CHAPITRE X
C'est par les Juifs hellénistes, c'est-à-dire vivant en pays grec et parlant le grec, que le judaïsme soumit les Gentils ; mais parmi ces communautés juives du inonde hellénique, la première fut celle d'Alexandrie. Dans cette opulente cité, que Strabon appelle « le premier marché du monde » (p. 798), les Juifs avaient les mêmes droits que les Grecs, et le commerce leur y fit une prospérité incomparable. Nulle part ils ne furent plus riches, plus nombreux, plus influents; nulle part non plus ils ne s'élevèrent ta une plus haute culture, et c'est là un fait d'une grande importance dans l'histoire du christianisme1. C'était déjà une chose considérable pour la propagande du judaïsme que les Juifs parlassent le grec et eussent mis en grec leurs livres saints; mais les Juifs d'Alexandrie firent
1. Voir à ce propos uno belle page de M. Duruy sur la puissance civilisatrice et philosophique qu'il j a dans le commerce. Histoire des Romains, t. V, p. 223. Je me félicite d'avoir l'occasion de citer ce cinquième volume, la plus excellente portion d'un grand et excellent travail.
bien plus ; ils se pénétrèrent des idées grecques et associèrent à leurs croyances la science hellénique. Ils ont réuni ainsi, pour agir sur le monde, deux puissances jusque-là séparées, ei qui se partageaient dans
l'antiquité le gouvernement des esprits, celle de la foi et celle de la doctrine. C'est par les Juifs alexandrins que le judaïsme a commencé d'être tout ensemble une philosophie et une religion.
Les livres juifs écrits en grec que l'Eglise a acceptés comme livres saints pourraient avoir eu des originaux hébreux ; on Ta supposé pour plusieurs, sans pouvoir l'établir pour aucun. Mais si on admet, pour un de ces livres, que le grec soit l'original, on n'hésitera guère alors à admettre aussi qu'il a été écrit en Egypte. Un passage de Tobie (vin, 3) semble témoigner de la provenance égyptienne de ce roman pieux. La Sagesse de Salomon (ou simplement la Sagesse), contient une doctrine tout alexandrine ; Basile paraît le citer sous le nom de Philon d'Alexandrie1.
On a vu que le livre du Fils de Sirach est précédé d'une préface, où on donne le livre comme traduit de l'hébreu, mais la traduction comme faite en Egypte.
Le commerce des Juifs hellénistes avec les lettres grecques produisit un certain nombre de livres helléniques supposés : ils avaient pour objet d'autoriser aux yeux des Gentils eux-mêmes les croyances et les sentiments d'Israël par le témoignage des maîtres de