Pessimus quisque
qu'ils avaient plus d'empire sur les autres. On pouvait mesurer leur force aux haines mêmes qu'ils excitaient; le monde se sentait subjugué, et se vengeait par ces haines.
Mais enfin quelle a été la mesure des conquêtes des Juifs et de l'action qu'ils ont exercée, avant qu'il y eût des chrétiens? Il nous est bien difficile de le déterminer. Fleury, dans ses Mœurs des Israélites, dit simplement (n° 33) : « Il y avait de temps ni temps quelques Gentils qui se convertissaient, et qui se faisaient prosélytes. » Ce n'est évidemment pas assez dire. Quand même on écarterait les témoignages qui se rapportent au temps de Gaïus, de Claude ou de Néron, parce qu'on supposerait que les écrivains, à cette date, ont pu confondre avec les Juifs les chrétiens, il suffit de ce qui arriva aux Juifs sous Tibère en Tan 19 de notre ère, pour établir qu'il y avait déjà à cette époque une propagande juive, dont le succès irritait le Sénat et l'empereur. « On prit aussi des mesures, dit Tacite, pour faire disparaître les cultes de l'Egypte et de la Judée. » Tacite prend les choses en gros, sans daigner y regarder de plus près; Joseph est plus explicite '. Il nous apprend qu'à la suite d'une aventure scandaleuse, où se trouvèrent mêlés des prêtres d'Isis, et dont je n'ai pas à parler ici, les prêtres compromis furent mis en croix, et la statue de leur déesse jetée dans le Tibre : voilà pour ce qui regarde les cultes égyptiens. Quant aux Juifs, Joseph
1. Tacite, Ann., II, 85. Joseph, Antiq., XVIII, m, 4-5. 111. 31
dit qu'ils furent chassés de Rome (dans Tacite, c'est de l'Italie), à cause des manœuvres d'un intrigant « qui prêchait dans Rome la Loi de Moyse » ; il était assisté de trois hommes de la même espèce. Ils avaient converti une Fulvia, femme de la première distinction, et lui avaient escroqué des sommes considérables, sous prétexte d'offrande au temple de Jérusalem. Son mari se plaignit à l'empereur, qui s'en prit à tous les Juifs. « Un sénatus-consulte, dit Tacite, décida que 4,000 hommes de sang affranchi, et d'âge propre à porter les armes, seraient embarqués pour la Sardaigne, afin d'y servir contre les brigands. S'il arrivait que l'insalubrité du climat les fit périr, la perte ne serait pas grande. Le reste devait être banni, à moins d'abjurer, dans un temps donné, un culte sacrilège. » Joseph ajoute que, parmi les 4,000 beaucoup se laissèrent tuer, plutôt que de se soumettre au service militaire, par fidélité à la Loi. Il est à croire que ceux qui ne furent que chassés n'avaient d'autre tort que d'être Juifs; on ne pouvait leur demander de cesser de l'être, et c'était assez de se débarrasser d'eux. Si d'autres furent frappés plus sévèrement, c'est sans doute que leur judaïsme avait un caractère plus marqué d'hostilité contre la religion publique et l'autorité romaine. On devait en vouloir surtout à ceux qui n'étaient pas Juifs de naissance; j'imagine donc que c'étaient des convertis, ou des convertisseurs (elles uns supposent l'existence des autres), qui faisaient la plus grande part de ces malheureux. J'ajoute qu'on ne croira pas volontiers,
LA COiNVERSION DES GENTILS. i83
sur la foi de Joseph, que l'histoire de l'ulvia ait été la seule cause de ces rigueurs; elle eu aura été seulement l'occasion. En réalité, la religion de Home se sentait menacée, et l'État avec elle. Ce fut bien là une persécution, toute pareille à celles qui frappèrent plus tard les chrétiens ; elle fit des milliers de confesseurs et un certain nombre de martyrs, et c'est une des injustices de l'Eglise envers les Juifs que de ne l'avoir pas inscrite dans ses annales l.
Maintenant ces convertis étaient-ils tout à fait des Juifs? Je ne sais ; la circoncision pouvait être un grand obstacle, et arrêter bien des gens. Cependant il faut remarquer ce que Suétone raconte d'enquêtes officielles faites sous Domitien pour reconnaître ceux qui dissimulaient la circoncision, afin de ne pas payer au fisc de César l'impôt qu'on avait mis sur les Juifs. Cela suppose que beaucoup étaient circoncis sans être connus pour Juifs. Suétone vit examiner ainsi devant lui, par le procurateur même de l'empereur, un vieillard de quatre-vingt-dix ans, qui n'était pas sans doute un homme du bas peuple, sans quoi Suétone n'aurait pas fait attention à lui. La circoncision pouvait être plus fréquente encore chez les petites gens. Mais ce qui incontestablement se multipliait tous les jours et se répandait de tous côtés, c'était, à côté des Juifs, les judaïsants 2. Ceux-là priaient le dieu des Juifs, et
1. Ces grands coups d'autorité étaient d'ailleurs plus durs et plus odieux qu'efficaces. Trente ans après, sous Claude, Rome était de nouveau pleine de Juifs, puisqu'on nous dit qu'il les en chassa, à la suite de certains troubles. Suétone, Claude, 25.