Voir aussi Baruch, m, 2G
LES AP0CRYPI1A. 339
Egypte en l'an 38 de Plolémée Euergète (le second Euergète ou Physcon), c'est-à-dire l'an 135 avant notre ère, et que là il a mis en grec l'ouvrage écrit en hébreu par son grand-père, du même nom que lui ; de sorte que si on suppose cinquante ans de distance entre le grand-père et le petit-fds, le livre remonterait jusqu'au règne de Ptolémée l'Épiphane, vingt ans au moins avant la guerre de l'indépendance, 180 ans avant l'ère chrétienne. Ceux qui ne pourront le croire devront admettre que ce récit n'est qu'une fiction, et qu'en réalité le livre est d'une date beaucoup plus moderne. Voici ce qui peut expliquer cette fiction.
Le Talmud nomme plusieurs fois le Fils de Sirach, ou Ben-Sira, et cite sous son nom diverses sentences ; mais parmi ces sentences, plusieurs ne se retrouvent pas du tout dans le livre grec que nous lisons, et aucune que je sache n'y est reproduite textuellement. Et ce qui est surtout à remarquer, c'est que le Talmud, au contraire, cite textuellement sous ce même nom de Ben-Sira des versets du livre des Proverbes1.
La conséquence la plus naturelle à en tirer, c'est que Jésus, fils de Sirach, de Jérusalem, était le véritable auteur du livre anonyme des Proverbes, et que plus tard on attribua au même Jésus les écrits gnomiques faits à l'imitation de ce livre. On a ainsi en hébreu deux recueils alphabétiques de sentences sous le nom de Ben-Sira. Quant à la Sagesse du fils de Si?'ach, on peut faire deux hypothèses : l'une, qu'elle
1. Je puis indiquer Prov., iv, 8 et xv, 15. Voir Derenbourg, p. 50, note, et le Traité des Berakhoth, traduit par Schwab, p. 131.
a été traduite d'un livre hébreu ; l'autre, qu'elle est grecque d'original, mais composée à l'aide de recueils hébreux pareils aux deux qui sont arrivés jusqu'à nous.
Quelques versets des chapitres x et xi semblent indiquer la date du livre. Quand on y lit (x. 14) : « Le Seigneur a renversé les sièges des puissants, et il a mis les humbles à leur place, » et surtout (xi. S) : « Beaucoup de puissants ont été jetés à terre, et celui à qui on ne pensait pas a porté le diadème » ; il est difficile de ne pas appliquer cela à Ilérode, devenu roi à la place des Asmonées.
Cependant il fait observer que le livre se compose de deux parties,, dont la seconde, qui commence au verset 15 du chapitre xlii, paraît tout à fait détachée de la première. Elle pourrait être encore plus moderne. Elle contient une espèce de résumé de la vie des grands personnages de l'histoire juive, qui rappelle un peu les résumés historiques de la Bible aux psaumes cv, cvi *.
1. Des critiques ont cru que le beau développement sur Siméon le Juste (l, 1-22) témoigne que l'auteur du livre était contemporain de ce grand prêtre ; mais une telle supposition n'est pas néc< pour expliquer cet hommage. On voit par le Talmud que Siméon était resté dans la tradition rabbinique comme l'idéal du grand prêtre (Dcrenbourg, p. 4C-48). Son règne avait été long, et surtout ce règne avait précédé immédiatement le temps des profanations. Après lui, le peuple d'Israël n'a plus à sa tête que des chefs demi-hellènes, dont le ministère n'a nullement le caractère de sainteté que réclamaient les disciplrs fidèles de la Loi. Le Fils de Sirach célèbre Siméon comme il a célébré Aaron (xlv, 8-27) : l'un est le premier, l'autre est, pour ainsi dire, le dernier des vrais grands prêtres.
Les apocrypha autres que les deux dont je viens de parler appartiennent à une époque beaucoup plus récente ; on peut s'assurer qu'ils sont postérieurs, non-seulement à L'ère chrétienne, mais encore à la destruction de Jérusalem l. Je ne crois donc pas utile d'étudier ces livres directement et de les prendre un à un, comme j'ai fait pour ceux dont j'ai parlé jusqu'ici. "Je les retrouverai dans l'histoire des temps chrétiens. Ici, je dois plutôt rechercher d'une manière générale quels étaient les sentiments et les idées des Juifs au moment où le christianisme est sorti du judaïsme, et c'est seulement en vue de cette étude que je recueillerai des indications dans ces modernes apocrypha.
A défaut de textes authentiques qui appartiennent au moment même où s'est produit le christianisme, nous ne pouvons guère être renseignés sur ce que pensaient alors les Juifs que par les premiers écrits des Chrétiens ; mais nous le sommes ainsi, sur certains points, de la manière la plus positive. Ainsi nous ne pouvons douter que tous les Juifs, à cette date, n'attendissent l'avènement prochain du règne de leur dieu, et que tout le monde n'espérât voir paraître l'Oint, par qui ce règne devait s'établir. L'Oint, ainsi entendu, n'est pas dans la Bible ; l'idée n'en est pas moins sortie de la Bible, et particulièrement des livres attribués aux prophètes.