‹ Le Christianisme et ses origines (volume 5)Chapitre 155 sur 183 · L'Hellénisme, tome I, pages 55 et · texte numérisé non relu

L'Hellénisme, tome I, pages 55 et

2. Tome I, p. 181, 228. Tome II, p. 28, 33, 238, 241. Voir aussi

DlOGÈNE, IX, 61.

à l'approche de l'ère chrétienne, quand l'empire romain s'achève, il est tout entier en proie aux religions étrangères. Le dieu Sabaze, la grande déesse de Syrie, le Mithra des Perses et la religion des Mages, avec ces pratiques occultes que de leur nom on a appelées magiques, risis et l'Osiris ou le Sérapis des Égyptiens, enfin et par-dessus tout le dieu des Juifs se disputent la foi des multitudes. La grande persécution qui s'éleva contre le judaïsme sous Tihère frappa aussi les cultes égyptiens.

On voit bien des causes à cet élan des populations vers les dieux étrangers : d'abord l'attrait même du nouveau, de l'exotique, de l'inconnu. Puis l'indépendance qui s'attachait à ces cultes, par cela même qu'ils n'étaient pas réglés par la puissance publique. Quand on adorait les dieux au nom de l'État, on gardait nécessairement une réserve et une dignité qui ne permettaient pas de s'abandonner aux fantaisies et aux emportements de la passion religieuse : elle se soulageait ailleurs. Les orgies, les scènes de délire, les flagellations même et les mutilations, apaisaient des besoins,, ou, si on veut, des appétits pour lesquels la piété officielle ne pouvait pas faire assez. Enfin ces dévotions irrégulières, et le plus souvent secrètes, avaient l'attrait du fruit défendu : ceux qui s'y livraient faisaient bande à part, et se soustrayaient ainsi aux autorités qui, dans le reste de leur vie, pesaient sur eux, mais qui n'osaient pas toujours les poursuivre jusque dans l'asile que leur ouvraient les dieux nouveaux. Dans une certaine mesure, la femme échap-

pait par là au despotisme du mari, l'esclave à celui du maître, les sujets aux conquérants ; les affiliés goûtaient dans leur culte le plaisir de la révolte.

Un homme de notre temps se demandera peut-être comment les esprits qui se dérobaient à l'empire des religions officielles ne se jetaient pas franchement dans l'irréligion absolue et ne repoussaient pas toute espace de dieux, ce qui paraît aujourd'hui si simple. Il n'y a qu'une chose à répondre : c'est que dans l'antiquité cela ne se pouvait pas, et que personne au monde ne l'eût osé. L'irréligion chez les anciens a eu deux formes : l'une, la plus hardie par l'esprit, mais la plus circonspecte par le langage, était la doctrine de l'école académique ou sceptique ; elle ne niait rien, et se bornait à soutenir que rien n'est évident ni démontré, et que l'esprit trouve des difficultés et des objections à tout; qu'il y en a aux croyances religieuses comme au reste. Elle s'abstenait de conclure et demeurait sur la défensive ; elle n'était qu'à l'usage des lettrés et ne pouvait devenir populaire. L'autre école d'irréligion est celle d'Épicure, plus agressive et plus insolente dans la forme, au fond moins libre et moins radicale. Tout en rejetant la providence des dieux, la divination, la prière, et en se moquant de ces choses, elle reconnaissait expressément les dieux eux-mêmes, et autorisait ainsi le culte public ; dès lors elle pouvait parler tout haut et s'adresser à la foule. Aussi elle eut une action qui dépassa de beaucoup celle de toutes les autres écoles, et elle descenditjusque dans des régions où il semble que celles-ci n'atteignissent

pas. Il y avait partout des épicuriens, el leur esprit, de plus on plus répandu, fit certainement auxreligions on mal considérable ; il en laissait subsister le dehors,

mais connue un corps dont il relirait le sanget la vie. Il ne faut que voir, pour mesurer la puissance de l'épicurisme, la haine qu'il inspirait aux hommes religieux.

Cependant il était bien difficile alors aune philosophie, si populaire et si vulgaire même qu'elle voulût être, de pénétrer jusqu'au [tins grand nombre. .Nous avons peineà nous figurer aujourd'hui quelle foule d'hommes restaient en dehors de tout enseignement ; il n'y avait pour la multitude ni écoles ni livres. Plus d'un texte témoigne que les livres étaient rares même chez les riches l ; mais ce qui frappe le plus est l'étrange opposition qui paraît entre la manière dont Cicéron traite des choses religieuses dans ses discours, et celle dont il s'exprime dans ses livres. Il est dévot au forum et au sénat; il y parle avec respect, et même avec émotion, non-seulement des dieux, mais aussi des auspices et des prodiges : au contraire, dans ses dialogues philosophiques, il ne croit guère aux dieux, et il se moque de la divination : « Tu prétends qu'il est difficile de nier les dieux : je le crois, si on pose la question dans l'assemblée du peuple, mais dans une conversation comme celle-ci, dans une conférence, rien de plus facile. » Et ailleurs : « Pour commencer par rharuspicine, je veux qu'on l'honore et qu'on la pra-

Page 1