‹ Le christianisme et ses origines (volume 4)Chapitre 28 sur 109 · Ibidem^ p · texte numérisé non relu

Ibidem^ p

que les chrétiens qui s'en édifient ne les comprennent plus et les altèrent comme forcément. Ils lisent dans saint Paul (I Cor., xv, 21) : « De même qae par un homme la mort, de même aussi par un' homme la résurrection des morts. De même que dans Adam tous meurent, de même aussi dans le Christ tous revivront. » (Voir aussi Rom,^ v, 12.) Comme on meurt toujours, les théologiens nous assurent gravement qu'il s'agit ici d'une vie et d'une mort spirituelles; mais entre ce commentaire et le texte il y a un abime. Paul entend et dit positivement que jusqu'ici les hommes meurent, à cause du péché d'Adam, mais que dorénavant, à cause de la croix du Christ, ils ne connaîtront plus la mort. Christ les en a rachetés ; et voilà ce que Paul appelle la rédemption, et qui mérite ce nom mieux qu'une rédemption mystique. Voilà une promesse bien autrement séduisante que celles de nos sermonnaires. Ne plus mourir, entrer par le Christ dans une immortalité resplendissante, où tout mal et toute injustice sont engloutis sans retour ! L'Esprit a été mis en nous comme « les arrhes de cette promesse divine » (II Oûr., V, 5). Et Paul dit de la manière la plus expresse que, quelque lourd que soit le poids du corps, il n'entend pas s'en dévêtir^ mais en revêtir un autre pardessus « a6n que ce qu'il a de mortel soit entièrement bu par la vie » (II Cor.^ v, 4) *.

II y avait des esprits tellement remués par ces pro-

1. Toat cela avait été très bien compris et exposé dans la troisième partie du H?re de M. Charles Lambert : CImmorialité selon It Christ (Michel Lévy, 1865).

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messes, qu'ils en jouissaient par avance et s'en trouvaient comme enivrés. Paul les raille quelque part de cette ivresse : « C'est donc fait, vous voilà repus, vous voilà riches, vous voilà rois ! » (I Cor., iv, 8.) Mais luimême, il ne peut s'en défendre : pour se fortifier dans les épreuves qu'il a à subir, sa pensée se jette sur la grandeur qui doit les couronner. Elle sera incomparablement radieuse, car il n'est pas un simple fidèle, mais un apôtre, et si, le ministre de la loi de mort (c'est l'ancienne loi, et ce ministre est Moyse) était enveloppé déjà d'une telle lumière que les peuples n'en pouvaient soutenir l'éclat (-Bjrorf^, xxxiv^ 29), que serace du ministre de la loi nouvelle? « Le poids léger de la tribulalion du moment, grossi hors de toute proportion, me fera une masse énorme d'éternelle gloire. » (II Cor., m, 7-8 et 17.)

Ainsi, pour Paul et les siens, la résurrection est véritablement tout le christianisme. Dans une vive argumenlalion, où Tapôtre s'efibrce de faire accepter la résurrection des morts à ceux qui ne veulent pas y croire (I Cor.^ xv, 12, etc.), il va jusqu'à dire que, s'il a tant combatlu et tant souffert, c'est uniquement dans l'espoir de la résurrection : « Où est mon profit, si les morts ne ressuscitent pas ? Mangeons et buvons, puisque demain nous mourrons. » [Ibid.^ 32.)

D'après cela, on n'est pas étonné quand le livre des Actes nous représente dans Athènes les gens qui causent de la prédication de Paul, et qui disent qu'il annonce des démons étrangers « parce qu'il prêchait Jésus et Résurrection » (xvu, 18). C'est-à-dire que

Tauteur des Actes plaisante agréablement ces gentils, qui prenaient Résurrection ( 'Aviffraatç) pour une déesse ; mais cela nous dit assez que les chrétiens des premiers temps avaient toujours ce mot à la bouche*.

Enfin, comme ceux-là seulement devaient ressusciter avec le Christ qui avaient été marqués de son sceau par le baptême, baptisés pour être à lui (ojot eôa-îczCffÔTjpisv elç Xptorov 'Irjacuv. Rom.^ vi, 3), Tusage s'était introduit de se faire baptiser/>02^r /^^mor/^qui n'avaient pas reçu le baptême, afin de leur assurer le bienfait de la résurrection (I Cor.^ xv, 27, et Tertullien, Deresurrect.j 48).

Quand j'ai étudié ailleurs (t. III, p. 353) la croyance a la résurreclion chez les Juifs, j'ai dit qu'on n'attendait de résurrection que pour les justes. Je ne doute pas que ce ne soit ainsi que Paul Ta compris ; car les détails qu'il donne sur les conditions de l'existence dans une autre vie (I Cor., xv, 35-54), ne s'appliquent évidemment qu'aux élus. Cependant il parle plusieurs fois d'un tribunal devant lequel nous comparaîtrons, et il y a un endroit où il dit positivement « que chacun sera traité dans son corps suivant ce qu'il a fait de bien ou de mal (II Cor,, v, 10) » . Il faut donc supposer qu'il croyait au moins à une résurrection d*un moment, puis à un

1. Voir Jean d'Antioche (celui qu'on appelle fioncbe d'or oa Chrytostôme), dans son trente-huitième Discours sur les Actes des Affaires : « D'autres disaient: « Il fait l'effet d'un prêcheur de démons i> étrangers, » parce quil prêchait Jésus et Résurrection. En effet, ilsprenaient Résurrection pour une déesse, accoutumés qu'ils étaient àariorer aussi des divinités femelles. » Plus tard, on a tiré du mot &v(xoTaai; les noms propres d'Anastase et d'Ânastasie.

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jugement qui réservait les uns pour une éternelle vie et condamnait les. autres à une définitive et éternelle mort. Peut-être aussi ses idées sur ces mystères de Tavenir n'étaienl-elles pas assurées et constantes*.

Depuis le temps de Paul, la résurrection des morts a beaucoup perdu de son intérêt en se faisant attendre. , Elle est encore aujourd'hui la croyance des chrétiens ; mais c'est une croyance dormante, nullement comparable à ce courant de foi vive qui emportait les âmes au temps de Paul. La résurrection des corps reste promise pour la fin du monde; mais la fin du monde parait bien loin. Comment prendre intérêt à ce corps, que Tâme ne doit retrouver qu'au bout de tant de siècles, après qu'elle s'en sera passée si longtemps? Tout autre chose était Tattente de cette vie qui allait s'ouvrir avant que la vie présente fût finie ; vie complète de l'homme tout entier, avec tous ses sens, où abonderait « ce que l'œil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, et qui n'a pas pénétré dans l'esprit de l'homme » (I Cor., u, 9); où Paul enfin croyait enlrer sans même avoir traversé la mort, et sans avoir eu à sauter dans ce trou que la nature met devant nos pas au bout de la vie.

Si l'on considère dans son ensemble tout ce qu'embrassait l'imagination de Paul quand il croyait à un Christ sans croire encore à Jésus, n'entrevoit-on pas ce qui a pu se passer dans cet esprit ardent, hanté de

1. Dans le livre des Actes, très postérieur à Paul^ il est dit expressément que la résurrection sera à la fois pour les Justes et pour les injustes, xxit, 15.

si grandes disions, et qui n'attendait un Christ que pour les réaliser, lorsqu'il apprit qu'on disait que le Christ était venu, et qu'il n'était autre que ce charpentier de Nazareth, un homme nullement initié à ces mystères, qui, après avoir fait quelque bruit en Galilée et séduit les simples, avait été mis en croix à Jérusalem ? 11 n^éprouva d'abord pour cette croyance populaire qu'un profond mépris, qui se changea en colère quand il vit que ces gens résistaient à Tautorité des maîtres. Il trouva bon qu'on les châtiât et qu'on les réduisit par la force ; mais, dans cette situation, un homme né pour persuader et pour enlever les esprits devait se sentir mal à l'aise ; et cependant la foi nouvelle gagnait toujours, et le nom du Christ, du Christ ressuscité, se faisait entendre de tous côtés autour de lui. Serait-il donc possible que Jésus eût été le Christ? Mais, si cela était, si le Christ était ressuscité, alors tout ce que Paul avait rêvé était donc proche, et ce qu'il n'attendait jusque-là que d'une manière vague et indéterminée devenait présent. Ce frémissement général, cette insurrection des esprits, n'était-ce pas, en effet, le signe de la catastrophe ? Le drame allait se jouer ; alors comment Paul n'y eût-il pas pris son rôle, qui ne pouvait être qu'un premier rôle? Cette foule qui acclamait l'avènement du Christ, elle ne savait pas elle-même ce que cela voulait dire ; Paul allait le lui apprendre ; elle n'avait de son Christ qu'une idée mesquine ; Paul allait transformer cette idée et lui donner toute sa grandeur. Obsédé de ces pensées, il traversa pourtant encore, selon toute apparence, une période d'agitation et de

trouble, puis il en sortit par un éclat. Il cessa, comme dit le texte des Ac/f5, « de regimber contre Faiguillon», et, impatient de commencer son œuvre, il embrassa avec passion ce qu'il avait combattu. Mais, comme ce qui Tavait rebuté d'abord étail cette croix infamante, un « sujet de chute pour des Juifs » *, où \e prétendu Christ avait été cloué, c'est précisément à cette croix qu'il s'attacha de toute son àme; il s'éprit amoureusement de la tache même qui le dégoûtait la veille, et il ne prêcha plus qu'une chose : « que Jésus était le Christ, et le Christ mis en croix ». Voilà comment je me figure la révolution qui s'accomplit sur le chemin de Damas.

Cependant, si la christologie de Paul diffère beaucoup de la christologie populaire des trois premiers évangiles, elle ne diffère pas moins de celle qui est devenue plus tard le dogme chrétien. Le Christ de Paul n'est nullement un dieu. On a cru trouver un Christ dieu dans uu verset de l'Épilre à ceux de Rome; mais c'était une simple faute de ponctuation '. Le Christ de Paul n'est pas le Verbe ou Logos du quatrième évangile ; Paul n'emploie jamais cette expression et il n'a pas cette idée. Il ne se figure pas le Christ, ainsi

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