Photios, Biblioth., p. {-G
un tout en apparence homogène, dont les éléments sont fondus ensemble de manière qu'on ne les distingue plus.
La métaphysique de Philon, à force d'élever et de simplifier l'idée de Dieu, la ramenait à celle de la cause, ou plutôt de la substance première de toutes choses, et subtilisant encore sur cette idée même, la réduisait à ce qu'elle appelait absolument l'Être. Puis, par un effort suprême d'abstraction, et pour en écarter tout alliage, elle déclara que l'Être, étant purement être, n'a aucune qualité, aucune modification quelconque. Ce n'est plus, pour ainsi dire, qu'une idée d'idée ; on est monté à un sommet bien nu et bien dépouillé. C'est VUn du Parménide ; mais, dons le Parménide, il n'est pas question de religion.
Comment la religion pourra-t-elle s'intéresser à cet absolu si hors de toute portée ? Comment ce Dieu pourra-t-il agir et se faire sentir au dehors ? Il faut bien que de ce fond de l'Être, où tout s'effaçait, l'esprit laisse comme se détacher des facultés, des vertus, au moyen desquelles ce Dieu crée et gouverne, et par où l'abstraction retourne à la réalité. L'Être est, et c'est tout ; mais sa vertu créatrice crée, sa vertu directrice gouverne, etc. ; voilà comme parle Philon. Et ce qu'il y a de plus singulier dans son langage, c'est qu'il s'exprime comme si ces vertus divines étaient en effet distinctes de son Dieu et subsistaient par elles-mêmes.
Si l'on a pu reprocher aux philosophes, même quand ils n'étudient que les facultés de l'esprit hu-
main, d'oublier quelquefois que ces facultés sont des abstractions et non des choses, le danger de se méprendre est bien plus grand quand il s'agit d'un Dieu, c'est-à-dire de l'inintelligible, et les philosophes des Gentils ont eux-mêmes donné d'autant plus aisément dans cet écueil, qu'ils ont été entraînés par le besoin de concilier leur métaphysique avec les croyances populaires. Quand on ne voulait plus voir qu'un seul Dieu dans la nature, que pouvait-on faire de tous les autres ? On les regarda comme autant de personnifications des attributs divers du Dieu unique, « des figures et des noms, dit le poêle Manilius, que la nature a mis sur les vertus divines pour que les choses, revêtues d'un corps, imposent ainsi davantage: »
Cum divina dédit magnis virtutibus ora,
Condidit et varias sacro sub nomine vires,
Pondus uti rébus persona imponere possit. (II, 248).
En disant la nature, au lieu de dire l'homme, il semble que le poète reconnaisse en effet à ces dieux une réalité distincte. Cela demeure pourtant bien vague, mais la foi hellénique n'était pas très-exigeante; celle des Juifs l'était davantage, et Philon avait à la satisfaire, sans sacrifier sa philosophie. Il est vrai que dans sa mythologie il n'avait pas affaire à des dieux, mais il y trouvait des anges, qui étaient à peu près la même chose que les dieux. Philon enseigne que ces anges ne sont autre chose (pie les modes de la substance divine, « les actes et les verbes de Dieu ».
— « Ces verbes incorporels sont autant d'existences immortelles. » — « Il est impossible de trouver des mots pour s'élever jusqu'à l'expression, je ne dis pas de l'Etre lui-même..., mais des Puissances qui font son cortège : Puissance créatrice, Puissance gouvernante, Puissance providentielle, et toutes les autres, ministres des bienfaits ou des châtiments. »
Voilà donc les vertus divines, non plus seulement figurées, mais réalisées, et devenues autant de personnages célestes. Mais parmi les noms dont il les appelle, on a remarqué celui de verbes : il nous conduit à une idée qui est devenue un mystère de la foi chrétienne, et à laquelle il faut s'arrêter.
Le Yerbe ou le Logos est encore un terme de la philosophie hellénique. Il a été un temps où le mot français discours ne signifiait pas seulement, comme aujourd'hui, la parole, expression de la pensée, mais la pensée elle-même et le travail de l'esprit qui développe et ordonne ses conceptions ; il répondait alors assez exactement au grec Logos, latinisé plutôt que traduit dans veruum1. La philosophie grecque conçut de bonne heure une Raison, un Logos, comme présidant à la nature ; le vieil Heraclite l'annonçait déjà. Ce fut Zenon surtout qui formula cette foi en un Logos, régulateur du monde. Les Grecs l'appelaient simplement la Raison, le Verbe, et semblaient en faire une divinité supérieure à toutes les autres. C'est, pour Philon, le Verbe de Dieu 2.
1. Voyez dans Littré, au mot discours, l'historique de ce mot.
2. Heraclite, dans Arist. Rhét., III, 5, et dans Strom., V, p. 716.
On a vu qu'il étend d'ailleurs ce terme à une foule de vertus divines, qui sont pour lui les anges. Mais il n'en reconnaît pas moins un Verbe supérieur et par excellence, qui revient à chaque instant dans ses discours, tandis qu'il ne parle qu'en deux ou trois endroits des autres verbes. Ce Yerbe n'est pas telle ou telle vertu de Dieu, c'est Dieu même en acte ; le siège ou le lieu des idées divines ; l'idée première sur laquelle et par laquelle Dieu a tout fait, et dont la création n'est que la manifestation et le vêtement ; l'image dans laquelle Dieu se reflète, comme à son tour le Yerbe se reflète dans la créalion. Jusqu'ici le Yerbe n'est encore, si l'on veut, qu'une abstraction, mais cette abstraction suprême va se réaliser comme les autres. Dieu et son Yerbe vont être deux, — sinon deux êtres, du moins ce que l'Église appellera plus tard deux personnes. Les verbes inférieurs étant des anges, le Yerbe supérieur sera le prince des anges ou l'archange. Pbilon l'appelle le lieutenant de Dieu, son fils et son premier-né, dieu lui-même, quoique en second ; il n'est pas allé jusqu'à le confondre tout à fait avec l'autre.
Platon, dans son Banquet (p. 202), nous représente les daemones comme des existences intermédiaires entre la nature divine et l'humaine ; non pas intermédiaires seulement, mais médiatrices ; car ils transmettent et présentent à la divinité les vœux et les sacrifices des hommes, comme ils rapportent aux
— Voy. aussi Cicéron, de Nat. Dnor., I, 13 ; Diogèno, VII, 134; Lactance, IV, 9, et YEpinomis attribué à Platon, p. 986.
LE JUDAÏSME ALEXANDRIN ET PniLON. 395
hommes les ordres et les bienfaits divins. Ils comblent l'intervalle du ciel à la terre, et c'est par eux seulement que s'établit le commerce entre l'un et l'autre. Philon répète cela en parlant des anges. Mais si les anges ou les verbes sont des médiateurs entre l'homme et Dieu, le Verbe suprême doit être le Médiateur suprême. Et c'est ainsi, en effet, que Philon le considère : placé entre le créateur et la création. « Le "Verbe intercède auprès de l'Éternel pour la mortalité misérable, et d'autre part il interprète les ordres du maître à ses sujets... 11 assure au créateur que la créature sera fidèle à la loi suprême, en dehors de laquelle elle tomberait dans le néant, et à la créature que le créateur ne l'abandonnera pas à sa faiblesse et à son impuissance. »
La doctrine d'une Trinité divine date pour nous de Philon, comme celle du Verbe. Voici cette Trinité, dont son âme a eu l'intuition surnaturelle dans un de ces accès d'enthousiasme mystique, comme il nous dit qu'il en a souvent : « Il y a dans le Dieu unique, qui seul existe véritablement, deux Vertus suprêmes et premières, la Bonté et la Puissance : la Bonté, par laquelle il a tout créé, et. la Puissance, par laquelle il gouverne la création, et en troisième le Verbe, placé entre les deux et qui les rapproche ; car c'est par son Verbe que Dieu est puissant et bon '. »