‹ Le christianisme et ses origines (volume 4)Chapitre 82 sur 109 · Devenu en français l'Antéchrist · texte numérisé non relu

Devenu en français l'Antéchrist

2. n faudrait que ce fût Néron, si l'auteur avait voulu être fidèle à la fiction d'après laquelle c'est Paul qui parle.

Dieu. » Les mots soulignés sont tout ce qu'on trouve à ce sujet *.

Celte angélologie s'est développée dans les Épîtres contestées, kinsi, Eph., i. 20 : « Et il Ta fait asseoir à sa droite au haut du ciel, au-dessus de tout archange, de toute puissance, de toute vertu, de toute .domination 2. )) Et, Co/., I, 16: « Soit les trônes, soit les dominations, soit les archanges, soit les puissances. » Les trônes sont évidemment des dignitaires célestes qui siègent sur des trônes. On retrouve encore aujourd'hui ces expressions dans ce qu'on appelle la Préface delà messe ^.

On est arrivé depuis à déterminer neuf classes ou chœurs d'anges, en ajoutant aux dénominations qu'on a déjà vues les Chérubins et les Séraphins, empruntés à Isaïe (xxxvii, 16 ; vi, 2), et les Principautés, principaivs ; on a traduit ainsi àpx^^ quand ce mot est devenu libre par Tinvention de celui d'archanges, dont il était, je crois, réquivalent. Les simples anges formant la moindre des neuf classes. Cette Hiérarchie,

1. Le texte est oOte avyeAO'. oOre àp/aî.' Je pense que ce dernier mot doit âtre entendu d^scliefs des anges, désignés aiUeurs par le terme d'àpxâYysXoi ou arcliangea (I The^s. iv, 15 et Jud, 9). — Le verset contient une incise de plus, oOxe ôuvdjjEi;, ni les Vertus ; mais, comme, d'uno. part, cette incise rompt la symétrie de la phrase, où tous les termes vont deux à deux ; et comme, d*autre part. elle n'est pas dans tous les manuscrits k la môme place^ il est à croire qu'elle n'est qu'une glose mise d'abord en marge, par laquelle on cherchait à expliquer le mot àp/at.

2. Uàffri; àpx^î 5t*i âÇouaia; xai Suvà(Jtca); xaî xuptoTTjTo;. Si on traduit xOpio; par Seigneur, il semble qu'on devait traduire xypioTTi; par Seigneurie ; mais le dominât io de la Vulgate a prévalu.

3. Etideo cum angelis et arckange/is^ cum thronis et dominationibus, cumque omni miiitia cœlesiis exercHus^ etc.

comme on l'appelle , est expliquée dans une Lettre du pape Grégoire, dit Grégoire le Grand *.

La seconde Épître^ dite de Pierre (ii, 4) et celle qui porte le nom de Jude (verset 9), contiennent seules ce qu'on appelle le dogme de la chute des anges, dont la source paraît être un livre juif d'une époque récente, qui n'est pas devenu livre saint; celui d'Hénocli^? Cette fable est toute différente de celle qu'on a vue dans V Apocalypse, car, là, c'est seulement à la fin du monde que le Dragon et ses anges sont précipités du ciel par Michel (xiu, 7).

L'hoiïtilité au judaïsme est bien plus marquée dans ces Épîtres contestées que dans les Lettres authentiques de Paul : il y a maintenant rupture èomplète entre les deux religions. J'ai déjà cité le passage mémorable de la Première à ceux de Thcssalonique (n, lo). Il faut citer encore Eph,^ a, 15, où il est dit que le Christ a aboli la Loi des commandements^ une parole que Paul n'aurait jamais osé prononcer, et devant laquelle il recule comme devant un blasphème [Rome, m, 31), quoique en effet il eût échappé à la Loi. Ce qu'il ne disait qu'en termes couverts (Ga/., iv, 10), on le dit maintenant tout haut : on condamne en les nommant par leur nom, les fôtes, les cérémonies, et même le sabbat (Co/., n, 16). Paul permettait qu'à l'égard du boire et du manger, on observât certaines prescriptions des Juifs, pour ne pas faire de scandale

1. VoîrBossuetdanslVxordede son célèbre sermon sur TUnité de rÉglise, où il prend tout cela aa sérieux. '2, Voir à ce sujet mon tome Hf, page 370.

{Rom,j XIV, H) ; maintenant on les rejette (Col.y tbid. et I Tim., vi, 3). Mais ce qui est surtout à remarquer, c'est que, dans ces Épîtres, Pauj est censé parler à des hommes qui adoraient encore les idoles au moment où il est venu leur prêcher le Christ (I Thess.^ i, 9 et Eph., II, 12), tandis qu'en réalité les disciples de Paul étaient des judaïsantS; qui, avant sa prédication, avaient déjà quitté les idoles. Le monument le plus éloigné du judaïsme est TÉpître dite aux Hébreux; mais je reviendrai tout à Theure à cet écrit, qui doit être étudié à part.

Les Épîtres contestées s'accordent avec le livre des Actes pour nous présenter les églises comme constituées et organisées tout autrement qu'elle ne pouvaient l'être au temps de Paul. Il y est question des presbytres ou Anciens, qui les gouvernent, et même d'un presbytérion ou collège des presbytres^ et aussi des épiscopes ou surveillants. Les épiscopes se sont peut-être confondus d'abord avec les presbytres ; mais Vépiscope, au singulier, se montre bientôt comme le chef d'une église *. La première à Timothée (comme aussi le livre des Actes), parle également des Veuves (au chapitre v) dans un sens où ce mot ne paraît pas ailleurs. Elles forment une corporation, où on n'entre qu'à des conditions déterminées, et où on acquiert certains droits au prix de certaines obligations. Les

1. Voir pour les épiscopes ^ au pluriel, Philt w 1 ; aa singulier, m ftm., II, 1-3, Tit. I, 7 ; Pierre, II, 35. Par des altérations diverses, presbytre nous a donné le mot de prêtre ; épiscope, celui d'évêque. Ces mots ne sont pas connus de Paul.

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Épllres à Timothée se rapprochent encore du livre des Actes^ en ce que là seulement il est parlé du riie de Vimposition des mains.

L'EpîIre dite de Jacques nous fait connaître deux autres rites, qui sont devenus depuis ce qu'on a appelé des sacrements. Voici comment elle s'exprime (y, 14) : c< Quelqu'un est-il malade parmi vous? Qu'il appelle le^ presbt/ ires de l'Église, et qu'ils prient sur lui ; qu'ils l'oignent d'huile au nom du Seigneur. Et la prière inspirée de la foi sauvera le malade, et le Seigneur le guérira, et les péchés qu'il a pu commettre lui seront remis*. Confessez vos fautes mutuellement et priez les uns pour les autres, afin que vous soyez guéris; car il y a une granije force dans l'action de la prière du juste. » — On voit qu'il ne s'agit là absolument que d'un procédé pour obtenir la guérisondes malades. On lit de même dans le plus ancien évangile, à propos des Douze, envoyés par Jésus pour prêcher sa parole de côté et d'autre : « Et ils chassaient beaucoup de démons, et ils oignaient d'huile beaucoup de malades, et ils les guérissaient. » {Marc, VI, 14.) C'est dans les Épttres non authentiques que parait pour la première fois une expression qui doit être remarquée parce qu'elle exprime une idée nouvelle, celle de l'Église au singulier et dans un sens général, qui comprend l'ensemble de toutes les églises.

1. C'est* à-dire encore, il sera guéri ; la guéri son d*an malade était regardée comme le signe par lequel Dieu manifestait que ses péchés lui étaient remis, Marc, II, 5-11. Comparer H Sam. m, 13.

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Ainsi dans Eph.^ i, 22, en parlant du Christ : « Dieu Ta donné pour chef suprême à l'Église. » (Voir aussi Jii, 20 et 21 , V, 22-32 et Col. i, 18, 24.) Cette .idée et celle expression sont absolument étrangères à Paul ; il ne connaît que Téglise ou rassemblée particulière (car c'est la même chose) de Corinthe, de Rome, etc. Il en est encore ainsi dans les Actes, Quant aux évangiles, peu s'en faut que le mot même d'église ne s'y trouve pas, en aucun sens, par la raison très simple que, du vivant de Jésus, il n'y avait pas encore d'église, même particulière. Cependant il se trouve deux fois dans celui qui porte le nom de Matthieu, une fois avecl'acception particulière où l'emploie Paul (xvui, 1 7), une aulre dans le mémorable passage où on fait dire à Jé.-us, s'adressant à Pierre ou Céphas : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon église » (xvi, 18). Cela pourrait s'entendre, à la rigueur, de l'église de Jérusalem, l'église des Douze. Si on veut que cela se rapporte à l'Église universelle, suivant Tinlerprétation catholique, c'en serait assez pour prouver la date récente de l'évangile qui porte le nom de Matthieu. L'idée d une Église universelle est d'ailleurs une idée philosophique, qui se trouve déjà, je l'ai dit ailleurs, dans Philon ; c'est la Cité de Dieu des sloïques*. Mais, dans le Nouveau Testa^ meiit^ c'esit ici, je le répète, que se montre clairement pour la première fois l'idée de l'Église, qui a inspiré plus lard le livre de Cyprien De unitate Eccle-

]. Voir mon tome III, page 449, et le livre de Marc-Aurèle, IV,

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siœ^ el qui a fait du catholicisme Théritier de l'empire romain.

Un mot suffit pour marquer une date. Ainsi dans la première à Timothée (vi, 13), on lit : « Jésus, qui a été martyr sous Pontius Pilalus ; » mot à mot, qui a rendu téuiMignage par sa belle confession ; on sait que martyr n'est autre chose en grec que témoin. Cette expression est sans doute d'un temps où l'Église avait assez v«»cu pour qu'on y comptât toute une classe de témoins ou martyrs, dont il semblait que Jésus avait été le premier*.

Mais ce qui marque le mieux l'époque avancée où ont été écrites ces Épîtres, c'est qu'on y voit les autorités ecclésiastiques en lutte, non plus seulement avec les Juifs [Tit, i, 14, etc), mais avec des novateurs qui prêchent des doctrines contraires à la foi commune. Le mot grec dont nous avons fait celui (Vhérésie s'y trouve deux fois, dans un sens qui paraît déjà bien proche de celui qu'il a pris définitivement {Tit., m, 10 et II Pierre, n, 1).

Au point de vue de la discipline, les Épîtres contestées ne diffèrent pas des authentiques. Elles ne sont pas moins sévères pour les femmes (Il Tim., ii, 14); on remarque seulement la recommandation qui est faite aux vieilles de ne pas boire (J//., n, 3), recommandation qu'on adresse aussi d'ailleurs aux hommes (Eph,, V, 14), et môme à Tépiscope et aux diacres (1 Tim., in, 3, 8). On y accepte pleinement l'esclavage

1. L'expression lui est appliquée aussi dans VApocalypse^ i, 5.

[EpA.j VI, 5, elc),y compris les coups (I Pierre^ ii, 20j, et je ne le remarquerais pas (car il fallait bien accepter ce qu'on ne pouvait changer), si on n'avait pas eu la fantaisie de soutenir que le christianisme avait fait disparaître l'esclavage du monde, ce qui est absolument contraire à l'histoire. Il est vrai seulement que le christianisme, comme toutes les^nouveautés et toutes les révolutions, pouvait offrir à tel ou tel des occasions favorables d'affranchissement. C'est ce qu'exprime la touchante Épître à Philémon, sans que nous sachions si elle est fiction ou réalité.

Tout le monde sait que Vépiscope^ dans les Épîtres, est marié et a des enfants (I Tim, m, 2). On était encore bien loin du célibat ecclésiastique.

On a beaucoup remarqué dan% TÉptlre dite de Jacques, II, 2, le passage où on se plaint que dans rassemblée on donne une plus belle place au riche qu'au pauvre, et en général la manière dont les riches y sont maltraités, v, 1. Il est probable que, dans ce temps pas plus qu'en aucun temps, ces protestations n'ont prévalu.

Cette même Éptlre, au point de vue théologique, est inspirée d'un esprit tout contraire à celui des Lettres de Paul; aux yeux de Paul, la foi est tout, et cela est tout simple, puisqu'il ouvre des voies nouvelles ; il ne s'agit pas pour lui d'être un bon Juif qui fait de bonnes œuvres; il s'agit, en croyant au Christ, de s'affranchir du judaïsme, pour conquérir ainsi le monde à Dieu. Maintenant la conquête est faite ; l'Église s'est étendue, et dans TÉglise tout le monde a la foi ; il re^ste à mon-

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4rer, par les œuvres, que la foi fait faire le bien (il, )[4, etc.). Mais l'auteur prend plaisir à relever les textes mêmes de Paul et ses arguments, pour en montrer Tinexactitude et l'imprudence (ii, 17-24).

Si on pouvait admettre Tauthenticité de ces Épitres, on serait parfaitement renseigné sur les derniers temps de la vie de Paul. La plupart sont censées écrites pendant sa captivité à Rome {Eph. iv, 1, etc.), et la seconde' à Timothée nous donne à ce sujet les détails les plus précis. L'apôtre y nomme ceux qui Ton t abandonné dans son malheur, et ceux qui lui sont restés fidèles. Il redemande une valise, des livres et des parchemins qu'il a laissés chez un hôte. Il nous dit que, dans une première comparution devant le tribunal de César, il a réussi à se faire absoudre ; qu'il a pu alors reprendre sa prédication et annoncer l'évangile à tous les peuples : maintenant il est sous le coup d'une nouvelle poursuite, et il s'attend cette fois à la mort (chapitre iv). Mais l'Épître est trop manifestement apocryphe. Sans parler de Timposition des mains, ni des mots de diable et d'évangéliste, qui ne sont pas dans Paul, la Lettre est pleine, comme celles qui l'entourent, de plaintes sur les nouveautés de doctrines, les subtilités, les fables qui envahissent l'esprit des Fidèles, et engendrent des disputes, signes fâcheux des derniers temps; il y est dit que les gens se font « des tas de maîtres », donfils ont besoin pour soulager la démangeaison de leurs oreilles (iv, 3) ; on représente ces maîtres se glissant dans les maisons, où ils surprennent pour les traîner à leur suite des femmelettes pleines de péchés, (m, 6) ; on

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y nomme deux de ces docteurs qui enseignaient que la résurrection avait déjà eu lieu (u, 17-18), c'est-à-dire sans doute que la foi au Christ avait été spirituellement une résurrection, et qu'il n'y en avait pas d'autre à attendre; on est étonné d'entendre Paul féliciter Timothée d'avoir appris dès son enfance « les saintes lettres » , et déclarer que toute écriture inspirée de Dieu est profitable (m, 16), comme si Paul pouvait avoir eu besoin d'enseigner cela aux siens. L'écrit est donc de date très récente, et, quand on rapproche un document de ce genre de la manière brusque et incompréhensible dont s'arrête le livre des Actes^ on arrive à supposer nalurellement, comme on l'a fait et comme je l'ai indiqué dans le chapitre de Paul, que celui-ci n'a pas été condamné ni martyrisé à Rome ; qu'il y est mort probablement de maladie, avant peut-être qu'il fût jugé, et a fini ainsi obscurément. Puis, plus tard, et à une grande distance des faits, on a voulu que lui et Pierre aient été martyrs ; on a imaginé une seconde captivité, aboutissant à sa mort ; on a voulu de plus qu*avant de mourir il eût aciievé de prêcher l'évangile, et on a aussi fabriqué des Kpîtres pour remplir le temps de celte seconde captivité. Et, comme tout cela était contredit sans doute par la fin des Actes, il a fallu supprimer cette fin et laisser le livre tronqué.

L'Épître dite aux Uébreux est une œuvre à part. Tandis que toutes les autres ne sont que des imitations des Lettres de Paul, celle-ci n'a pas même la forme d'une lettre, sauf dans une dernière pag»3. C'est un traité de théologie, qui n'est adresjié à personne,

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Cl ne s'adresse certainement pas à des Hébreux, à qili Paul, cela va sans dire, n'aurait pas écrit en grec. Dans Fantiquité même, plusieurs ont pensé qu'elle n'était pas de Paul. Les uns la regardaient comme une traduction d'un livre de Paul écrit en hébreu*. Tertullien la cile sous le nom de Barnabe [de Pudie, 20).

L'auteur de cette Épître prend une altitude toute nouvelle à l'égard du judaïsme : non seulement il en est entièrement afiTranchi, mais il n'en est plus gêné et ne prend pas la peine de le combattre; il s'en empare plutôt en maître, pour l'employer au service de sa foi. Il développe abondamment, aux chapitres 8 et 9, celte doctrine que la vieille religion n'a été que le type, l'ombre, h parabole de la nouvelle 2. Cette doctrine paraît avoir été suggérée par un passage authentique de Paul (I Cor, y x, 1-11), où on ne trouve pourtant qu'une allégorie isolée, et non pas encore une méthode générale. Quant au verset Co/., 11, 17, je le suppose postérieur à l'Épîtrc aux Hébreux, qu'il résume. Celte thèse du christianisme figuré par le judaïsme a fait une grande fortune et a duré autant que la théologie elle-même. Bossuet et Pascal s'y complaisent^, et elle est le sujet d'un livre de Duguel, célèbre dans la littérature édifiante, mais qui n'est qu'une longue série de faux raisonnements ; Règles

1. Clément d'Alexandrie, dans un ouvrage perdu cité par Ëasèbe, Hist. ecclés., Vï, 14.

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