‹ Le Christianisme et ses origines (volume 5)Chapitre 162 sur 183 · La quatrième à partir du lever du soleil · texte numérisé non relu

La quatrième à partir du lever du soleil

mes aussi avaient leur part à tout cela. On les enlevait comme ou aurait fait dans une guerre, nonseulement sur la place, mais encore en plein théâtre ; d'après la première accusation venue, on les produisait sur la scène avec les plus brutales insolences. Quand on les reconnaissait pour n'être pas des nôtres, on les relâchait ; car il s'en trouvait beaucoup qu'on avait saisies comme Juives sans une information suffisante. Quand on voyait qu'elles l'étaient en effet, les spectateurs devenaient autant de tyrans qui ordonnaient qu'on leur présentât de la viande de porc. Si elles y goûtaient parce qu'elles avaient peur, on les laissait aller sans les inquiéter davantage ; mais celles qui avaient plus d'énergie étaient livrées aux tourmenteurs, qui leur infligeaient des traitements abominables. » Lorsqu'on prétend forcer ainsi la nature humaine, on ne fait quelquefois que l'endurcir, et il se trouve des âmes à qui on peut bien faire tout souffrir,, mais qui arrivent à tout supporter. Joseph ne craint pas de prendre ses lecteurs à témoin du grand nombre des Juifs qu'en a vus souvent subir tous les supplices, « plutôt que de dire une parole contre la Loi ». Il dit encore : « J'imagine que plusieurs, parmi nos maîtres, n'agissaient pas tant par esprit de haine contre nous, que par l'envie de voir de leurs yeux un spectacle extraordinaire, celui d'hommes fermement convaincus qu'il ne pouvait y avoir pour eux rien qui fût un mal, que de se laisser contraindre à dire ou à faire quelque chose contre leurs lois. » Et dans son histoire de la guerre de Judée, il nous montre

en effet des centaines d'hommes de qui on ne peut obtenir, par les tortures les plus raffinées, qu'ils appellent César du nom de maître, parée que leur religion ne leur permettait de donner ce nom qu'à leur dieu l.

Ces Essées, dont je parlais tout à l'heure, ces cénobites, dont la solitude semblait abriter des âmes si paisibles, fournirent les plus intrépides des martyrs ; aucun supplice ne pouvait les réduire seulement à demander grâce ou à pousser une plainte. Au reste, une exaltation comme celle des Essées ne va pas sans fanatisme : si un d'entre eux, pour quelque faute grave, s'était fait chasser de la communauté, Joseph prétend que plutôt que d'aller chercher sa vie ailleurs, en touchant aux viandes des profanes, il ne se soutenait qu'avec des herbes qui ne l'empêchaient pas de mourir de faim, et il arrivait que ses anciens frères, touchés de ce désespoir, le recueillaient à l'extrémité et le rétablissaient parmi eux.

Ce fanatisme des Juifs, qui faisait leur défense contre l'oppression, était bien autrement intéressant et respectable que celui qui se dépensait ailleurs, ainsi que j'ai eu occasion de le rappeler, en fureurs extravagantes et stériles, telles que celles des Galles. Les Juifs avaient, pour se préserver de ces scandales, la majesté d'une religion réglée par la Loi et par des autorités vénérées. Ils formaient une armée enrégimentée pour

1. Contre Apion, II, 30, 31. Guerre des Juifs, VII, x, 1. Antiquités, XVIII, i, 6.

une grande cause, et non des troupes d'aventuriers et d'enfants perdus.

Concluons donc que la propagande juive était révolutionnaire, et c'est ce qui a fait son succès. Le inonde, de plus en plus détaché de ses dieux trop humains et de leur mythologie, cherchait une religion plus pure, et cela l'attirait déjà vers les Juifs ; mais ce qui l'entraîna surtout, c'est que de côté soufflait plus que de partout ailleurs un esprit de protestation démocratique. Ces psaumes juifs, qu'on entendait dans les lieux de prières ou proseuctères, adressent un continuel défi au méchant oppresseur du juste ; Israël y brave la prospérité des Gentils, leurs richesses, leurs chevaux et leurs chars, opposant à tout cela le nom du Seigneur ; car le Seigneur est celui « qui renverse le trône des puissants, et qui élève les petits à leur place l ». La religion juive maudissait le monde hellénique : ses temples et ses fêtes, ses théâtres et ses amphithéâtres, ses lieux de prostitution, ses armées, instrument de l'oppression du genre humain. Elle recrutait, pour servir son dieu, « tous les mauvais », c'est l'expression de Tacite2, c'est-à-dire tous ceux qui dans chaque cité étaient les ennemis de Tordre établi.

— Mais comment les Juifs pouvaient-ils gagner la multitude, puisque la multitude les détestait? — Ils étaient détestés sans doute, comme les chrétiens le furent après eux : d'autant plus détestés par les uns,

Page 1