Cicéron, de Nat. Deor., i, 2, etc
2. Ne pas oublier que Philon cite toujours la Bible dans la version grecque.
s'acharnent aux paroles qui ne semblent pas d'abord les plus convenables, et qui ne sont que les symboles dont s'enveloppe une nature qui se plaît à se voiler ; ils les interprètent d'une façon basse et odieuse au moyen d'une critique impitoyable, et appliquent surtout ce procédé à ces transformations de noms. Il n'y a pas longtemps que j'entendais un impie, un homme sans dieu, raillant et insultant ainsi, qui osait dire : Voilà de grands dons, et vraiment magnifiques, que le maître de toutes choses fait à cet homme par l'addition d'une lettre à son nom ! Le voilà plus riche d'un alpha; et de même pour l'autre, il semble qu'en lui donnant un rho de plus, il lui fasse un présent inestimable. La femme d'Abraam, de Sara devienl Sarra, en doublant le rho. Et il s'en allait, enfilant sans s'arrêter tous les traits semblables et redoublant ses sarcasmes. Mais il ne tarda pas à payer la juste pcinr de sa démence : il en vint à se pendre, à l'occasion de je ne sais quelle misérable affaire ; car un homme si impur et si souillé ne devait pas même mourir d'une mort décente. » La critique de ce malheureux était en effet une assez pauvre critique : mais quelle sentence, et quelle rage de dévot !
Mais la Foi est placée si haut, qu'on ne peut y atteindre que par la Grâce : « L'âme ne produit par ellemême aucun bien : tout lui vient du dehors, par la munificence du dieu qui fait pleuvoir sur nous ses grâces. » C'est lui seul qui verse d'en haut la vertu à l'élu, lequel la reçoit sans travail et sans étude. — Sans une grâce divine, il est impossible de s'ar-
radier aux choses périssables et de s'attacher à ce qui est immortel. La vertu par elle-même est stérile, si Dieu ne la féconde au moyeu d'un germe envoyé du ciel. — Philon se l'ait encore ici à lui-même l'application de ses principes: « Quelquefois, dit-il, je veux m'attacher a la pensée du devoir, et je me sens emporté par le Qux des pensées contraires ; el d'autres fois, après avoir accueilli une pensée honteuse, je l'ai rejetée sous l'influence d'une meilleure, par le bienfait de Dieu et de sa grâce. » Et ailleurs : Ce n'est pas la solitude qui fait le saint, ni la vie du monde qui fait le pécheur. « Souvent il m'est arrivé de quitter mes parents, mes amis, ma terre natale, et d'aller dans la solitude pour me livrer à de saintes contemplations ; je n'y gagnais rien, et mon âme dissipée, ou mordue par la passion, retombait dans d'autres pensées. D'autres fois, au milieu d'une foule immense, mon âme est solitaire ; Dieu dissipe en moi le tumulte delà vie animale et m'apprend que le bien ou le mal ne dépend pas des lieux où l'on est, mais de Dieu, qui mène et qui pousse où il veut le char de l'âme. » — Il sait surtout la difficulté de la persévérance. Tel a vécu toute sa vie en homme de bien qui, à la fin et dans ses dernières années, va donner contre l'écueil des mauvaises passions et y fait naufrage. « C'est pourquoi il faut prier Dieu, et le conjurer de ne pas laisser à elle-même notre misérable espèce, et de lui conserver présente jusqu'au bout la miséricorde qui peut la sauver. » — En un mot, tout est don, bienfait, grâce de Dieu ; « tout ce qui est dans le monde
et le monde lui-même ». — Mais l'homme est le plus souvent ingrat envers Dieu, et il lui arrive de l'être de trois manières : tantôt il méconnaît purement et simplement les biens dont il jouit ; ou bien il s'imagine que c'est lui qui se les est donnés à lui-même ; ou enfin il reconnaît que ces biens lui viennent de Dieu, mais il se figure que Dieu les devait à ses mérites.
11 y a un côté du mysticisme tellement développé déjà dans Platon, qu'il semblerait que Pbilon pût à peine y ajouter : c'est le mépris du monde et de l'existence présente. Philon lui-même a cité avec amour un passage du Théétète, tout plein de cette ardeur à fuir la terre pour le ciel et à faire de cette vie comme une mort anticipée. Mais dans les jours mauvais où Philon a vécu, ce qui n'était guère au temps de Platon qu'un idéal est devenu une réalité présente. Voyez le portrait qu'il nous trace de l'existence des bons mise en parallèle avec celle des méchants. « Les premiers sont obscurs, méprisés, humiliés, manquant du nécessaire, plus maltraités que des vaincus et des esclaves, sales, pâles, desséchés, ayant en perspective de mourir de faim, accablés de maladies, occupés pour ainsi dire à mourir. Les autres sont honorés, riches, puissants, etc. (il poursuit obstinément l'antithèse). » Bien des figures reproduisaient alors ce modèle : les Calanes dans l'Inde l, les Jean en Judée, les cyniques, tels que nous lespeint Epictète ; plus tard les érémitesou ermites du christianisme, et ces moines dont l'aspect ré-