CHAPITRE PREMIER
La propagande chrétienne a été précédée de plusieurs siècles par une propagande juive ; c'est celleci qui a rendu l'autre possible et qui en a préparé le succès. On ne peut dire précisément à quel moment les Juifs ont commencé à se mêler aux races grecques; mais c'est seulement après qu'à Alexandrie, où ils étaient établis, ils eurent traduit en grec leurs Écritures, qu'ils commencèrent véritablement à exercer sur les esprits du monde hellénique cette action puissante qui devait aboutir à l'avènement du Christianisme.
Qu'était-ce à l'origine que ces Juifs, ou plutôt ces Israélites, car c'est leur nom primitif? Ils prétendent m. 1
être sortis d'une famille de nomades, qui de la Chaidée était venue s'établir dans la Palestine, d'où elle avait émigré en Egypte. Mais, quoi qu'il en soit de cette famille, le peuple lui-même ne paraît pour la première fois qu'en Egypte, où on peut croire qu'il était venu directement de Chaldée : il y vit longtemps sous la domination des Égyptiens, jusqu'à ce qu'il se révolte et qu'il échappe à la servitude en se transportant dans le prétendu pays de ses pères, la Palestine, dont il devient maître. Ce peuple n'est pas le seul, à beaucoup près, qui doive son origine à des fugitifs et à des proscrits ; mais ce qu'il a de particulier, c'est qu'il est retombé, après un certain temps, dans une condition semblable à celle par laquelle il avait commencé, et que la portion de son existence vraiment éclairée par l'histoire s'est passée tout entière dans la sujétion et l'oppression. Menacés de bonne heure, à l'époque môme de leur prospérité et de leur indépendance, par les grands empires qui l'entourent, les Israélites se débattent longtemps contre la conquête et succombent enfin; ils ne font plus alors que passer d'une domination à une autre, des Assyriens ou des Babyloniens aux Perses, des Pers aux Macédoniens d'Egypte ou de Syrie, des Macédoniens aux Romains; mais ils résistent tour à tour à luus leurs maîtres et finissent par être détruits au lieu d'être subjugués. L'antique récit de leur captivité en Ég\ pte est donc en quelque sorte le symbole de toute leur histoire. Quand ils ne se dérobent plus à la servitude par un exode, ils trouvent d'autres défenses.
non moins sûres que la nier Houge ou le désert ; ils s'enveloppent de leur foi comme d'un retranchement où la domination ne pénètre pas ; ils vivent à part de leurs maîtres, et, seuls parmi toutes les races conquises, ils demeurent fermés et inaccessibles à la religion des vainqueurs.
Mais, en même temps que la nation d'Israël opposait à tout ce qu'on entreprenait sur elle une résistance invincible, elle ne se retranchait pas néanmoins dans un isolement qui l'eût empêchée elle-même d'entreprendre. Sans se laisser entamer, elle réussissait à entamer, au contraire, les populations de toute origine par une action sourde et incessante, s'aidant tour à tour de leurs intérêts commerciaux, ou politiques, ou moraux. Elle ne cédait jamais rien et elle gagnait tous les jours quelque chose : ce sont ces deux caractères essentiels et dictincts qui ont fait le succès de la propagande d'Israël. 11 serait intéressant de rechercher quelles circonstances historiques ont favorisé, dès les anciens temps, le développement de ces instincts, sans doute naturels à la race ; mais nous ne remontons pas bien haut dans leur histoire. On ne connaît vraiment un peuple qu'à partir du temps d'où date sa littérature, et la littérature des Hébreux, la Bible, qui a passé longtemps pour si prodigieusement antique, ne l'est pas beaucoup en réalité.
Cependant cette littérature, quelle qu'en soit la date, contient toute la suite de leurs annales, et ces annales prétendent remonter jusqu'au commence-
ment du monde, et jusqu'à la naissance d'un premier homme, qu'elles appellent simplement l'Homme : c'est ce que veut dire Adam en hébreu. D'Adam elles nous conduisent à Abraham, qui vit en Chaldée, d'où il vient, dit-on, en passant l'Euphrate, s'établir en Palestine. 11 reçoit la promesse divine que cette terre sera un jour la possession d'un peuple qui doit sortir de lui.
Jacob, petit-fils d'Abraham, chassé de la Palestine par la lamine, s'établit en Egypte. C'est là qu'il nait de lui tout un peuple, qui, après un long temps d'oppression, est tiré d'Egypte par Moyse, et conduit dans la Palestine par le désert.
On n'a pas retrouvé jusqu'ici la trace de ces événements, insignifiants pour les Egyptiens, dans les monuments antiques de l'Egypte. Il est vrai que, dans des fragments d'une histoire grecque de l'Egypte, citée par Joseph sous le nom du prêtre égyptien Manélhon, il est. parlé d'un peuple étranger, les Hycsos ou Pasteurs1, qui avaient jadis conquis l'Egypte, maltraité ses habitants et insulté ses dieux, et qui, au bout de cinq cents ans, ayant été enfin chassés d'Egypte, s'étaient établis enJudéeet y avaient fondé Jérusalem. 11 était dit aussi dans cette histoire que plus tard un roi Aménophis, invité par les dieux à purgerson royaume deslépreux et des hommes souillés par d'autres maladies impures, avait fait ramasser ces hommes et les avait fait jeter dans des carrières,, puis les avait laissés s'é-
1. Pour l'explication du mot Hycsos, qui contient plutôt l'idée de brigands que celle de pasteurs, voir Maspero, Histoire ancienne ries peuples de l'Orient, 1875, p. 171.
tablirdans une ville desllycsos, Avaris,que ceux-ci avaient abandonnée; que cette population se révolta sous un chef nommé Osarsiph, qui depuis changea son nom contre celui de Moyse ; qu'ils reçurent dans Avaris desllycsos rappelés de Jérusalem ; que, avec eux, ils firent en Egypte toutes les horreurs imaginables, et insultèrent brutalement à la religion des Egyptiens. Le fameux papyrus Harris, récemment retrouvé, parle en effet de ce peuple impur et impie qui fut quelque temps maître de l'Egypte ; mais il n'est question dans le papyrus ni de Jérusalem, bien entendu, ni de Moyse; et il est à croire que c'est seulement dans des temps modernes, et après l'établissement d'Onias en Egypte, que des Egyptiens ennemis des Juifs s'avisèrent d'identifier ceux-ci avec le peuple odieux et sacrilège, sous qui l'antique Egypte et sa religion avaient tant souffert l.
Les hommes que Moyse avait conduits dans la Palestinela conquirent sur les peuples qui l'habitaient, et qui appelèrent ces émigrés les Hébreux, c'est-à-dire ceux de l'autre rive (de l'Euphrate) 2. Eux-mêmes
1. Sur ce passage du papyrus Harris, voir les Transactions of the Society of biblical arc/iéeologj/, t. I, 1S72, p. 355. — Voir aussi Joseph, Contre Apion, I, 14 et 20, et mon Mémoire sur la date des écrits oui portent tes noms de Uérose et de Manéthon, 1873 (librairie Hachette). J'aurais pu mettre pour épigraphe à ce Mémoire quelques lignes de M. Renan : « Certes la critique a tout droit de suspecter les compositions de l'école alexandrine qui, sous le nom de Bérose, de Manéthon, de Sanchoniathon, prétendent nous représenter de vieilles littératures disparues pour jamais. » Histoire des langues sémitiques, Ve édit. 1855, p. 231.
2. La Genèse applique ce mot pour la première fois à Abraham émigrant de ia Chaldée (xm, 14\
s'appelaient du nom d'Israël, qui signifie soldat d'un dieu : c'était, d'après la tradition, le nom que la voix de ce dieu avait donné à Jacob lui-même.
La tradition veut encore que ce soit Moyse qui ait donné aux Israélites ce qu'ils appellent leur Loi, l'ayant lui-même reçue de son dieu ; mais on verra que cela ne peut être admis et qu'il y a en réalité bien des siècles entre le temps où l'on place Moyse et celui où furent écrits les livres de la Loi.
Il ne paraît même pas que les Israélites établis en Palestine aient constitué de longtemps ce qu'on peut appeler une nation. Les suffètes ou juges qui figurent seuls pendant des siècles dans leurs annales appartiennent tantôt à une tribu, tantôt à une autre, et paraissent comme au hasard en tel ou tel endroit, sans aucune loi de succession et sans aucun siège de gouvernement, laissant même entre eux des intervalles tout à fait vides : il y a une femme parmi eux. Ce sont des chefs qui s'élèvent là où les Hébreux sont attaqués par leurs voisins, et qui, si leurs armes sont heureuses, réunissent alors naturellement autour d'eux des hommes de tout le pays. Il s'établit enfinune royauté, qui se fonde dans les montagnes du sud de la terre Israélite, parmi les tribus de Benjamin et de Jutla ; Saûl est de la première et David de la seconde. David assied cette royauté dans la ville de Jérusalem, qu'il enlève au peuple des Jébuséens. Son fils Salomon y règne après lui : le nom de Salomon représentait pour les Israélites l'idéal même de la royauté, d'une royauté entourée de toute espèce de
grandeur et d'éclat. Mais on raconte que, aussitôt après sa mort, la nation israéliie se sépara en deux royaumes: celui du nord, le plus étendu, comprenant à lui seul dix tribus sur douze, garde le nom de royaume d'Israël. On l'appelle aussi du nomd'Épliraïm, la plus grande et la plus puissante des dix tribus, ou de celui de la ville de Samarie, qui en devint la capitale. L'autre royaume, appelé du nom de Juda et borné à cette tribu et à celle de Benjamin, resta, dit-on, celui des descendants de Salomon, et eut son siège à Jérusalem.
Rien de plus troublé que l'existence du royaume du nord ; au dehors et au dedans des révolutions incessantes frappent les rois et les dynasties. Après s'être défendue avec peine contre les Syriens, Samarie fut perdue du jour où elle eut affaire aux rois d'Assyrie. Elle fut détruite enfin dans les premières années du vme siècle avant notre ère, et la population en fut transportée dans le pays des Assyriens.
Le royaume du sud resta fidèle à une race royale qui se vantait de sortir de Salomon et de David. Souvent menacé par ses voisins, il fut mis en trèsgrand danger par la même invasion assyrienne qui termina l'existence de Samarie. Il y échappa pourtant et subsista encore plus d'un siècle. Durant ce temps même, il semble que Juda grandit par le malheur de ses frères, et que le. lien assez lâche de la conquête assyrienne laissa les villes de Samarie se rattacher à l'autorité des rois de Jérusalem. La tribu de Juda conduisit désormais toutes les autres, et
c'est à partir de là que le nom de Iehoudim, qui désignait les hommes de cette tribu, commença à figurer dans l'histoire l.
Cependant les Chaldéens, qui avaient succédé à la puissance des Assyriens, envahirent à leur tour la Judée. Jérusalem périt elle-même à l'entrée du vie siècle, et les enfants de Juda allèrent uvre esclaves à Babylone. Mais un événement extraordinaire, la chute soudaine de l'empire de Babylone, vint mettre fin à cet exil, et les ramena dans le pays de leurs pères.
Ce sont les hommes de Juda qui reprirent ainsi possession de la Palestine, n'ayant pas cessé de former dans l'exil même un corps de peuple. Les dix tribus dont était composé le royaume du nord, déjà détruit depuis près de deux cents ans, ne se reconstituèrent pas. Ceux de Juda eux-mêmes ne revinrent pas tous, et il resta ainsi, répandus de côté et d'autre, un grand nombre de fils d'Israël, qui finirent par s'appeler tous, ainsi que tous ceux qui peuplaient la Palestine, du nom des Judéens ou Juifs, les seuls qui étaient en vue. Ces communautés juives se développèrent d'ailleurs avec le temps de telle sorte, qu'il
1 . Iehoudim se trouve pour la première fois dans le second livre des Rois pour désigner ceux de Juda, au moment où vient d'être racontée l'invasion du royaume de Samarie par les Assyriens (xvi, 7). Ce nom n'est employé nulle part dans la Bible au sens général d'Israélites, si ce n'est dans le livre très-récent d'Esther, ou dans des livres grecs plus récents encore.
Iehoudim a donné 'Iouôauot et Judaei. Juif est une transformation, ou plutôt une altération de judaeum ; les linguistes ne s'en rendent pas bien compte. Juif semble supposer la forme judivum.
se trouva que la plus grande partie des Juifs étaient établis hors de la Judée. C'est cet état des Juifs, disséminés par toute la terre depuis la transmigration à Babylone, qui finit par s'appeler d'un seul mot, la Dispersion \
Cyrus permit aux Juifs de relever Jérusalem et de rétablir leur existence nationale. Ils vécurent dès lors sous l'obéissance de l'étranger, mais dominés plutôt qu'asservis, et ne se laissant pas prendre tout entiers. Cette espèce d'indépendance, que la Perse n'inquiéta pas, que la royauté macédonienne de Syrie menaça et troubla longtemps, mais qu'elle fut forcée de respecter, ils la maintinrent, dans une certaine mesure sous les Romains mêmes, et restèrent au milieu de leur empire lés plus libres des sujets. On ne put leur arracher cette liberté que bien tard, et Rome eut à faire pour cela un effort extraordinaire.
C'est leur religion qui leur a fait cette situation à part, et qui est l'âme de leur histoire ; mais, pour étudier cette religion, à quels monuments pouvons-nous nous adresser? Les plus anciens livres que nous ayons sont ceux qu'on a attribués à Moyse, et qui renferment ce qu'on appelle sa Loi : on verra que ces livres sont probablement postérieurs de plus de dix siècles à l'époque où on place ce personnage. Mais, dans leur partie historique, ces livres, ainsi que d'autres plus récents encore, qui portent les noms de Josué, des Juges, de Samuel et des Rois, se composent de récits