L1 Hellénisme, t. II, p
tique dans l'intérêt de l'état et de la religion publique ; mais ici nous sommes entre nous, et nous pouvons chercher librement la vérité sans nous compromettre *. » Maintenant qu'on imagine dans notre temps un homme politique qui parlerait religion à la Chambre sur le ton d'un prêtre, et qui dans ses livres battrait en brèche toutes les croyances : cela ne peut pas même se concevoir. C'est que, dans notre temps, un penseur n'a devant lui qu'un seul public : la presse met en communication tous ceux qui peuvent lire ; que dis-je ? tous ceux qui ont seulement quelqu'un qui puisse lire pour eux; un peuple n'est plus divisé entre une multitude pour qui on prêche, et un public pour qui on raisonne. Dans l'empire romain, la plupart des hommes ne communiquaient pas entre eux par l'esprit. La philosophie n'avait donc pas la puissance de faire une révolution, et il était difficile d'ailleurs qu'elle en eût l'envie ; car elle ne s'intéressait pas à tout ce qui était trop au-dessous d'elle. Voltaire, qui vivait encore il y a cent ans, mais qui réellement est à plus de cent cinquante ans de nous, si on considère la date de sa naissance ; Voltaire, qui avait d'ailleurs dans la
1. Des Dieux, I, 22. De la Divinatioiï, II. 12. — Remarquons que Cicéron ne pouvait croire en péril cette religion publique qu'il tenait à préserver, et qui n'était pour lui que le culte de la grandeur romaine. Il ne craint donc rien de la philosophie, et il n'a pour les religions du dehors qu'une méprisante indifférence. C'est quand Rome parut en danger que les bons citoyens s'attachèrent passionnément à leurs dieux. Comme l'a dit M. Gefiroy, il suffit de relire les pages de Tacite sur la restauration du Capitol ■ Hist., IV, 53) pour comprendre de quel amour les vrais Romains embrassèrent alors les antiques croyances. Rome et les Barbares, 1874, p. 112.
raison une foi si vive, désespérait cependant qu'elle pût agir sur ce qu'il appelait la canaille, et abandonnait celle-ci à ses préjugés et à ses superstitions : les philosophes de l'antiquité devaient être encore plus défiants, et moins hardis à entreprendre. Ils agirent pourtant ; ils concoururent à détruire les religions qui régnaient, mais ce fut trop souvent au profit des nouvelles maladies religieuses qui s'engendraient de tous côtés et qui envahissaient l'humanité.
Ce n'est pas que la philosophie ne fit la guerre à ces religions autant ou plus qu'aux anciennes. Elle leur était un obstacle, et un grand obstacle, en répandant l'habitude de la réflexion et du doute et en maintenant la liberté de l'esprit. Mais sans parler des régions où son influence n'atteignait pas, beaucoup y échappaient parmi ceux mêmes qu'elle pouvait atteindre. Dans les temps mauvais, tels que ceux où naquit le christianisme, l'humanité n'a plus confiance dans la liberté ni dans la raison : le monde se jette alors sous le joug des religions asiatiques comme sous celui des chefs d'armées. Il s'était déjà passé quelque chose de semblable à Athènes au milieu du découragement qui suivit la catastrophe par laquelle se termina la guerre du Péloponèse. En même temps que les hommes allaient au-devant du despotisme macédonien, ils se montraient las, non-seulement de l'indépendance politique, mais encore de celle de l'esprit. On faisait la guerre à la philosophie ; on raillait les désaccords et les disputes des philosophes. Au contraire, on vantait cette autorité religieuse de l'Egypte,
4fii LE CHRISTIANISME ET SES ORIGINES.
qui trompait les hommes, on l'avouait, car on était encore trop près de Socrate pour être dupe, mais qui les trompait, disait-on, pour leur bien l. L'humanité s'abandonne plus complètement encore au temps des Césars. C'est alors que Diodore, célébrant le sacerdoce de Babylone, paraît envier pour les Hellènes le repos que les Chaldéens trouvaient dans l'immobilité de leurs traditions, et qu'il se montre dévoré, non de la soif de la vérité, mais du besoin de croire en aveugle. Élien parle comme Diodore, et on enest venu à faire à l'Orient un mérite de n'avoir jamais douté, c'est-à-dire de n'avoir jamais réfléchi 2. Pline, au temps des Flaviens, se plaignait de voir, sous l'influence des religions, l'esprit humain errer à tâtons en pleines ténèbres : vires religionis, ad quas maxime etiamnum caligat humanum genus 3. Voilà les misérables dispositions où étaient les peuples, quand ils se sont précipités vers le dieu des Juifs. Reste à chercher pourquoi, parmi les religions de l'Orient, ce fut celle des Juifs qui eut l'honneur de cette triste victoire. On peut en dire la raison en un mot : c'est que ce sont eux qui ont eu la passion la plus énergique.
Dans toutes les grandes révolutions, deux forces concourent, l'idée et la passion. L'idée est la force supérieure, sans laquelle rien ne se fait de considé-