‹ Le Christianisme et ses origines (volume 5)Chapitre 141 sur 183 · I. Joseph, Contre Apion, i · texte numérisé non relu

I. Joseph, Contre Apion, i

voltait et dégoûtait les derniers Hellènes. Philon enfin ne craint pas de dire, comme le répétera l'Évangile, qu'il vaut mieux se retrancher un membre que d'en user pour le péché, s'aveugler que de regarder ce qu'il ne faut pas voir, se rendre sourd que d'écouter ce qu'il ne faut pas entendre, se faire eunuque que de se laisser emporter à la rage des voluptés défendues. On sait qu'un verset de l'Evangile loue ceux qui se font eunuques pour le royaume des deux, et qu'Origène, qui était d'Alexandrie, a pris ce texte à la lettre. Mais Philon a beau être mystique et faire la guerre à la philosophie au nom de la religion ; il reste, quoi qu'il en ait, philosophe, et par là encore il est bien le

. chef des Pères chrétiens. Il accepte comme eux le nom de la philosophie, et il honore sous ce nom la religion elle-même, comme ils le font perpétuellement. Il a si bien le sentiment de ce que le judaïsme doit à la philosophie, que dans la Vie de Moyse, par une supposition bien naïve, — mais cette naïveté même rend le témoignage précieux, — il nous assure que Moyse, élevé comme un prince par la fille de Pharaon, reçut des maîtres de toute espèce, les uns qu'on prit dans l'Egypte même, les autres qu'on fit venir de Grèce à grands frais; et Moyse ne cessait de repasser les docjfnes de la philosophie. Yoilà qui répond d'une manière curieuse et imprévue aux imaginations de

» ceux qui ont voulu, en sens inverse, que Platon et les philosophes grecs aient lu ce qu'on nomme les livres de Moyse. Philon fait un étrange anachronisme, car au temps où l'on place le personnage de Moyse, il

n'y avait encore ni philosophe ni philosophie. Mais l'autre hypothèse, quoique répugnant moins à la chronologie, est plus contraire encore à la véritable critique historique ; car il est certain que Platon ne connaissait pasla Bible, et au contraire le Pentateaque de Philon, je veux dire le commentaire qu'il a fait du Pentateuque, est rempli des enseignements de Platon. Philon est pénétré aussi de la doctrine stoïque, dont l'esprit s'accorde si bien avec l'austérité juive. Sans parler du livre célèbre qu'on lit dans ses œuvres sous un titre qui est lui-même un dogme stoïque : « Que tout homme de bien est libre » (car ce livre est-il de Philon ?), il est certain que partout il se plaît à développer les principes de l'École, en les appuyant sur les sentences et sur les exemples des Ecritures. Il s'attache surtout à leur type du Sage ; il y retrouvait ce que l'Écriture appelle le Juste ou le Saint ; et en effet, le Juste des Psaumes et le Sage des stoïques se sont fondus ensemble dans l'idée du Saint, telle que le christianisme l'a consacrée. « Le Sage, dit Philon, est seul libre, seul riche, seul maître, quand son corps aurait mille maîtres en effet ; c'est /'■ dogme par excellence; ceux qui n'ont pas la sagesse sont dans une condition vraiment servile, misérable et sans honneur. Le Sage est le véritable roi l. Le Sage a la vraie noblesse, car il s'est fait lils adoptifde Dieu ; il est pour Dieu un ami plutôt qu'un serviteur : il est « intermédiaire entre Dieu et l'homme : il est un dieu

1. Zenon disait aussi: Lo Sage est le véritable prêtre ll)iofr.. Ml. 110); je ne crois pas que Philon ait osé le répéter.

parmi les hommes. Le Sage enseigne sans cesse ; car sa vie, dans les grandes comme dans les petites choses, est une leçon perpétuelle ; s'il est en prison, la prison devient une école de bonnes mœurs. Le Sage est une protection et un rempart pour l'humanité : tout ce qu'il a en lui, il le met généreusement au service de tous, et ce qu'il n'a pas, il le demande à Dieu, seul toujours riche. Le Sage est rare, et l'on peut dire qu'il ne se trouve pas sur la terre, soit qu'en effet l'homme ne soit pas capable de cette perfection, ou que les hommes ordinaires ne soient pas capables de la reconnaître. Au reste, il y a des degrés dans la vertu : au-dessous de la sagesse accomplie, il y a le progrès, et au-dessous encore du progrès, le noviciat de la vertu. Mais celui qui est sur la voie du progrès, et qui a fait la moitié de l'œuvre, a toujours à se tenir en garde contre la critique maligne des méchants. « Quand ceux-ci voient qu'un de ces hommes qui font profession d'austérité se laisse aller à fuir la peine, ou qu'il est vaincu par le gain, ou séduit par le plaisir, ils s'en réjouissent et s'en croient rehaussés eux-mêmes ; ils s'en vantent devant la foule, et dissertent en gesticulant sur ce thème, que les misères auxquelles ils se sentent attachés sont donc bien des nécessités et des avantages, puisque ce vertueux se résout luimême à y prendre part. »

Parmi ces considérations sur les prérogatives du Sage, il y en a une dont on est particulièrement frappé. « Tout sage, dit Philon, est le rachat, la rédemption de l'homme sans sagesse. Cela encore est un dogme. »

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Il n'y a pas à douter, d'après la forme dont cette idée est revêtue, que ce ne soit une idée hellénique ; mais elle s'accorde merveilleusement avec les sentiments des Juifs. L'orgueil du philosophe et l'orgueil du Juif les portait également l'un et l'autre à se regarder comme le sel qui préserve le monde de la corruption, suivant l'expression d'un Évangile [Matth., v, 13). Mais on sent combien cette idée préparait les esprits à la croyance qui attribua au Christ, c'est-à-dire au Saint par excellence, la Rédemption du genre humain l.

Voici un autre exemple singulier de cet accord du stoïcisme et du judaïsme. Les Stoïques disaient que tout appartient aux Sages, c'est-à-dire que tout est fait pour eux 2. Et Paul écrit aux Chrétiens de Corinthe, I, m, 22 : « Tout est à vous, Paul, Apollos, Céphas, le monde, la vie, la mort, le présent, l'avenir ; tout est à vous, et vous au Christ, et le Christ à Dieu » 3.

1. Philon : n«; co=ô; Xiirpov serti toù çav).ou. — Paul (I Cor., i, 30) : « Le Christ Jésus, qui nous a été donné de dieu pour être notre science, notre justice, notre sanctification, notre rédemption (à7io).û-pw(jt;). » Voir aussi Rom., m, 2i : vin, 13, etc. — Les principes de Philon étaient d'accord avec la prophétie fameuse d'haïe que j'ai analysée à l'article de la Rédemption. Israël est le rédempteur des Gentils.

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