‹ Le christianisme et ses origines (volume 4)Chapitre 33 sur 109 · Les anciens bavaient après et non pendant le repas · texte numérisé non relu

Les anciens bavaient après et non pendant le repas

Mais ce qui est à remarquer avant tout dans ce passage, c'est la manière dont le discours de Jésus est introduit.

Si Jésus avait réellement prononcé ces mots dans son dernier repas avec les Douze, il est clair que le premier soin des Douze aurait été de les répéter à leurs Frères, en faisant avec eux la commémoration ordonnée par lui. Il n'y aurait pas eu un Disciple qui ne connût ces paroles sacrées, et cela bien avant que Paul Tût lui-même du nombre des Disciples. Mais, au contraire, on voit clairement, à la manière dont il s^exprime, qu*il prétend avoir enseigné aux siens quelque chose qu'ils ne savaient pas et que lui-même n'avait appris de personne. C'est du Seigneur qu'il le tient; c'est donc une révélation, c'est-à-dire, en réalité^ une inspiration personnelle. C'est lui et lui seul qui a voulu que Jésus eût parlô ainsi, et qui l'a fuit croire ; c'est par ces paroles que son imagination a traduit Timpression profonde que lui a faite la pensée, sans cesse retournée dans son esprit, de la mort du Christ et de son sang versé sur la croix. — On voit bien d'ailleurs que celte annonce du nouveau pacte est une pensée de Paul et non de Jésus.

Mais ce que je viens de dire ne doit s'entendre que des paroles mises dans la bouche de Jésus, et non do la pratique même de la communion du pain et du vin. Rien n'empêche de croire que cette pratique est aussi ancienne que la communauté elle-même, comme, en effet, le livre des Actes parait l'indiquer (u, 46). Rien do

plus naturel qu'une démonstration de ce genre entre des « frères » , qui forment une petite société à part et se serrent les uns contre les autres *. L'idée particulière à Paul est d'avoir rendu cette communion plus auguste et plus sainte en la rattachant au souyeïkir de la mort du Seigneur, et en lui faisant dire à lui*ménie que ceux qui boivent ainsi le vin à la même coupe y boivent son sang, et s'associent de cette manière à son supplice.

Cependant ce discours de Jésus a passé dans les évangiles avec de légères variantes {Marc, , xiv, 32, etc.). J'en conclurais que la révélation de Paul à ce sujet ne date pas de sa Lettre à ceux de Corinthe, mais qu'elle remonte beaucoup plus haut, et qu'il avait prêché cela dans Antioche même, à l'heure où des Grecs entendirent pour la première fois parler de Jésus, de sorte que cette tradition fut universellement reçue parmi les chrétiens de Syrie qui parlaient grec, et pour qui sans doute ont été d'abord écrits les évangiles.

Justin, dans sa fameuse Apologie (ch. lxvi), après avoir cité les paroles de la cène, qu'il prend non dans Paul, mais dans le troisième évangile, ajoute ces mots, qui dorment beaucoup à penser : <( C'est ce que les mauvais démons ont imité et reproduit dans les

1. LMdée d^une communion du sang se retrouve ailleurs. Salldstb, CatUina, 24 : « Quelques-uns di<«ent, à cette époque, qu'après son discour!^, Cattlinaj voulant s'attacher par un serment les complices de son crime, fil circuler dans des coupes du sang humain m61é avec du vin, et i|uand tous en eurent goûté, après une imprécation solennelle, comme cela se fait dans certains actes religieux... », etc.

LA HÉSURREGTION. — PAUL. 133

mystères de Mitbra : on présente aussi le pain et Teau dans les cérémonies de rinitiaUon, avec addition de certaines formules ; c'est ce que vous savez, ou ce qu'il ne tieBt qu'à vous d'apprendre. »

TerlulUen à son tour, dans son livre des Prescrip-^ tions contre les hérétiques (cli. xl), dit aussi que le diable «imite les sacrements de Dieu dans les mystères des idoles »^ et prend des exemples dans les pratiques du culte de Mithra, en indiquant en particulier « Toblation du pain ».

L'idée qu'il a fallu des démons pour contreraire la communion chrétienne dans la communion mitbriaque suppose évidemment que celle-ci était connue antérieurementà celle-là ; car autrement il n'y aurait eu là qu'un plagiat tout humain, et on n'aurait pas besoin pour l'expliquer de l'action des puissances surnaturelles. Cela nous donne donc le droit de penser que Paul a réellement pris au culte de Mithra l'eucharistie.

On a cru pouvou* signaler dans Paul d'autres traces des enseignements de Jésus : ainsi^ au chapitre vu de la première épttre à ceux de Corinthe, Paul donne divers préceptes qui se rapportent au mariage, et il distingue à plusieurs reprises, parmi ces préceptes, ceux qui sont simplement de lui et ceux qui viennent du Seigneur ; par exemple, au verset iO : « Aux mariés, oe n'est pas moi^ c'est le Seigneur qui défend que l'homme se sépare de sa femme. » Il a paru que Paul rappelait les paroles de Jésus, telles qu'on les trouve dans les évangiles (ifezrc, x, 9, etc.). Rien, en effet,

n'empêche que Jésus dit parlé comme Paul, mais la manière dont Paul s'exprime ne prouve pas du tout qu'il ait parlé ici d'après Jésus; car, un peu plus loin, au chapitre xiv delà même épttre, Paul doTine au sujet de ce qu'il appelle les choses de llinspiration (-cà rvej- •jLaTiy.a) une suite de prescriptions qui se terminent par ces paroles : « Que celui qui prétend être prophète ou inspiré reconnaisse que ce que je vous écris, ce sont les commandements du Seigneur (xiv, 37). »> Or, il s'agit de choses dont il n'y a pas la moindre trace dans les évangiles, et dont, en effet, Jésus ne pouvait se préoccuper, puisqu'elles se rapportent à la discipline et à la police d'églises qui n'existaient pas encore. Il est donc évident que Paul, lorsqu'il parle au nom et de la part du Seigneur, entend seulement par là que ce qu'il prêche ne vient pas du simple travail de sa pensée, mais lui a été- inspiré, et qu'il le tient du Seigneur par révélation, comme les paroles de la Cène.

On peut rattacher à la christologie de Paul la doctrine de TËsprit sain{. L'Esprit saint de Paul n'est nullement une personne divine ; Paul n'a aucune idée de la Trinité. L'Esprit saint de Paul est le même qui dans la BiÊle juive est appelé l'Esprit de lehova ou l'Esprit de Dieu, et Paul dit aussi : l'Esprit de Dieu, TEsprit du Seigneur ; il dit une fois : TEsprit de Christ. Le mot hébreu signiQait proprement le souffle divin, et par suite une vertu qu'on se figurait comme se communiquant de Dieu à l'homme par une sorte d'insufflation ou inspiration. Ce mot est traduit en grec par

pn€uma{'z^eii\tA)j en latin par spirituSj d'où nous avons fait Esprit.

Mais, quoique TEsprit saint de Paul vienne de la Bible, cette expression a pourtant chez lui une tout autre importance, et sa doctrine à ce sujet est une de ses nouveautés. Je crois que Jésus ne la connaissait pas ; le plus ancien évangile ne lui fait nommer TEsprit saint que deux fois, et c'est probablement trop *. Dans Paul, au contraire l'Esprit saint revient pour ainsi dire à' chaque page : c'est par TEsprit saint qu^on est au Christ. Avant le Christ, on n'avait pas TEsprit saint ; on Ta maintenant, et c'est par là que tout est changé, qu'on est un homme nouveau et qu'on va renouveler le monde. Mais, je le répète, l'Esprit saint n'est pas un personnage, c'est une influence. Paul dira par exemple : « Nous autres, ce n'est pas l'Esprit du monde qui est en nous, c'est TEsprit de Dieu. » I Cor, n, 12.

Je ne fais pas exception pour le verset où il dit : « Le Seigneur, c'est l'Esprit ^. » Cela veut dire que le Seigneur (c'est-à-dire le Christ) n'est autre chose que rÉsprit de Dieu manifesté dans un homme ; ce qui s'accorde parfaitement avec l'idée, on peut le dire, impersonnelle, que Paul se fait partout du Christ. Cette phrase, traduite dans la langue du concile de Nicée, devient impossible ; car elle signifierait que la seconde

1. J*aurai à revenir sur ce] point quand Je parlerai du livre des Actes,

2. Cor,, III, 17. Et non, comme traduit Sacy : « Le Seigneur est Esprit, »

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personne de la Traiité edt la troisième. Mais Paal ae parle pas cette langue, et il n'y eût rien conqpris.

Voilà pourquoi j'écris TEsprit saint, et non le Sûnt- Es^it, cette dernière forme étant devenue en français une eapèee de nom propre, le nom de oe qu'on appelle la troisième personne de la Trinité.

Le «yeO{jba {spdnius) ne répond pas du tout au vouç des Grecs ou au mens des Latins. Il est pourtant mis assez souvent en opposition avec la chair, mais qu'on y prenne garde, ce n'est pas la fnème antithèse que fait la philosophie hellénique, quand elle oppose la chair et Fintelligence {<sip^ et voBç), ou le corps ou TAme (ràjjjc et <|/ux4). Paul n'oppose pas le corporel et rincorporel ; il oppose le divin et l'humain, le céleste et le terrestre. Aussi n'emploie*t-il jamais à la manière de Platon le mot qui chez celui-ci veut dire Vàme (4^x4) • ^r >' entend simplement par ce mot la vie, la nature, la même chose que la chair. Loin qu'un esprit soit pour lui le contraire d'un corps, il nous dit qu'après la résurrection nous aurons « un corps spirituel » {<nù\uL icveu(MCTixiv). Et loin que le pneumu soit la même chose que le nùus, il y a on passage où <^s deux t^mes sont mis en opposition de la manière la plus formelle (I Car.^ nv, 15), et où il est dit qu'il ne suffit pas de prier d'inqpiration (tô irve^(juxn), qu'il faut prier aussi d'intelligence (t^ ^d). Mais, comme les héritiers de Paul n'étaient plus des Juifs, mais des Hellènes, le pneuma jmf et le nous keHénique se sont insensiblement rapprochés et confondus, et c'est ainsi que notre langue a fini par emprunter le mot e^^rii

an spirkus des dbrétiens, même pour eiqprimer une idée métaphysique toute différente de celle que ce mot exprimait d'abord.

U0 livre hébreu, aiqourd'hui perdu, Y Évangile selon les Bébreux, dont nous parlent plusieurs Pères, oontenait, au si^et de TEeiprit saint, une singularité curieuse. Origène en cite une phrase où Jésus disait, on ne sait dans quelle circonstance : « ÂJors ma mère l'Esprit saint m'a pris par un de mes cheveux et m'a transporté sur la grande montagne de Thabor ^ » Il faut se rappeler que le mot hébreu dont «v€0(Aa ou spiritus est la traduction est du féminin. Si l'Esprit est mère de Jésus, on obtient ainsi une triade aaalogtte à celle des divinités égyptiennes, un père, me mère et un fils ^. Mais le prétendu évangile selon les Hébreux est un livre sans autorité. Cette imagination n'a pas été et ne pouvait être accueillie, soit à cause de la mère réelle de Jésus, soit parce que l'Esprit, en grec, ne peut être du féminin, et la phrase citée par Origène est d'ailleurs la seule trace qui en soit restée. Origène ne comprend rien lui-même à ee qu'il cite '.

Quoique la christologie de Paul excède de beaucoup

1 . Voir Origène, Commentaire sur Jean, tome II, 6, page 64, at Commentaire zurJérémie^ XV, 4, p. 224.

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