Dion Cassius, XXXVII
2. Philon parle ici comme Paul ; il regarde comme helléniques les pays latins.
une communauté isolée à la fois et universelle, dont les membres, étroitement unis entre eux, et échappant jusqu'à un certain point à la loi des cités où ils vivaient, se rattachaient à une tête qui demeurait indépendante, au moins dans Tordre religieux. Dans l'histoire de l'hellénisme, j'ai montré comment la philosophie hellénique avait établi dans le monde ancien ce qu'on peut appeler une puissance spirituelle, une Église, qui avait ses lois à elle; mais précisément parce qu'elle était toute spirituelle, et ne gouvernait que par l'idée, cette puissance avait des prises moins directes et moins immédiates sur la réalité. Le judaïsme formait une Église plus extérieure, plus visible aux yeux, plus capable d'un mouvement rapide et apparent, en un mot d'une révolution. Mais ce qu'il y a de bien remarquable, c'est que ces deux forces si essentiellement différentes, et même, en bien des points, si opposées l'une à l'autre et si hostiles, se trouvèrent, par un étrange concours de circonstances, associées dans la môme œuvre.
La philosophie avait écarté la pluralité naïve des dieux, qui exprimait la diversité des phénomènes, pour y substituer l'idée d'une divinité une, répondant à l'unité de la nature. Elle condamnait la représentation des dieux sous forme humaine ; elle n'était pas moins détachée des temples que des statues ; elle avait surtout en mépris ceux qui prétendaient honorer les dieux par l'offrande de la chair et du sang des animaux. Enfin elle avait ruiné la foi dans la divination, oracles, augures, haruspices.
Eli bien, les Juifs, même quanti ils n'étaient pas philosophes, criaient avec les philosophes, et plus haut qu'eux, contre toutes ces choses. Il vint d'ailleurs un moment où le dieu unique d'Israël se confondit naturellement dans leur esprit avec le dieu des philosophes ; mais en l'élargissant ainsi, ils n'en gardèrent pas moins la passion qu'ils avaient pour lui comme pour leur dieu propre, et la haine de ceux des Gentils. Comme il se trouva que ce dieu n'avait pas d'image, et qu'ainsi son peuple ne connaissait $ idoles que celles des dieux ennemis, ils détestèrent donc l'idolâtrie. Ils détestèrent aussi, je ne dirai pas la divination, mais toutes sortes de divinations qui n'étaient pas chez eux en usage, et qui se rattachaient dans leurs pensées à des cultes odieux. Ils avaient bien, comme les païens, des sacrifices, mais seulement, comme je le rappelais tout à l'heure, au Temple de Jérusalem ; de sorte que le plus grand nombre des Juifs, et surtout des judaïsants, passaient la plus grande partie de leur vie loin de ces fêtes sanglantes, habitués seulement à des lieux de prédication et de prière, où le culte était tout intérieur, et où on adorait Dieu, comme a dit plus tard le quatrième évangile, « en esprit et en vérité ». Augustin nous dit que dans le dieu des Juifs, un et sans image, Yarron reconnaissait le sien, c'est-à-dire celui de sa philosophie. Ill'appelait Jupiter ; eux le nommaient d'un autre nom ; mais dans sa pensée c'était le même l.
1. Aug., De civ. Dei, IV, 31 et 9. — De consensu Evangelistarum, I, 30.
On voit quel accord s'établissait ainsi entre les Juifs ennemis de la religion des Gentils et les Gentils détaches de leur propre religion. Mais tandis que ces derniers demeuraient d'ordinaire indifférents, et que sans servir les dieux, ou en ne les servant que le moins possible, ils ne leur en voulaient pourtant pas, non plus qu'à leurs statues, à leurs temples et à leurs fêtes, les Juifs, au contraire, ne voyaient tout cela qu'avec horreur, et c'est cette haine qui a fini par effacer la trace des dieux par toute la terre.
En admirant ces rencontres du judaïsme et de la philosophie, ajoutons d'ailleurs qu'il n'y a pas eu seulement rencontre, mais aussi action et influence réciproque. Les Juifs hellénistes, qui lisaient les livres grecs, pouvaient être pleinement pénétrés par la sagesse grecque ; le judaïsme palestinien, moins savant et moins curieux, ne pouvait pourtant échapper entièrement à l'infiltration des idées et des sentiments helléniques, qui tendaient à élargir la pensée juive. Et d'un autre côté, l'énergie et la passion juive ont dû se communiquer, parmi les Hellènes, à des âmes plus particulièrement ardentes ou chagrines.
L'accord qu'il y avait entre les Juifs et les philosophes en théologie se retrouvait dans la morale. Les mêmes protestations que les écoles de Pythagore, de Platon, des Stoïques. avaient élevées contre les corruptions ou les injustices des peuples ou des puissants, les Juifs les faisaient entendre avec plus d'à-* prêté encore contre les vices des Gentils. Les deux grandes vertus stoïques, l'austérité et l'humanité,
semblaient être chez les Juifs les vertus de toute une race.
Une communauté d'opprimés déteste naturellement le luxe et le libertinage, parce que l'un et l'autre sont surtout à l'usage des maîtres, riches de leurs déprédations, et qui peuvent se permettre toutes les insolences. Que l'on considère, par exemple, l'amour dépravé des garçons : outre l'instinct commun à tous qui le condamne, outre la religion de la famille, que développait chez les Juifs le besoin de multiplier pour se fortifier, quelle aversion d'ailleurs ne devaient-ils pas éprouver pour des débauches qui s'alimentaient surtout par l'esclavage, quand eux-mêmes fournissaient tant de recrues à l'esclavage, et quand leur plus fière jeunesse, pour avoir essayé de défendre son dieu et son indépendance, était livrée aux maisons de prostitution !
On sait que la Loi consacrait la polygamie, et quand on pense à cela, on ne comprend pas d'abord que la communication morale ait pu s'établir entre les Juifs et le monde hellénique ; d'autant qu'aujourd'hui la polygamie sépare l'islam de la chrétienté par une barrière qui parait infranchissable. L'explication de ce problème est sans doute que la polygamie, quoique écrite dans la Loi, n'était plus dans les mœurs des Juifs à l'époque chrétienne. Joseph témoigne qu'on l'avait vue encore dans le palais d'Hérode, qui avait ' un véritable harem ; mais il a soin d'expliquer en cet endroit qu'elle était permise par la loi juive, et s'il a eu besoin de l'apprendre à ses lecteurs Grecs ou Romains,
cela prouve au moins que les Juifs ne la pratiquaient pas en pays hellénique l. On peut douter qu'elle se fût conservée même en Judée, car on ne nous en parle jamais ; et ce qui est bien à remarquer, c'est qu'il n'en est pas question dans les évangiles, et qu'on n'y rapporte pas une seule parole de Jésus à ce sujet. 11 y a donc tout lieu de croire que les mœurs helléniques avaient prévalu en ce point chez les Juifs sur leurs traditions 2.
Au delà de l'austérité, il y a l'ascétisme. Il ne date pas de ce temps, quoiqu'il se soit répandu alors plus que jamais ; il n'est pas non plus particulier au judaïsme. C'est dans l'Inde surtout qu'il triomphe, et on le retrouve en Egypte ; mais en Grèce môme, les Pythagoriques sont des ascètes, et les Cyniques ressemblent aux moines du bouddhisme ; ils vivent durement, sans plaisir, sans femme, sans enfant ; ils n'ont rien à eux. Si Jésus, dans l'évangile, dit à un jeune homme : « Vends tout ce que tu as, donne-le et viens ; » c'est précisément ce que Diogène avait dit à Cratès, et Cratès l'avait fait 3. Mais à l'époque où nous sommes, la Judée présentait le spectacle d'une communauté de plus de 4,000 hommes, célèbre sous le nom d'Essées ou d'Essènes, établie à quelque distance du rivage occidental de la mer Morte. Ils étaient distribués en divers groupes de cénobites, vivant du tra-