Strabon, pase
fond ici est assez touchant et le sentiment général demeure assez vrai, pour que la citation doive rester, après tout, intéressante.
Il vient d'exposer la loi qui punit celui qui, en portant des coups à une femme, l'a fait avorter, et il ajoute :
« Par cette prescription, un plus grand crime encore est prévenu, l'exposition des enfants, qui, chez beaucoup d'autres nations, par suite d'une inhumanité naturelle, est devenue une impiété ordinaire. Car, s'il faut veiller à la conservation du fruit qui n'est pas arrivé au terme et le préserver de tout attentat, que ne doit-on pas faire pour celui dont l'enfantement est parfait, et qui a été mis comme en possession du lot assigné aux hommes, pour jouir des bienfaits que la nature répand sur nous de partout, de la terre, de l'eau, de l'air et du ciel, nous donnant le spectacle des choses célestes, la possession et l'empire des choses terrestres; prodiguant à tous les sens abondammentles biens de toute provenance, et assurant à l'esprit, comme au roi suprême, d'une part, au moyen des sens, ses satellites, toutes les jouissances sensibles; de l'autre, sans leur secours, toutes celles qui peuvent être perçues par la raison? Les parents qui privent leurs enfants de tant de biens à leur naissance même, et qui se refusent à leur en faire part, doivent savoir qu'ils violent les lois de la nature et qu'ils portent témoignage contre eux-mêmes des choses les plus odieuses : l'amour du plaisir, la haine de l'humanité, l'homicide, et, ce qui est le dernier degré de l'horrible
l'infanticide. Ils sont esclaves du plaisir, puisqu'en s'unissant aux femmes ils ne se proposent pas de perpétuer leur race, mais ne poursuivent que la volupté à la manière des boucs et des porcs. Pour la haine de l'humanité, où serait-elle plutôt que chez ceux qui se montrent les ennemis cruels et impitoyables de ceux qu'ils ont engendrés? A moins qu'on ne soit assez simple pour croire qu'ils puissent ménager les étrangers, quand ils ne ménagent pas ceux qui leur sont unis par le sang. Pour l'homicide et l'infanticide, ils en sont convaincus par les preuves les plus éclatantes : ceux-ci se chargeant eux-mêmes du meurtre et étouffant de leur propre main le premier souffle des nouveau-nés, avec une dureté et une insensibilité effroyables; ceux-là les jetant dans une rivière ou dans la mer, après qu'ils ont attaché un poids au corps pour que le paquet aille plus vite au fond ; d'autres les emportant pour les exposer dans un endroit solitaire, dans l'espoir, disent-ils, qu'ils pourront être sauvés, mais en réalité pour 'les livrer à une destinée encore plus affreuse ; car les bêtes qui mangent la chair humaine se jettent sur eux, les trouvant sans défense, et s'en repaissent; beau festin que leur ont préparé une mère et un père, chargés avant tous les autres de garder ces enfants et de pourvoir à leur salut ! Et les restes font encore le régal des oiseaux carnassiers, qui viennent s'abattre dessus, quand ils n'ont pas reconnu la proie d'avance; car autrement ils disputent aux quadrupèdes le repas tout entier. INJais supposons que quelque passant, pris d'attendrissement pour ces
enfants exposés, en ait compassion et pitié, qu'il les ramasse, leur donne à manger et leur accorde tous les 'soins nécessaires, que dirons-nous de ces procédés charitables, sinon qu'ils sont la condamnation des parents ; puisque des étrangers ont eu les sentiments qui convenaient aux parents mêmes, tandis que ceuxci n'ont pas même eu le cœur d'un étranger? C'est pourquoi le législateur a par avance et implicitement défendu l'exposition des enfants, en prononçant la mort, comme je l'ai dit, contre ceux qui blesseraient une mère grosse d'un fruit déjà formé. En effet, ce qui est encore dans le ventre de la mère et attaché à la matrice fait partie de la mère elle-même. C'est le sentiment des savants dont la vie s'emploie à la contemplation de la nature, et aussi celui des médecins illustres, qui ont étudié la construction de l'homme, examinant avec soin, au moyen de la dissection, ce qui se voit et ce qui ne se voit pas, de peur que s'il faut porter remède à quelque chose, une méprise causée par l'ignorance n'amène quelque grand danger. Mais après la délivrance, il n'y a plus de vie commune; le fruit détaché devient un être vivant à lui seul, et il ne lui manque plus rien de ce qui complète la nature humaine; de sorte qu'indubitablement c'est un homicide de tuer un enfant, la loi s'intéressant non pas à l'âge, mais a la nature de celui sur qui l'on attente. Mais si l'on voulait tenir compte de l'âge, il me semble qu'on devrait condamner davantage celui qui tue un enfant ; car contre les adultes on a plus d'un prétexte plausible de lutte et de combat ; mais contre ces petits êtres,
à peine arrivés à la lumière et entrés dans lVxistence, on ne saurait même inventer un sujet de plainte, tant ils sont absolument innocents, deux: donc qui forment des complots contre leur vie sont les plus cruels et les plus impitoyables des hommes, et notre sainte Loi, les ayant en horreur, les a déclarés dignes de mort. »
Dans la Vie de Joseph, Philon oppose la licence des jeunes Grecs, abandonnés dès quatorze ans au commerce des courtisanes , à la continence des jeunes Israélites, qui ne connaissent point l'amour avant le mariage et qui y arrivent vierges comme leurs femmes. On peut craindre qu'il n'y ait là quelque illusion, et qu'il ne prête à la jeunesse d'Israël trop de vertu ; mais la seule prétention à cette pureté de mœurs, n'eût-elle pas toujours été justifiée, était déjà pour les Juifs un titre d'honneur i.
Enfin, quand il dit que dans la maison du Sage (c'est-à-dire du Fidèle), hommes et femmes, serviteurs et maîtres, tous sont toujours prêts à accueillir un hôte et à avoir soin de lui, on reconnaît cette habitude d'hospitalité qu'entretenait chez les Juifs leur dispersion sur tous les points de la terre ; car ce ne serait pas assez de dire du monde romain, puisqu'il y avait encore des Juifs au delà des limites de l'empire.
1. Si l' Apologie des Juifs, qu'Eusèbe attribue à Philon et que nous n'avons plus, était authentique, il se vantait dans ce livre que les Juifs rejetaient également la castration des mâles, l'avortement des femmes, le plaisir qui ne va pas aux fins de la nature ; et qu'ils ne permettaient pas que, dans l'esclavage même, la femme fût séparée du mari ou les parents des enfants (Prépar. évany., VIII, 7).
Philon a fait un discours sur l'Humanité ou l'Amour duprochain. Il le montre dansMoyse, mais il en achève l'idée en y mettant tout ce qu'il trouve en lui-même. « Notre saint prophète, dit-il, ira pas de plus grand objet dans toute sa Loi que d'établir la concorde,, la fraternité, l'accord des esprits, l'union des cœurs, par où les familles, les cités, les peuples, les continents, enfin le genre humain tout entier doivent arriver au bonheur suprême. À l'heure qu'il est, ce ne sont encore là que des vœux ; mais ce seront un jour, j'en ai la confiance, des faits et des réalités, quand le Dieu qui donne chaque année l'abondance des récoltes fera abonder aussi la vertu. Et puisse-t-il ne pas nous en refuser notre part, puisque nous en nourrissons le désir depuis nos plus jeunes années. »
Il suffit de lire ces paroles d'un Juif pour abandonner l'idée trop répandue qu'il y a opposition, et même contradiction, entre le judaïsme et le christianisme, en ce qui touche le sentiment de la fraternité humaine. On a écrit par exemple : « Quelle analogie de fond peut-il exister entre la doctrine qui proclame la fraternité des hommes, et celle qui proclame qu'il n'y a qu'un peuple entre tous, le juif, et que Dieu n'a d'amour que pour ce peuple unique et cette unique race l ?» Il y a à cela beaucoup à répondre. D'abord, le plus ancien judaïsme et le plus juif n'a pas lui-même méconnu l'homme dans l'étran-
1. Ch. Dollfus, De la nature humaine, 18G8, p. 134. — On sait d'ailleurs qu'il n"y a pas d'esprit plus libéral que celui à qui j'emprunte cette citation.
LE JUDAÏSME ALEXANDRIN ET l'IULON. 443
ger, et j'ai cité là-dessus, dans mou étude de la Loi, des textes décisifs l. Le Dcutcronome, plus moderne, est plus vif encore (x, 19), et probablement se ressent déjà de l'influence des sentiments, sinon de la philosophie hellénique. Enfin c'est cette philosophie elle-même qui s'explique dans Philon. Mais cette fusion du judaïsme et de l'hellénisme, c'est précisément ce dont le christianisme est sorti, et ce n'est pas le christianisme qui doit avoir l'honneur de ce qu'il a puisé dans ses sources. L'épisode du Samaritain, dans le troisième Évangile, est une belle chose; mais, à côté du Deutéronome et de Philon, on ne peut pas dire qu'il y ait là précisément une nouveauté, et l'évangile de Marc reste au contraire bien en arrière de l'un et de l'autre, dans la scène entre Jésus et une femme des Gentils qui lui demande la guérison de sa fille. Il finit par lui accorder ce miracle, qu'elle lui arrache à force d'humilité et de foi ; mais.il lui avait dit d'abord que les miracles ne sont faits que pour les fidèles, lui jetant cette dure parole, «qu'il ne faut pas prendre le pain des enfants pour le jeter aux chiens » (vu, 27).
On ne peut oublier d'ailleurs que si les Juifs de cette époque croyaient fermement que leur dieu n'aimait que les Juifs, ils croyaient aussi que ce dieu ferait un jour des Juifs de tous les hommes.
Il y a un endroit où la charité de Philon réclame contre des textes trop étroits pour elle. Il vient de dire