible juive : h quoi tient-«Ue ?*
D'abord et ayant tout à ce que l'évangile s'est pw*-
duit dans un autre milieu. L'évangile respire un
détachement sombre et farouche de la vie présente :
{i Si ton bras est pour toi une cause d'achoppement,
coupe-le ; mieux vaut pour toi entrer estropié dans la
Vie que d'aller avec tes deux bras au feu qui ne meurt
jamais. » {Marc, k, 42.) — « Celui qui voudra
sauver sa vie la perdra, et celui qui l'aura perdue pour
moi et pour la bonne nouvelle, la sauvera. » (vm, 35. y
— c( II. faut vendre tout son bien et le distribuer aux
pauvres ; le riche n'entre pas au royaume des cieux. »
(x, 21, etc.) — « Il faut quitter sa maison, ses frères,
ses sœurs, son père, sa mère, ses enfants, ses champs,
pour « la bonne nouvelle. » (x, 49.) — Cela n'est pas
de la Bible juive, et elle ne connaît pas davantage ca
sentiment toujours présent dans Tévangile de l'actioa
ennemie des esprits malfaisants. Ce sont là les signes
de temps mauvais et désespérés, des temps qui ont
enfanté cette étrange communauté des Essées, qui
avait, dit Pline, son principe dç yie dçins i^ dégoût
OÙ les autres étaient de la vie, tam fecunda illis aliorum vUœ pœniietitia est. {Natur. hist., IV, 15.) L'évangile aussi est plein de tendresse pour les humbles, les simples, pour ceux qui sont les derniers et qui seront ailleurs les premiers. C'est sans doute encore parce que Tévangile est né parmi des populations particulièrement simples et humbles.
£n un mot, cet accent original qui nous frappe dans l'évangile tient en grande partie à ce qu'il ne nous reste aucun autre écrit composé dans le même temps et au même pays. Mais il tient aussi vraisemblablement dans une certaine mesure à l'âme même de Jésus, dont l'évangile porte l'empreinte. £t cette âme, une fois fixée dans un livre devenu sacré, est passée par là dans ceux qui ont vécu de ce livre. C'est la part de Jésus dans le christianisme, part notable et qui ne lui sera point ôtée, quelque difficile qu'il soit de faire exactement le triage et de la distinguer toujours de ce qui est venu d'ailleurs.
Jésus donc est purement un Juif, et il n'a pas fait un acte ni dit une parole qui ne soit juive. Mais c'est ua Juif plus ardent et plus exalté ; né dans un pays qui nourrissait des esprits indépendants et indociles; obéissant plus volontiers à l'inspiration qu'à l'autorité; homme de la nature plutôt que des écoles; fait pour compromettre le sanhédrin de Jérusalem et pour se perdre lui-même, mais fait aussi pour troubler les âmes. Et c'est ainsi que la prophétie d'après laquelle on croyait que le Messie devait naître dans Bethléem de Jiida fut démentie, et que, contrairement à l'attente
universelle [Jean^ vu, 52), c'est de Galilée qu'il sortit un Christ.
Nous ne pouvons dire avec certitude la date de la mort de Jésus. D'après le troisième évangile, il avait paru la 14** année du gouvernement de Tibère, Tan 28 de notre ère, et le récit des trois premiers évangiles semble indiquer qu'il n'a pas vécu dès lors plus d'un an. Le quatrième évangile, au contraire, le fait rester en scène au moins trois ans. Pontius Pilatus a été procurateur de l'an 25 à l'an 35 .
Ce qu'on appelle notre ère, ou l'ère chrétienne, part, comme on sait, de la' date supposée de la nais- .sance de Jésus. On Ta placée 31 ans après la bataille d'Actium ; mais, en réalité, elle ne peut être déterminée. Suivant le troisième évangile, il avait, quand il parut, environ trente ans. Cette explication satisfait plus l'imagination que la supposition qu'il approchait de cinquante ans, comme le quatrième évangile le donne à entendre (vm, 57).