PRÉFACE. XXI
de tous côtés. Les prêtresses d'Enna vinrent au-devant de lui en procession solennelle pour protester contre l'enlèvement de leur déesse : « Tout un peuple suivait, avec des pleurs et des gémissements tels qu'on aurait cru la ville plongée dans le deuil d'une de ces morts qui produisent une consternation universelle. » Que veut-on de plus en fait d'émotions et de transports1? On insiste : Mais la Passion! mais le Jardin des Oliviers et le Calvaire ! Que mettre à côté de Jésus délaissé, trahi, abîmé dans l'humiliation et la tristesse, couvert d'insultes, de crachats, de coups et de plaies, cloué enfin sur une croix, et, là, criant à son père : « Pourquoi m'as-tu abandonné?» ou bien laissant tomber la sainte et douce prière : « Pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font? » Ce n'est plus une simple aventure tragique, comme celles des personnages divins dont je parlais tout à l'heure ; c'est le Fils de Dieu qui meurt pour nous sauver, pour expier nos péchés; qui souffre non-seulement pour nous, mais aussi par nous, et, en le faisant souffrir, nous ne lassons pas sa tendresse. C'est là sans doute, pour l'éloquence pathétique, un thème tout à fait à part. En prêchant la Passion, Bossuet s'écrie : « Laissons attendrir nos cœurs à cet objet de pitié ; ne sortons pas les yeux secs de ce grand spectacle du Calvaire. Il n'y a point de cœur assez dur pour voir couler le sang humain
1. Tanti ftetus gemitusque fiebant ut acerbissimus tota urbe luctus versari videretur. Verr. IV, 50.