Épictète, H, 20, etc. Lucien, Alexandre
Les Pères de l'Eglise n'ont pas emprunté seulement à Philon sa théologie, mais son exégèse; elle a pour méthode principale l'allégorie. Il y a une telle disparate entre la Bible qui lui sert de texte, et la philosophie qui règne de son temps et dont lui-même est pénétré, qu'il est réduit à lire dans ce texte tout autre chose que ce qui s'y trouve. Ce n'est que par une fiction perpétuelle qu'il prétend rapporter à la Bible ce qui ne sort réellement que de ses lectures et de ses pensées, et la Bible est sans cesse transfigurée, ou plutôt elle est défigurée absolument parles gloses qui la recouvrent. L'allégorie, procédé qui lui est aussi habituel qu'il est bizarre, est ce qui donne à ses livres une physionomie si particulière et si étrange.
Dès les premiers temps où les Grecs commencèrent à raisonner, on eut à défendre les auteurs sacrés de la Grèce, c'est-à-dire ses poètes, contre la critique des raisonneurs. On abandonna la lettre en l'interprétant: cette interprétation s'appela d'abord le sousentendu (ôrcovoi»), et plus tard X allégorie l. La fable était l'enveloppe brillante dont on cherchait à dégager une pensée que la raison pût accepter. C'est ce qui est maintenant parfaitement compris, et, comme on l'a dit déjà, le scandale de la mythologie est aujourd'hui dissipé. Les attentats de Cronos contre Uranos
1. En latin, alieniloquium ; mot qui marque qu'on dit autre chose (que ce qu'on pense), qu'on pense une chose et qu'on en dit une autre. — C'est le mot employé par Isidore, dans son livre sur ce
sujet.
ou le ciel, ou de Zeus contre Cronos, ne sont que l'expression des révolutions cosmiques. Les amours de Jupiter et des dieux figurent des phénomènes purement physiques.
Mais on ne se contentait pas d'absoudre la mythologie et la poésie, c'est-à-dire l'esprit humain ; on voulait absoudre les poètes eux-mêmes, non moins révérés que leurs dieux. On supposa que dans leurs récits les moins édifiants ils avaient sous-entendu des mystères; on oublia que si la poésie est née, en effet, d'une idée devenue image, l'art des conteurs travaille ensuite librement sur cette matière et brode les fables suivant leur caprice, ou suivant le caprice de l'imagination populaire, sans plus se souvenir des vérités d'où elles sont sorties. Quand Homère raconte que Zeus, étant en colère contre son fils Héphestos, qui défendait contre lui sa mère Héré, le prit par un pied et le précipita du haut du ciel ; que celui-ci roula tout le jour à travers les airs et qu'il tomba au coucher du soleil dans file de Lemnos, pour ne se relever que boiteux, les philosophes et les grammatiques ont beau exposer que cela veut dire qu'il y avait dans Lemnos des feux volcaniques, ou proposer quelque explication physique plus savante encore, il reste vrai que le poète ne s'est pas inquiété de ces mystères, qu'il a répété simplement une légende sacrée sous la forme qu'elle avait prise et qui n'a rien de religieux ni d'imposant. On ne peut que rire, quoique madame Dacier n'en rie pas, de ceux qui, pour excuser le dieu d'être boiteux, expliquent gravement que cela
ne signifie autre chose, sinon que le feu ne peut pas aller loin sans bois, non plus qu'un boiteux sans bâton. Tel est trop souvent l'esprit des interprétations qui remplissent le livre des Allégories homériques attribué à Héraclide, et en général de toutes celles dont Rabelais parle si bien dans son Prologue l.
C'est pourtant ainsi précisément que les Juifs ont traité la Bible. Il y avait parmi eux des docteurs qui faisaient profession de résoudre les difficultés qu'on pouvait faire sur le texte sacré, difficultés qui venaient sans doute surtout des Grecs, ou d'hommes nourris de la dialectique des Grecs. On résolvait principalement ces difficultés par l'interprétation allégorique. L'allégorie était donc la grande ressource des apologistes ; elle était particulièrement chère aux hommes de foi. La Bible entière, dit Philon, ou presque entière, est allégorique. Trois livres de lui sont intitulés : Allégories des saintes Lois ; mais ce titre conviendrait également à tous ses commentaires sur les Ecritures, c'est-à-dire à tous ses ouvrages ; et c'est avec l'allégorie qu'il se tire d'embarras. La Bible a une mythologie que la raison n'accepte pas toujours
1. « Croyez-vous en vostre foy qu'oncques Homère, escripuant Iliade et Odyssée, pensast es allégories lesquelles de luy ont calefreté Plutarche, Heraclides ponticq, Eustatie, Phornute, et ce que d'ycculx Politian ha desrobé? Si le croyez, vous n'approchez no de pieds, ne de mains a mon opinion, qui décrète icelles aussi peu auoir esté songees d'Homère, que d'Ouide en ses métamorphoses les sacremens de l'Euangilc; lesquelz ung frère Lubin, yray crocquelardon, s'est efforcé dcmonstrer, si d'aduonture il rencontroit gens aussi folz que luy, et (comme dict le proverbe; couuvercle digne du chaulderon. »
LE JUDAÏSME ALEXANDRIN ET PHILON. t23
plus volontiers que celle de l'hellénisme. Ainsi le paradis ou jardin d'Eden, l'arbre de vie, l'arbre de la science, le serpent qui séduit la femme et la t'ait pécher, tout cela ressemble bien à des fables, nous dit Philon ; mais ce ne sont pas des fables, invention et plaisir des poètes et des sophistes ; ce sont des images, qu'il faut prendre allégoriquement, suivant le sens secret qu'elles recouvrent. Croire que Dieu a réellement planté un jardin rempli de vignes, d'oliviers et d'autres arbres semblables, ce serait une grande simplicité, et vraiment désespérée. Et ailleurs : « Ne laissons pas surprendre notre raison par cette impiété, d'imaginer que Dieu travaille la terre et qu'il plante des jardins; car nous ne saurions dire dans quelle intention. Serait-ce pour avoir un lieu agréable, où se reposer et prendre son plaisir? Que de pareilles fables n'entrent même pas dans notre esprit ; car le monde entier ne serait pas encore un séjour digne de Dieu; il est son lieu à lui-même, il est plein de lui-même, il se suffit à lui-même, etc. » Je m'arrête ici, ce n'est pas la peine d'aller jusqu'au bout de la phrase. Philon conclut : « Le jardin, c'est notre âme ; les arbres, ce sont nos affections ou nos idées ; le serpent, c'est la volupté; la femme, c'est la sensibilité, qui est la partie féminine de l'âme ; les quatre fleuves du Paradis (ces fleuves sur lesquels ont tant disputé les géographes), ce sont les quatre vertus. » Vient ensuite l'histoire de la femme formée de la côte de l'homme ; c'est un récit dont Bossuet luimême, qui ne s'embarrasse pas aisément, semble
embarrassé, quand il le rencontre dans ses Elévations *. Comment admettre, dit Philon, que la femme puisse venir d'une côte ? Dieu ne pouvait-il pas façonner la femme directement aussi bien que l'homme, etc. ? Il conclut que les côtes ne sont qu'une expression allégorique désignant les forces : il y a dans l'homme la force végétative, la force vitale, la force intellectuelle, la force sensible, etc. C'est la force sensible ou la sensibilité qui est produite ici ; et comme la sensibilité prévaut d'autant plus que la raison est endormie, le livre saint exprime cela en disant que la femme, qui figure la sensibilité, a été formée pendant le sommeil de l'homme, qui figure la raison.
Les géants, au chapitre vi de la Genèse, ne doivent pas non plus être pris à la lettre; il faut rejeter toute mythologie ; il n'y a pas de géants ; les fils de Dieu expriment seulement les hommes vertueux, par opposition aux méchants. Il commente de même l'histoire de la tour de Babel. Les méchants parlent la même langue et bâtissent une tour : cela veut dire qu'ils conspirent ensemble et forment une association pour le mal ; puis leurs vices mêmes les divisent, et ils ne s'entendent plus. La femme de Loth, qui regarde en arrière et est changée en statue de sel, n'est pas non plus un conte, mais une image. Le vice fait que l'homme, au lieu de suivre tout droit son che-
1. « Mon Dieu ! que de vains discours je prévois dans les lecteurs, au récit de ce mystère ! » (5e semaine. 2e Élévation).
min, regarde en arrière et devient comme une matière brute et insensible. — L'ànesse de Balaam figure la vie matérielle et ses besoins.
L'allégorie dispense donc Philon de reconnaître une mythologie dans la Bible. D'un autre côté, elle sert à couvrir certains détails de la vie ou des mœurs des patriarches qui blessent la morale d'un temps moins barbare. Il est dit de Gain, réfugié après le meurtre d'Abel à l'orient d'Eden : « En ce temps-là il connut sa femme. » Quelle femme? si c'était une fille d'Adam, ce serait sa sœur; il y aurait donc là un inceste. Philon aime mieux croire que Caïn représente l'impie, que sa femme c'est l'irréligion ; « il en a Enoch, c'està-dire encore... ; » mais je m'arrête de peur de fatiguer le lecteur. — Les filles de Loth figurent la résolution et Y adhésion ; c'est ce que leurs noms indiquent. Et s'il est dit dans le texte que Lot ne s'aperçut pas, étant enivré, quand elles se couchèrent près de lui et quand elles se relevèrent, c'est qu'en effet, quand ces deux facultés sont endormies, l'esprit humain n'a plus conscience de rien. Yoilà à quoi Philon réduit une histoire qui, plus qu'aucune autre dans la Bible, a pu être une occasion de scandale. — Sara renvoie Abraham à sa servante : c'est la sagesse qui prépare l'esprit à son commerce par celui d'une science inférieure. — La querelle de Jacob et d'Esaù, avec leurs sentiments si peu fraternels, n'est que la lutte des bons et des mauvais instincts dans une âme.
On comprend enfin, de quelque ressource qu'ait été
d'abord l'allégorie, qu'à force d'allégoriser ainsi, on arrive à le faire sans nécessité, sans intérêt, sans raison même, et c'est la seule explication qu'on puisse donner de tant d'allégories également subtiles et gratuites qu'on lit à chaque instant dans Philon. Si Moyse prend une femme éthiopienne, cela signifie qu'il a embrassé la doctrine de vérité ; car l'Ethiopienne, qui est noire, représente le noir de l'œil, ou la prunelle, qui est l'instrument de la vision. Mais je veux citer un exemple plus étendu et vraiment extraordinaire. Il rencontre dans la Loi ce précepte : « Si tu as pris en gage de ton prochain l'étoffe qui le couvre, tu la lui rendras avant le coucher du soleil; car c'est sa seule couverture, le seul vêtement de sa nudité ; comment s'enveloppera-t-il pour dormir? Il criera à moi et je l'écouterai, car je suis compatissant. »
Il semble que jamais texte n'a eu moins besoin de commentairedans sa simplicité si touchante. Cependant Philon ne veut pas absolument du sens littéral. « Si Ton suppose, dit-il, qu'il ne s'agit là que d'une méchante couverture, comment ne pas se scandaliser que le créateur et le maître de toutes choses s'occupe d'un intérêt si mesquin ? Qu'y a-t-il de plus naturel et de plus simple que de retenir un gage qui répond de ce qu'on a prêté?» On voit que Philon est un homme positif, qui sait que les affaires sont les affaires. — Mais, dira-t-on,le débiteur est pauvre, et il faut avoir pitié de lui. — Alors il eût été mieux et plus juste de faire une loi en faveur des indigents.
pour qu'on leur fasse l'aumône gratuitement, au lieu de leur prêter sur gage. Si l'on permet de demander un gage, il est absurde de ne pas permettre de le retenir. Quand un homme est si malheureux que de n'avoir rien à soi que ce qui le couvre, il ne s'avise pas de chercher à emprunter, il mendie, et il trouve la charité partout, chez lui, au temple, dans la rue. Et cette dernière couverture, pourquoi est-ce qu'il irait la mettre en gage ? Serait-ce pour en avoir une autre ? Car ce n'est pas pour se procurer à boire et à manger; on trouve partout de l'eau, et la terre porte toujours quelque chose chaque année. Où est le prêteur assez riche, ou assez dur, ou assez maladroit, pour placer si mal son argent au lieu de le donner ? Prêter à quelqu'un sur un pareil gage, c'est le détrousser. Et si l'on se fait scrupule de le laisser tout nu la nuit, pourquoi n'avoir pas pour le jour le même scrupule ? tandis que la nuit, au contraire, on est moins honteux de sa nudité. Et puis, le verset qui ordonne au créancier de rendre le manteau le soir a oublié d'ordonner au débiteur de le rapporter le lendemain matin. — Jusqu'ici il est impossible déraisonner plus lourdement, plus platement, avec moins de sentiment des mœurs et du langage des temps antiques. Mais où tout cela va-t-il aboutir? A déclarer qu'il n'y a pas moyen d'entendre ce passage au sens propre, et que l'esprit le moins pénétrant est réduit à y chercher un sens secret. Recourons donc à l'allégorie, pour trouver quelque chose de convenable. Le vêtement figure la raison. Il nous défend des intempéries; elle nous dé-
fend des mauvaises doctrines. Il couvre la honte de la nudité, et la raison celle du péché. II est la parure du corps, et la raison celle de la vie. Maintenant, il y a dans le monde des intérêts, des besoins, des appétits, qui nous forcent à compter avec eux et qui prennent en quelque sorte notre raison en gage. Alors de quoi est-ce que nous pouvons nous envelopper pour trouver le repos ? Il faut donc que le gage nous soit rendu, que notre raison nous revienne avant le soir, c'est-à-dire avant que la lumière divine se couche et s'éteigne dans notre âme et tandis qu'il est temps encore pour nous d'en être éclairés. — J'ai beaucoup abrégé, et tout cela est dit bien plus longuement dans le texte.
Cette passion de l'allégorie n'avait pas gagné seulement les docteurs juifs d'Alexandrie, mais aussi ceux de la Palestine, puisqu'on la trouve jusque dans les Lettres de Paul [Gai., iv, 22) : « Il est écrit qu'Abraham eut deux fils, l'un de la femme esclave, l'autre de la femme libre ; celui de la femme esclave est le fils de la chair, et celui de la femme libre est le fils de la promesse. C'est une allégorie. Ces deux femmes sont les deux Alliances : l'une qui vient du mont Sina, et qui enfante pour l'esclavage ; c'est Agar, car Sina est une montagne d'Arabie, etc. l. » — Philon a aussi son allégorie sur l'histoire d'Agar, mais elle est tout autre.
On voit d'ailleurs dans Philon que la manie d'allé-
1. Allusion à ce que le fils d'Agar, Ismaël. est le père des Arabes.
goriser tient à quelque chose de plus général encore, je veux dire à une subtilité amoureuse des raffinements, à la passion des chiffres et des mystères en tout genre. Cette disposition ne se marque pas seulement dans les explications allégoriques, mais dans bien d'autres recherches : par exemple, dans la manière dont Philon s'attache aux noms propres, pour tirer de l'étymologïe et du sens de ces noms toutes sortes de révélations inattendues. C'est sur l'hébreu qu'il travaille ainsi d'ordinaire ; mais il s'en faut bien qu'il soit toujours d'accord avec les hébraïsants. On a pu douter qu'il sut l'hébreu ; et ce qui est certain, c'est qu'à l'exception des noms propres, qu'il faut bien conserver tels que les donne le texte original, il n'étudie la Bible que dans la traduction grecque. Car il ne s'en tient pas aux noms dans ses curiosités ; il s'arrête à tous les accidents de la phrase : tantôt il se récrie sur un tour, et ce tour n'est qu'un hébraïsme, qui a passé dans les traductions grecques ; tantôt, ce qui est encore plus étrange, il relève une prétendue singularité d'expression qui se trouve n'être que dans le grec, et pas du tout dans le texte ; et c'est là surtout ce qui permet de croire qu'il ne sait pas l'hébreu et qu'il ne le comprend pas.
Une doctrine qu'il se plaît à étaler est celle des vertus des nombres. Il y a dans son livre de la Création un développement de dix pages in-folio sur les propriétés merveilleuses du nombre sept; je ne dois pas craindre de m'y arrêter. Nous apprenons d'abord qu'il y a le sept tout simple, composé de sept unités,
compris, dit Philon, dans la décade, c'est-à-dire dans la série des dix premiers nombres ; et puis ce qu'il appelle le sept en dehors de la décade, et dont il donne une définition qu'on peut traduire ainsi en langue moderne : le septième terme d'une progression géométrique dont la base est un, et la raison un nombre entier. Ce septième terme ou ce sept jouit de cette propriété qu'il est à la fois un carré et un cube ; et si on le prend lui-même pour base d'une autre progression ayant la même raison que la première, le septième terme de la nouvelle progression a la même propriété. Revenant alors au sept proprement dit, Philon remarque qu'il est la somme de trois et de quatre; or trois et quatre représentent les côtés de l'angle droit dans un triangle rectangle (si l'on veut exprimer ces côtés par les nombres entiers les plus simples). De plus, trois est l'expression de la surface (en ce qu'elle est déterminée par trois points), quatre celle du solide; ces deux nombres sont donc les fondements de la géométrie et de la stéréométrie, c'està-dire, suivant Philon, de la science de l'étendue incorporelle ou abstraite, et de celle des corps : sept représente donc l'ensemble de cette double science. Sept est le seul nombre dans la décade qui ne soit ni multiple ni diviseur d'un autre nombre de la décade; ni engendrant, dit Philon, ni engendré ; c'est la vierge sans mère (comme Pallas) ; c'est le symbole de l'être pur. Sept engendre vingt-huit, qui est la mesure du temps de la révolution de la lune. Tout corps a trois dimensions et quatre termes (point, li-
gnc, surface, solide) : total, sept. Les âges de la vie se déterminent par septaines ou semaines d'années : c'est ce qu'expriment des vers de Solon, que Philon cite en cet endroit; Ilippocrate compte un peu autrement, mais toujours par sept, ou multiples de sept. Il y a sept cercles dans le ciel : les deux polaires, les deux tropiques, l'équatorial, l'écliptique, la voie lactée; car l'horizon ne compte pas, étant purement relatif. Il y a sept planètes, dont les influences sont innombrables et merveilleuses. La constellation de l'Ourse a sept étoiles ; celle des Pléiades en a aussi sept. Les solstices, et les fêtes par lesquelles les religions les célèbrent, se placent au septième mois, c'est-à-dire à la naissance du septième mois, aprè six mois accomplis. Il y a sept sens : Philon étend ce nom à l'appareil de la voix et à celui de la génération. Le corps de l'homme a sept parties extérieures : la tête, la poitrine, le ventre, les deux bras, les deux jambes ; et sept parties intérieures : l'intestin, l'estomac, le cœur, le poumon, la rate, le foie, les reins. La tête elle-même a sept parties : deux yeux, deux oreilles, deux narines et une bouche. La vue a sept objets : le corps, la distance, la forme, la grandeur, la couleur, le mouvement, le repos. En prosodie, on compte trois accents, puis des longues et des brèves, enfin l'aspiration et la non-aspiration ; total sept accidents. Il y a sept sortes de mouvements : en haut, en bas, à droite, à gauche, en avant, en arrière, en cercle. Il y a sept excrétions : les larmes, le moucher, la salive, l'urine, la matière fécale, la sueur, la se-
mence. Les règles des femmes s'accomplissent en une période de sept jours. Les enfants sont viables à sept mois, tandis qu'ils ne le sont pas à huit. Dans les maladies, .le septième jour est critique. La lyre a sept cordes. L'alphabet a sept voyelles (c'est du moins ainsi en grec). — J'ai négligé une certaine vertu du nombre sept en musique ; et en général Philon emprunte souvent des curiosités à la science musicale ; mon ignorance complète de cette science ne me permet pas d'apprécier ces traits-là. — Conclusion : le nombre sept est vraiment sacré ; Philon ne doute pas que le mot qui exprime ce nombre en grec n'ait la même racine que celui qui signifie vénération [sébas) ; et il fait remarquer que la forme latine du mot (septem) rend cette analogie plus évidente.
.Mais qu'est-ce que cela prouve, ou tend à prouver ? Une chose qui tient fort à cœur à Philon et aux Juifs : la sainteté du septième jour, la religion du sabbat ; elle était aux yeux de la foule, dans le monde ancien, comme le judaïsme lui-même, parce qu'elle en était l'aspect le plus universel et le plus sensible. 11 y a avait pourtant des mauvais plaisants qui se moquaient du sabbat ; Philon a compté qu'ils seraient accablés sous cette accumulation des vertus merveilleuses du nombre sept. Cela ne l'empêchera pas de célébrer dans l'occasion celles du nombre quatre ou du nombre dix. Mais j'ai cité bien assez de tout cela l.
1. La Tétrade ou le quaternaire des Pythagoriques était célèbre, c'est-à-dire la série des quatre premiers nombres, 1, 2, 3. 4, qui offrait cette particularité que la somme de ces nombres donne pré-
Je ne crois pas cependant avoir trop cité. Pour bien faire comprendre Philon et son école, et même son temps, il fallait entrer dans le détail. Si je m'étais' borné à dire d'une manière générale : Philon tourne toute la Bible en allégories subtiles; Philon voit des mystères partout, et particulièrement dans les nombres ; cela n'eût donné qu'une impression vague et faible ; il fallait montrer ces puérilités, ces non-sens, tous ces riens laborieux et solennels, ces misères d'un homme compté parmi les premiers par la naissance, la fortune, l'autorité et la culture, pour qu'on vit' clairement l'état des esprits chez ces Juifs hellénistes, au milieu desquels s'est élaborée la doctrine nouvelle. D'ailleurs, Philon a pour disciples les Pères de l'Eglise, ceux surtout qui sont nés et se sont élevés au milieu des mêmes influences, Clément d'Alexandrie et Origène. Clément ou saint Clément, car ce Père est du nombre de ceux qui ont reçu le nom de saint, est nourri des livres de Philon. Dans ces Mélanges qu'il appelle ses Tapisseries (stromata), il suit sa méthode ; il le nomme même par son nom en lui empruntant son interprétation allégorique de l'histoire d'Agar l. Les chapitres iv à x du livre V ne sont qu'une application de cette même méthode aux traditions les plus diverses. Le xie du livre YI est rempli par un véritable grimoire arithmétique et géométrique. Les chapitres xv et xvi du même livre achèvent de développer
cisément le nombre 10. — Comparer, sur ces curiosités, Macrobe, Songe de Scipion, I, 5 et 6.