Voir l'Hellénisme, t. I, p
v. Ménon, p. 100; Vhédon, p. 85; VUèdre, p. <',!).
étonné. Tout autre est le platonisme du temps de Philon, mais nous ne pouvons l'étudier que dans Philon même. Entre Platon et lui, nous ne lisons de philosophie platonique que dans Cicéron, et l'on ne saurait imaginer d'esprit moins mystique que ce disciple de la nouvelle Académie. Il y eut sans doute à cette époque, parmi les héritiers de Platon, ou parmi les restaurateurs de l'école de Pythagore, des âmes bien autrement religieuses. Leur voix n'est pas arrivée jusqu'à nous ; plus tard seulement nous en entendrons l'écho dans Ejiictète et Marc-Aurèle. Mais aucun Hellène ne pouvait être aussi mystique que Philon ; car aucune philosophie n'est moins libre que la sienne. La sienne est placée sous l'autorité d'une foi impérieuse, à laquelle sa pensée n'a pas le droit de résister ; si elle était tentée de le faire, il lui faudrait vraincre à tout prix cette résistance : c'est par le mysticisme qu'il en vient à bout. 11 accable de son mépris la raison humaine et la confond devant les révélations d'en haut; il se sert du scepticisme, comme tant d'autres ont fait depuis, pour autoriser la foi. L'esprit humain ne peut pas par lui-même s'assurer de la vérité en aucune matière ; de là les divisions des philosophes; il est plein d'erreurs et de troubles de toute espèce; il n'a en lui nul principe de certitude. S'il en est ainsi, c'est donc Dieu seul qui peut nous suggérer la vérité, et ni notre raison ni nos sens ne perçoivent rien sûrement qu'avec son aide. La pensée de l'homme n'est pas à lui ; elle lui vient d'en haut ; un ancien sage l'a dit déjà : la seule vraie sagesse est
en Dieu. « Moi-même, dit Philon, ne l'ai-jc pas senti mille fois? Je voulais écrire; j'avais bien étudié mon sujet, et je demeurais stérile et impuissant; méprisant alors les efforts de mon entendement et saisi de respect pour la toute-puissance qui ouvre ou qui ferme la matrice de la pensée, tandis que d'autres fois j'étais venu vide, et tout à coup je me trouvais plein, les idées tombant sur moi du ciel comme une pluie. »
— « Toute science qui ne relève pas de Dieu est condamnée, toute démarche de l'esprit que Dieu ne regarde pas d'un œil propice est dommageable ; et il vaut mieux errer au hasard à travers cette vie mortelle, comme presque tout le genre humain, que de prétendre s'élever au ciel dans sa présomption, pour en tomber avec tant de sophistes. » ■- — « 0 âme, si le désir te prend d'avoir part aux biens célestes, renonce à la raison, échappe à toi-même ; sors de toimême, comme ceux qui sont possédés d'un démon ; laisse-loi emporter d'un esprit divin comme dans une effusion prophétique. » — « Quand la lumière divine éclate en nous, la lumière humaine se couche ; et c'est quand celle-ci s'est couchée (c'est-à-dire quand notre raison s'est éclipsée) que l'autre se lève et resplendit. »
« C'est l'heure de l'extase, et du délire qui vient de Dieu. » Vextase, c'est l'état de celui qui est hors de soi; le mot est dans Philon, et il ne dépasse certai-
i-08 LE CHRISTIANISME ET SES ORIGINES.
nement pas sa pensée, puisqu'il dit ailleurs que dans ceux qui sont possédés de Dieu, non-seulement l'âme est excitée et enfiévrée, mais que le corps aussi est rouge et brillant. — « Toute science a été révélée à l'origine, et celle qui paraît la plus nouvelle n'est qu'une réminiscence de la révélation primitive. » — Philon ne demeure pas toujours sur ces hauteurs, où sa critique du raisonnement humain pourrait paraître désintéressée ; ce dont il en veut surtout aux raisonneurs, c'est qu'ils font la guerre, par l'argumentation et la raillerie, à la foi qu'il sent en lui, et qui est son orgueil comme elle est l'orgueil de son peuple. Les philosophes étaient les plus intraitables adversaires du judaïsme, comme ils le seront des chrétiens ; aussi Philon les poursuit sans cesse : il relève leurs subtilités, leurs logomachies; il leur impute d'enseigner pour la vanité et pour le gain, de faire de la sagesse métier et marchandise, de repousser le pauvre qui a soif de la vérité. En même temps qu'il les méprise, il a peur d'eux, il recommande aux simples de ne pas accepter la discussion avec ces maîtres trop subtils, parce qu'ils seraient aisément surpris. « La vraie philosophie n'est pas celle que cultive la troupe des sophistes, ourdissant contre la vérité les trames du raisonnement, et appelant cela sagesse, c'est-àdire mettant sur une œuvre mauvaise un nom sacré : c'est celle que pratiquait l'antique confrérie dos ascètes1, se détournant des séductions trompeuses de
l. Un ascète esi un gymnaste spirituel, qui exerce l'âme comme le gymnaste exerce le corps.
la volupté et se donnant au culte savant et austère du bien. Celle route royale, que j'appelle ta vraie et légitime philosophie, la Loi la nomme la parole et le Verbe de Dieu. » En d'autres termes, la philosophie. c'esl la religion. Ou plutôt la religion c'est la sagesse, dont la philosophie n'est que la servante. Les philosophes se plaisaient à dire que les sciences diverses ne devaient être que les servantes de la philosophie ; Philon applique ce mot à la philosophie elle-même, par rapport à une doctrine plus haute. La morale, qui pour Socrate et les siens était souveraine, il la subordonne à la dévotion : « Les vertus sent bonnes par elles-mêmes, mais elles paraîtront plus respectables si on les pratique pour l'honneur et le service de Dieu. »
C'est donc à la révélation que Philon demande la vérité. Le tabernacle, suivant lui, n'est que le symbole de cette révélation que Dieu nous a accordée dans sa miséricorde, par pitié pour notre race, « ayant bien voulu faire descendre du ciel sur la terre la sublimite de la vertu divine. »
Mais voici un endroit où il envisage la révélation d'une manière curieuse et inattendue. Lisant, dans un verset du Lévitique sur l'oblation des prémices, qu'il faut offrir des épis frais, et cherchant là comme ailleurs des allégories, il dit qu'il faut embrasser, au sujet des choses divines, « clés pensées fraîches, jeunes et nouvelles, au lieu de se nourrir de mythes vieux et surannés, inventés aux temps anciens pour tromper les hommes ; qu'il faut accepter, du dieu tou-
jours jeune et qui ne vieillit pas, les biens véritablement jeunes et nouveaux qu'il nous présente ». Malgré le sens mystique donné ici au mot de jeune et de nouveau, on voit bien que ce qui a frappé Philon est qu'en effet la révélation juive s'offrait au monde hellénique comme une nouveauté, qui venait se mettre à la place des vieilles traditions accréditées chez tous les peuples; et peut-être s'apercevait-il, sans vouloir se l'avouer, que cette révélation prétendue antique avait été tellement transformée par l'esprit hellénique, qu'elle était devenue toute moderne. La Bible était vieille, mais la doctrine de Pbilon était nouvelle, et le christianisme aussi, qui est à peu près la même chose, a été nouveau.
Toute vérité venant de Dieu, il ne s'agit pas de raisonner, mais de croire; il faut donc avoir la Fui. La Foi est la première des vertus, également méritoire et difficile. C'est encore un langage nouveau, le même que celui des chrétiens. — La vraie foi est d'un tel prix, qu'elle n'a pas besoin d'autre récompense qu'elle-même. — Les sages ont pu s'élever jusqu'à Dieu par ses œuvres, comme par les degrés d'une échelle céleste. C'est à peu près ce que Paul a répété '. « Mais ces croyants, dit Philon, qui ont pu le saisir en lui-même, sans aucun secours et par une contemplation directe, sont -es suint> et ses bienaimés. »
Cette foi fervente lui rend insupportables les incré-