III
ballottée d'abord entre l'Egypte et la Syrie, puis soumise à celle-ci, mais soumise de loin, et simple annexe d'un grand royaume, continua de vivre de sa vie propre. Sous Antiochos l'Épiphane, elle se sentit enveloppée par la domination grecque, et put croire son indépendance étouflée ; mais la faiblesse et la division du royaume de Syrie lui permirent de résister, et enfin de s'affranchir : elle fut libre sous les Àsmonées. L'étonnement et le respect que cette révolution inspira aux peuples voisins des Juifs assura à leur dieu un prestige qui s'augmenta de ce qu'eux-mêmes étaient répandus sur tous les points du monde, et en particulier de ce qu'ils s'étaient fait en Egypte une situation considérable, à la faveur des rivalités des deux royaumes grecs. Une fois établi, ce prestige ne s'effaça plus, et fit que les Romains eux-mêmes, de Pompée à Titus, c'est-à-dire durant cent quarante ans, supportèrent l'indépendance du dieu des Juifs et de son peuple.
En relevant les circonstances qui ont favorisé le judaïsme, je n'oublie pas, bien entendu, le génie même de la nation juive. Son génie a contribué à faire son histoire, comme son histoire a aidé au développement de son génie. La Bible, par laquelle ce génie s'est exprimé, est tout entière inspirée d'une pensée de réforme et d'affranchissement. La Loi est née d'une situation qu'on ne retrouve pas ailleurs dans l'histoire, celle du renouvellement d'une nation détruite, qui revit d'une manière imprévue. Après la ruine des deux royaumes et l'exil de Babylone, les Juifs, rentrés dans Jérusalem, y recommencèrent
une autre existence, à peu près comme les puritains de l'Angleterre transplantés en Amérique. Leur Loi n'est pas le dépôt des traditions d'un passé vieilli; elle ouvre au contraire une ère où le passé est effacé ; où il n'y a plus ni royauté ni aristocratie; elle établit le gouvernement de Iehova, c'est-à-dire, au fond, celui de la conscience publique. Cette théocratie, comme l'ont appelée les Juifs hellénistes, était une espèce de démocratie ; ce peuple fut toujours, en face de ses maîtres du dedans ou de dehors, un peuple au cou raide et indocile, et on n'est pas étonné d'entendre Philon, le grand docteur du judaïsme, célébrer la démocratie comme le meilleur des gouvernements.
Les parties de la Bible plus modernes que la Loi sont sorties, je le crois du moins, de la lutte contre les rois de Syrie et du rétablissement de l'indépendance. Celles qui se sont produites plus tard encore s'inspirent d'une autre lutte, plus sourde, mais non pas moins opiniâtre ni moins résolue, contre la tyrannie des Romains. Toute la Bible est donc animée d'un même esprit de liberté.
Mais ce qu'il y avait d'incomparable dans la situation des Juifs, c'est qu'ils formaient une société établie sur une idée. Le mot de Danton, qu'on n'emporte pas sa patrie à la semelle de ses souliers, ne peut s'appliquer à eux : ils emportaient avec eux leur patrie, car leur patrie était leur foi. Il y a d'autres exemples de peuples qui ne sont pas attachés à une terre ; ainsi les Grecs sont partout les Grecs. Mais s'ils ne vivent pas sur un même sol, ils sont unis par le sang et par
la langue : les Juifs se passaient d'une langue commune et pouvaient même se passer du lien du sang, puisque le premier venu devenait Juif du moment qu'il adoptait la foi juive, avec la circoncision qui était le signe de cette foi l. Ils avaient pourtant aussi un sol sacré, et le Temple de Jérusalem demeurait, même de loin, le centre de leur existence ; mais ces attaches matérielles ne servaient qu'à rendre plus forte, plus vivante et plus passionnée l'union spirituelle qui était le fond même du judaïsme.
Il est sans doute fort remarquable que la multitude des Juifs des pays grecs obéit à une autorité religieuse qui parlait l'hébreu ; mais cela ne doit pas nous faire oublier que l'instrument principal de la propagande juive a été le grec, et qu'il a été bien heureux pour cette propagande qu'elle trouvât sous sa main un monde unifié à la fois par l'hellénisme et par ce que Rome appelait fièrement la paix romaine. Cette époque où les Romains, faisant disparaître ce qui restait de l'empire macédonien, avaient ajouté, comme dit Philon, plusieurs Grèces à la Grèce, et hellénisé les portions les plus importantes des pays Barbares 2, cette époque est la seule dans l'histoire où ait pu se placer la conversion des Gentils. 11 a fallu l'unité du monde romain pour faire celle du monde judaïsant et, par suite, du monde chrétien.
Les Juifs constituaient donc dans l'empire romain