CHAPITRE XI
J'en ai fini avec les textes; j'ai recueilli dans l'Ancien Testament les éléments du Nouveau, et dans Philon ce qui deviendra la doctrine des Pères de l'Église. Il me reste à montrer dans l'histoire, accompli déjà en grande partie avant celui qu'on a appelé le Christ, le grand fait de la soumission des Gentils au dieu des Juifs. Si on prend le mot de Gentils dans son sens le plus étendu, il est impossible de dire quand a commencé l'action religieuse des Juifs sur les autres peuples ; elle est au moins aussi ancienne que la dispersion. Si on considère seulement le monde hellénique (car c'est celui-là qui est devenu le monde chrétien), les Juifs eux-mêmes ont marqué la date de sa conversion, autant que ces dates morales peuvent se marquer, au règne de Ptolémée Philométor, c'est-à-dire à l'époque où un temple de Iehova fut élevé en Egypte, et où les livres saints furent traduits en grec :
« Au jour où régnera sur l'Egypte un roi qui sera le septième de race grecque, on verra le peuple du grand dieu conduire les hommes dans les voies de la véritable vie. » Sibyll., III, 192.
Et ailleurs (VI, 608) :
« Lorsqu'un roi, le septième des rois grecs sortis de la Macédoine, régnera sur l'Egypte... alors les hommes qui vivent sur la terre fléchiront le genou devant le dieu suprême, roi immortel, et les idoles faites de main d'homme tomberont livrées au feu, et ce dieu donnera aux hommes toute espèce de joie. La terre, les arbres, les troupeaux leur produiront tout ce qu'ils attendent, le vin, le miel, le lait, et le pain enfin, la plus excellente des nourritures. »
Il est évident que le poëte se laisse emporter à sa poésie. Il ne prétend pas sans doute que le monde entier fût juif sous le Philométor, et encore moins que l'âge d'or fût dès lors établi sur la terre. Tout cela, c'est l'avenir, mais un avenir qui a le règne du Philométor pour point de départ. Et c'est en Egypte en effet que les Juifs commencèrent leurs conquêtes sur l'hellénisme. Mais de là elles s'étendirent par tout le monde romain, et il se trouva peuplé de colonies juives, qui ne s'étaient pas formées seulement par la dispersion des Juifs d'origine et la multiplication de leurs enfants, mais aussi par le succès d'une propagande qui faisait partout de nouveaux Juifs, et encore plus de judaïsants.
J'ai cité déjà dans la première partie de mon travail [L'Hellénisme, t. II, p. 150) les passages qui témoignent de la place considérable que les Juifs tenaient à
LA CONVERSION DES GENTILS. fcoS
Rome dès le temps de Ciçéron, de l'influence qu'ils y avaient sur la multitude, et de l'action politique qu'ils exerçaient au profit du parti populaire contre celui de
l'aristocratie romaine et du sénat. Sous Auguste, une députatioo de cinquante Juifs étant venue apporter à l'empereur les réclamations de Jérusalem contre le gouvernement d'Àrchélaos, fils d'Hérode, les députés parurent au Palatin entourés de Juifs de Rome au nombre de plus de 8,000 i. Leur entêtement dans leurs idées, leur ardeur violente à faire des prosélytes était proverbiale : « Nous sommes en nombre, nous ferons comme les Juifs ; il faudra que tu passes dans nos rangs. » Ainsi parle Horace en raillant2, et, sur un tout autre ton, Jésus lui-même apostrophe ainsi les Pharisiens dans les évangiles : « Malheur à vous... qui courez la terre et la mer pour faire un prosélyte, et, quand vous l'avez, vous le faites pire que vous 3. » Strabon, dans ses Histoires, que nous n'avons plus, racontait que Sulla, pendant la guerre de Mithridate, avait eu à envoyer Lucullus en Cyrénaïque, pour y réprimer un soulèvement des Juifs, et il disait à ce propos : « Il y a quatre classes à Cyrène : les citoyens, les paysans, les métèques et les Juifs. Ceuxci se sont introduits dans toutes les cités, et il n'est pas aisé de trouver un endroit sur la terre, qui n'ait reçu cette race, et qui ne soit sous sa domination. »