Antiq., XX, h, 4. Voir aussi Derenbourg, p. 313 et
Philon, quant à lui, veut cependant que la Loi extérieure soit observée tout entière. C'est qu'il est de l'aristocratie juive ; il fait partie de ce que nous appellerions aujourd'hui le monde officiel ; ce monde est toujours fidèle aux traditions et aux institutions établies. J'ajoute que cette fidélité était particulièrement honorable chez une race vaincue et frémissant sous le joug, qui, en faisant trop bon marché de son passé, aurait risqué de paraître abdiquer son indépendance et son patriotisme même. Ce n'est pas moi qui reprocherai aux maîtres d'Alexandrie d'être restés Juifs obstinément, au lieu de se perdre dans la foule des sujets de Rome ; mais la fidélité n'est pas la foi ; celle-ci était affaiblie dans Philon par la philosophie ; pour obtenir cet attachement à la lettre, il ne donne d'autre raison qu'une sorte de respect humain : il faut ménager l'opinion ; il ne faut pas se faire tort aux yeux du grand nombre. Des hommes moins considérables que Philon, et qui craignaient moins de se compromettre, pouvaient être plus libres et moins bons Juifs, c'est-à-dire qu'ils allaient tout droit au christianisme.
On n'est pas moins frappé de l'idée que Philon donne de l'Eglise. Les mots grecs d'église et de synagogue, ixxXqorfa, cuvaycoyi], expriment également dans les Septante des choses juives. Ils traduisent deux mots hébreux, dont le premier signifie l'assemblée générale ou la communauté d'Israël, et l'autre le conseil suprême de la nation l. L'idée de la syna-
1. Les deux mots sont réunis dans un verset des Proverbes, v, 14.
gogue ne peul donc se séparer de l'existence nationale des Israélites, et elle est nécessairement demeurée juive. Celle de l'église a pu s'élargir el se généraliser, puisque les Juifs répandus dans le monde entier étaient surtout unis par leur foi. L'ecclesia n'étant d'ailleurs, dans le inonde hellénique, que la forme visible de la cité, l'idée toute philosophique d'une eité spirituelle s'esl trouvée naturellement exprimée, pour les Juifs hellénistes, par le mot d'église. Dans cette formule, l'église du Seigneur, en hébreu l'église de Iehova (Douter., xxm, I, etc.), Philon retrouvait la Cité de Zeus, par laquelle les Stoïques exprimaient la communauté des Sages. C'est ainsi qu'il nous parle de « l'Église sainte et divine », dont Moyse a dessiné le plan dans les Dix l'a iules.
Mais ce qui est surtout remarquable, e'est qu'avant Paul, Philon dit déjà qu'on n'appartient pas à cette cité dn Seigneur par la naissance, et pour être sorti d'Abraham. Commentant le passage du Deutéronome où le dieu des Juifs dit à son peuple que, s'il est infidèle à sa Loi, l'étranger prévaudra sur lui et sera le maître dans la terre sainte, il détourne ce passage dans un sens tout spirituel. A propos de ce verset : « L'étranger qui est chez toi montera par-dessus toi tout en haut, et toi tu descendras tout en bas (xxvm, 43) », ce qui n'exprime évidemment dans le texte que la domination des Gentils établis sur la terre juive, voici comment il s'explique : ce L'étranger, élevé bien haut par ses prospérités, sera l'objet de tous les regards ; on l'admirera et on le proclamera heureux pour ces m. 29
deux belles choses : Tune d'être venu vers Dieu, l'autre de s'être ainsi assuré sa récompense, une place dans le ciel, sur laquelle il n'est pas permis de s'expliquer. Au contraire, l'héritier d'un noble sang (o eoTîaxpior,;), ayant altéré le titre du métal de sa noblesse, sera entraîné dans les régions inférieures et dans les ténèbres du Tartare, afin que tous les hommes apprennent à être sages par ces exemples ; en voyant que Dieu aime la vertu, même quand elle sort d'une race indigne (ix Swyeveiaçjj et qu'il rejette la racine, tandis que la branche entée sur le tronc, qui s'est adoucie pour porter de bon fruit, est acceptée. »
Voilà ce qu'on a pris pour une nouveauté chrétienne, parce qu'on lit dans Paul [Rom., xi, 16) : « Si la racine est sainte, les branches le sont aussi. Maintenant si des branches ont été brisées, et si toi, olivier sauvage, tu as été enté à leur place, et as eu part ainsi à la vertu de la racine et à la sève de l'olivier, ne t'enorgueillis pas aux dépens de ces branches... Ce n'est pas toi qui portes la racine, mais la racine qui te porte, » etc. Il est bien évident que c'était là, avant qu'il fût question du christianisme, un lieu commun de la prédication juive l.
Cette Eglise que Pliilon rêve universelle, puisqu'il rêve qu'un jour tout sera juif, entre en commerce avec son dieu par le grand prêtre. Celui-là, suivant Pliilon, ne prie pas seulement, comme les autres prè-
1. On me dit que cette greffe d'une branche sauvage sur un arbre franc, que supposent les textes de Philon et de Paul, n'est pas conforme aux lois de l'histoire naturelle et de l'horticulture ; mais cela ne fait rien à mon sujet.
très, pour sa cité ; il prie pour le genre humain lout entier, ou même pour toute la nature ; il est devant le Créateur le représentant de la création, suppliant et reconnaissant. Aussi est-il bien au.-dessus, nonseulement de tous les particuliers, mais de tous les rois, du moins pendant le temps qu'il remplit cette fonction sacrée. — Si l'on ôte cette restriction, voilà le souverain pontife de l'Église romaine.
Je n'ai pas parlé jusqu'à présent des deux morceaux sur les Essées ou Essènes et sur les Thérapeutes qui se lisent dans les livres de Philon : je ne suis pas certain que les écrits où ils se trouvent soient authentiques1. On ne sait trop ce que c'est que les Thérapeutes, dont il n'est parlé nulle part ailleurs ; quant aux Esséniens, on les connaît aussi par Pline et par Joseph. Mais je ne puis comprendre, si les quelques pages que nous lisons à leur sujet sous le nom de Philon étaient bien de lui, qu'il n'eût pas (railleurs parlé d'eux une seule fois dans tout le reste de ses œuvres si volumineuses. Ils sont intéressants à étudier, mais je n'estime pas, non plus que M. Derenbourg, qu'ils doivent prendre une grande place dans l'histoire des origines du christianisme 2.
Après cette revue rapide, je ne crois pas que personne puisse douter que la doctrine judéo-hellénique de Philon ne contînt déjà une portion considé-
1. Au sujet du second de ces deux livres, celui de la Vie contemplative, voir M. Verncs, dans la Revue critique du 7 novembre 1874, p. 293-294.