Idole n'est quo le mot gpec qui veut dire image
Maintenant ai-je besoin d'ajouter que ni avant, ni après la Loi Israël n'a jamais été ce qu'on appelle monothéiste ? Le monothéisme est mYe idée philosophique, qui n'est devenue une croyance religieuse qu'à l'époque où la philosophie est entrée dans la religion, c'est-à-dire à l'époque chrétienne. Aucune religion de l'antiquité n'a été monothéiste.
.Non-seulement les anciens Israélites adoraient d'autres dieux que Ieliova (c'est ce qui va être établi tout à l'heure) ; mais il paraît qu'ils n'ont pas toujours connu Iehova, et qu'ils n'ont pas toujours eu un dieu particulier. Ils reconnaissaient d'une manière générale les dieux, Eloliim.
11 est vrai que, dans la Bible, ce nom ftÊlohim, qUpique pluriel par nature, ne s'emploie qu'au singulier ; l'adjectif ou le verbe qui y est joint reste au singulier, de manière <\x\Elohim ne désigne qu'un seul dieu, celui que les Juifs adoraient au temps de la Bible. Il en est de même des mots Adonaï (les seigneurs), Schaddaï (les forts) : c'est ce que les hébraïsants appellent le pluriel de majesté. Mais la critique philosophique a pensé, et rien n'est plus légitime, que cet idiotisme même doit s/expliquer, et que l'explication la plus naturelle est de croire qu É/ohim, à l'origine, a été un pluriel véritable ; qu'il y a eu un temps où les Hébreux invoquaient « les dieux », et croyaient que c'étaient «les dieux» qui gouvernaient leurs affaires. Cette conjecture, déjà par elle-même si plausible, est confirmée par trois ou quatre passages qui subsistent encore dans la Bible, où Élohim est bien un
pluriel, construit avec le verbe au pluriel. Abraham dit : « Quand les dieux m,o?itMt sortir de la demeure de mon père (xx, 13). » Jacob élève un autel à l'endroit où les dieux lui ont apparu, au pluriel encore (xl, 7), etc. '. Voici quelque chose de plus explicite. Non» seulement l'Élohim de l&Genèse dit au pluriel : « Faisons, descendons (i, 26 ; xi, 7) ; » mais le serpent ayant dit à l'homme et à la femme, pour les exciter à cueillir le fruit de l'arbre de la science du bien et du mal : « Si vous mangez ce fruit, vous serez comme des dieux (m, 5) : » Iehova lui-même, quand la faute est commise, dit à son tour avec ironie (m, 22) : « Voilà que l'homme est devenu comme un de nous. » Ces passages très-clairs peuvent servira en interpréter d'autres, où le pluriel a moins d'évidence. Dans le récit sur les géants (vi, 2), il est probable qu'il faut lire au pluriel : « Les fils des dieux (c'est-à-dire, les dieux) voyant que les fdles des hommes étaient belles, prirent des femmes parmi elles, » — et non pas : « Les fils du dieu.» Enfin la triple apparition dexvm, 2, qui contraste avec tant d'autres où il n'y a qu'un personnage, parait bien venir d'un antique récit où Abraham recevait , trois dieux, comme le vieil Hyriée dans Ovide (Fastes, V, 495) reçoit Jupiter, Neptune et Mercure. Il est probable aussi que l'échelle céleste de la vision de Jacob (xxviii, 12) était couverte de dieux à l'origine, et non pas seulement de ces figures mystérieuses que la Bible appelle «messagers de Iehova». Il est permis de croire, d'après ces textes, que, dans les récits primitifs avec
1. Voir aussi Jos., xxiv, 19. — II Sam., vu, 23. — Ps. lviii. 12.
lesquels la Bible a été faite, on lisait aussi : « Les dieux formèrent le ciel et la terre ; » « Les dieux dirent : « Que la lumière soit, » etc. J'aurai encore à revenir sur ce mot û'Élohim, quand j'aborderai directement l'étude de la Genèse.
Quant à lehova, il est probable que ce dieu n'appartenait pas en propre aux fils d'Israël, et les orientalistes penchent à croire qu'ils l'ont pris à la Chaldée. J'ai dit qu'en Israël il n'a pas toujours été connu, et nous avons là-dessus un témoignage formel. Dans YExodc (vi, 3), lehova lui-même parle en ces termes à Moyse : « Je me suis manifesté à Abraham, à Isaac et à Jacob comme le dieu Schaddaï (le Fort), mais sous mon nom de lehova, ils ne m'ont pas connu. » L'écrivain qui fait parler ainsi le dieu avait sans doute sous les yeux d'antiques monuments, où le nom de lehova ne paraissait pas. Cependant ce nom est dans la fameuse inscription moabite de Mésa, publiée en 1870 par M. Clermont-Ganneau ; de sorte qu'à moins d'en contester l'authenticité, il faudra admettre que le nom de lehova existait dès le ixfc siècle avant notre ère, du moins dans le royaume du nord ; car c'est dans une ville de ce royaume que l'inscription signale un autel de lehova. Ce serait alors pour les hommes de Juda que ce nom aurait été nouveau.
11 revient aujourd'hui à toutes les pages de la Bible : je parle de la Bible hébraïque ; car il a absolument disparu dans les versions antiques grecques et latines, et aussi dans presque toutes les traductions modernes. Au lieu de lehova, on a écrit le Seigneur, ou
1 Éternel : on verra plus tard d'où cette substitution est venue.
Le nom de Iehovah ou Iehova se compose des quatre consonnes /, H, V, H. L'aspiration finale parait être tombée avec le temps ; elle est de celles que les hébraïsants appellent quiescentes, et dont ils disent qu'on n'a pas à tenir compte dans la prononciation.
Quant aux voyelles, on sait que les points par lesquels elles se marquent dans l'écriture hébraïque (l'alphabet n'ayant que des consonnes ou des aspirées), sont d'origine assez récente, et ne peuvent faire foi delà prononciation antique. D'ailleurs, pour ce nom en particulier, on a cru avoir des raisons de supposerque, par certaines considérations religieuses, qui en faisaient un nom ineffable, on l'écrivait avec des points-voyelles empruntés h un autre nom. On trouve des témoignages en faveur de transcriptions diverses, dont la plus en faveur est aujourd'hui Iahvé. Je m'en tiens à la transcription Iehova (celle que donnent les points-voyelles), non -seulement parce que je la regarde comme consacrée par un vieil usage, et qu'elle a pour elle les formes grecques données par plusieurs écrivains ! ; mais parce que la forme samaritaine Iahvé, qu'on adopte volontiers maintenant, semble n'avoir été imaginée que pour rapprocher davantage le nom divin du verbe être, en vertu d'une interprétation indiquée dans un verset célèbre de Y Exode (m, 14). Et il faut toujours se dé-
1. 'Iaw. Diod., I, 94. — 'IaoO. Clément d'Alexandrie, Stromatt \ ' p. GG6 de Pottcr. — Théodoret, Question 15 sur l'Exode, etc.
lier des interprétations. — Lï étant consonne, ie ne compte que pour une syllabe ; Ye est muet.
A quelque époque qu'on fasse remonter le culte de Iehova chez les enfants d'Israël, il est certain que la Bible elle-même nous les montre adorant constamment d'autres dieux que Iehova. Il est vrai qu'elle les appelle des dieux étrangers, par opposition à celui qui est seul le dieu d'Israël. ïl n'est pas douteux qu'il n'en fût ainsi au temps où la Bible que nous lisons a été écrite ; mais il est permis de croire que plus anciennement cette distinction n'existait pas, et que tous les dieux frayaient ensemble. Dès le chapitre xxxv de la Genèse, on entend Jacob, au moment où il va élever un autel à son dieu, dire à ses enfants et à ses serviteurs : « Otez d'entre vous les dieux de l'étranger. » Ils les avaient donc gardés jusque-là. Mais, après Moyse et sa Loi, après môme que les Israélites sont entrés dans la terre de Chanaan, et qu'ainsi Iehova a rempli envers eux toutes ses promesses, on nous raconte qu'à ce moment encore ils 'abandonnent pour d'autres dieux ; on nous montre Josué réduit à les presser de revenir à Iehova («/os., xxiv, 14). Et cela n'empêche pas que dans la suite encore, selon le livre des Juges (h, 11 ; x, 6), ils ne recommencent à adorer d'autres dieux. Dans l'histoire de Gédéon, il est dit que le père même de Gédéon rendait un culte à un Baal sur un autel que son fds renverse pendant une nuit, et le premier mouvement du peuple est de prendre fait et cause pour le Baal. Gédéon à son tour consacre dans sa
ville d'Ophra une figure, avec laqnelle, dit le texte (vin, 27), tout Israël commit le péché. Le livre ajoute, il est vrai, que Gédéon et les siens s'en trouvèrent mal ; mais il est probable que les vieux récits ne le prenaient pas ainsi, et qu'ils ne mentionnaient cet acte religieux de Gédéon que pour lui en faire honneur.
Au temps de Samuel, même pluralité de cultes que sous les Juges ; il crie à son tour aux fils d'Israël : « Revenez à Iehova ; ôtez du milieu de vous les dieux étrangers. » Rien de plus frappant enfin que ce qu'on raconte de Salomon. Ce roi, qui est en quelque sorte l'idéal delà royauté pour Israël; ce roi d'une si merveilleuse sagesse, on nous le représente adorant toute sorte de dieux. L'écrivain, qui parle sous le règne de la Loi, ne manque pas de dire encore que ce sont des dieux étrangers qu'adore Salomon, les dieux de ses femmes, et que ce n'a été là qu'un égarement de sa vieillesse ; mais enfin la tradition établissait qu'il avait couvert le pays d'autels élevés à ces dieux, et ce qu'il faut remarquer surtout, c'est que le livre des Rois atteste ailleurs que ces autels subsistaient encore plus de trois cents ans après lui (II, xxui, 13). Salomon avait bâti, dit-on, le Temple de Jérusalem, ce Temple que la Bible a pu peindre tout à son aise comme une merveille incomparable, quand il n'en subsistait plus que lamémoire ; mais quels cultes étranges ce temple n'a-t-il pas vu célébrer? .Nous l'entrevoyons encore par le livre des Rois, et j'y revendrai tout à l'heure.
Parmi les dieux que les Hébreux ont adorés, d'après la Bible, dès leur établissement dans la Palestine, il y a des déesses, Ascliera et Aschtoretb ou Astarle, deux figures divines qu'on a réduites à une seule mal à propos, à ce qu'il parait, et qui semblent être une Aphrodite et une Artémis. Au temps de la Bible, quand les fils d'Israël n'ont plus d'autre dieu que lehova, le principe féminin disparaît de leur religion, qui par là encore se trouve en opposition avec beaucoup d'autres, et en accord avec la théologie philosophique. Le dieu des Juifs n'était pas d'ailleurs le seul dieu sans femme ; l'Ormazd des Perses n'avait pas non plus de déesse à côté de lui.
Le récit de la destruction de Samarie est suivi, dans le livre des Mois, d'un trait d'histoire religieuse qui est un des plus curieux qu'on puisse recueillir dans la Bible. Le roi d'Assyrie avait transporté dans les terres de son obéissance, suivant l'habitude des conquérants aux temps antiques, la population des villes du royaume du nord, et il avait repeuplé ces villes avec des hommes pris dans la Babylonie et la Syrie. L'écrivain sacré raconte que ces nouveaux venus n'adoraient pas lehova, et que lehova irrité envoya contre eux des lions qui les tuaient. On dit au roi d'Assur: « Ceux que tu as établis ne connaissent pas le culte du dieu du pays ; voilà pourquoi il a envoyé des lions qui les tuent. » Le roi d'Assur ordonne alors qu'on leur envoie un prêtre «qui leur enseigne le culte du dieu du pays ; » on l'envoie en effet, et il leur apprend à adorerlehova. Mais ces peuples n'en ontpasmoins clia-
Iil. 2
euii son dieu, et ils adorent ces dieux en même temps que Iehova, à qui ils donnent aussi des prêtres (II, xvn) . « Et cela, dit le texte, a continué depuis ce temps-là jusqu'aujourd'hui. » Il est clair que, dans la pensée de l'écrivain, la colère de Iehova contre ces peuples qui le méconnaissent ne se fonde que sur ce qu'ils sont maintenant chez lui, et qu'ainsi ils lui doivent un culte; et, quand une fois ils lui ont rendu ce qu'ils lui doivent tout en restant d'ailleurs fidèles à leurs anciens dieux , sa colère s'apaise ; il n'y a plus de lions pour les dévorer, et ils vivent établis paisiblement dans le pays l.
Il est si naturel à l'homme, quand il demande à des êtres célestes un appui pour sa faiblesse, de s'adresser à la fois à plusieurs dieux, comme un malade inquiet s'adresse à plusieurs médecins, que, aujourd'hui encore, le mélange des cultes se retrouve dans des pays où la religion n'est pas soumise à une forte discipline. « Les musulmans albanais se font un devoir de brûler des cierges à saint Nicolas. Les chrétiens mirdites consultent avec respect les derviches. Les femmes de Khosrova, en Chaldée, font des offrandes à Notre- Dame pour obtenir des enfants... APondichéry..., les trois communions [Hindous, Musulmans, Chrétiens] se font un devoir et un mérite d'observer leurs fêtes en
1. Dans le livre des Rois (H, V, 17), Naaman, chef de l'armée du roi d'Aram ou de Syrie, déclare au prophète Elisée qu'il ne veut plus adorer d'autre dieu que Iehova. En conséquence il emporte en Syrie de la terre d'Israël, autant qu'en peuvent porter deux mulets, ne supposant pas qu'on puisse rendre un culte au dieu d'Israël autrement que sur de la terre qui est à lui.
commun, et d'assister avec un égal recueillement à leurs solennités mutuelles, etc.. l. »
Voilà pour ce qui regarde la pluralité des dieux, voici maintenant pour ce qui touche les images ou idoles.
C'est dans YExode que nous trouvons pour la première fois la mention du taureau d'or, et rien n'est plus étrange que le récit où il figure 2. C'est au moment où Iehova vient de tirer son peuple de l'Egypte par une suite de miracles, où lui-même vient de promulguer sur le Sinaï les « Dix paroles » au milieu des éclairs et des tonnerres, quand Moyse est encore sur la montagne, recueillant de la bouche du dieu le reste de sa Loi ; c'est alors que nous lisons tout à coup (xxxn, 1): « Le peuple, voyant que Moyse tardait à descendre de la montagne, entoura Aaron, disant : « Viens, fais-nous des dieux qui marchent devant » nous; car, pour ce Moyse..., nous ne savons ce qu'il » est devenu. » Aaron leur dit : «Donnez vos pendants » d'oreilles en or. . . ; » et il les prit. . . et en fit un taureau, et ils dirent : « Voilà tes dieux, Israël, qui t'ont fait sor- » tir d'Egypte. » Aaron dressa au taureau un autel, et il cria: « Demain, fête de Iehova ! » et le lendemain... ils offrirent des sacrifices. » Et il n'y avait que quelques
1. M. de Gobineau, h la page 7 de son ouvrage intitulé : les Religions et les Hhilosophies de l'Asie centrale, 2e édit., 1866, un des meilleurs livres qui aient paru de notre temps.
2. On dit ordinairement le veau d'or, mais il paraît bien qu'il s'agit d'un jeune taureau ; il faudrait un mot qui fût pour le mal : ce qu'est le mot génisse pour la femelle. Voir Fr. Lenormant, Lettres assyriologiques, t. II, 187?, p. 196, note.
jours que Ichova avait proféré ce commandement solennel : « Tu ne te feras point d'images pour les adorer et les servir ! » Aaron n'est pas même étonné ; il ne résiste pas, il n'hésite pas. On ne sait comment concilier cette première partie du récit avec la seconde, où Moyse indigné détruit l'idole et punit si impitoyablement cette adoration par le massacre de trois mille hommes. Il semble que les deux morceaux n'ont pas la même origine, et que la seconde moitié n'a été imaginée et ajoutée que pour concilier cette vieille histoire avec l'existence de la Loi. C'est qu'en réalité la Loi était récente et n'était venue qu'après bien des siècles, pendant lesquels Israël avait adoré sans scrupule le taureau d'or. Remarquons surtout ce cri d'Aaron : « Demain, fête de Iehova ! » Il semble bien prouver que les Hébreux ne sont pas représentés ici comme adorant un dieu étranger: c'est Iehova, c'est leur dieu même qu'ils adorent sous la forme du taureau. Qu'est-ce que cela veut dire, sinon que Iehova était en effet un taureau à l'origine, et que nous sommes réellement ici tout près des dieux taureaux de l'Assyrie, mais bien loin de la Loi qui défend de rendre un culte à aucune image ?
Il est singulier encore que, dans le châtiment du peuple, Aaron en particulier n'est pas puni, lui que Iehova avait fait son grand prêtre, et qui est celui qui a dressé l'autel du taureau et appelé le peuple à fêter l'idole. C'est à peine si Moyse lui reproche sa complaisance pour le désir de la foule ; on ne lui demande d'ailleurs et il ne l'ait aucune expiation. J'ima-
gine que la tradition antique, que l'auteur de VExode avaitsous les yeux, célébrai! la consécration du taureau par Aanm. au lieu delà condamner. Comment supposer d'ailleurs qu'il eût été traité en coupable, puisqu'il demeurait grand prêtre? Dans la suite cependant on n'a pas compris qu'il en pût être ainsi, et le Deuiéronome . qui est un livre bien plus moderne, représente Iehova irrité en effet contre Aaron, et Moyse demandant grâce pour son frère (ix, 20). Il n'y a rien de cela dans Y E. rode Dans cette histoire, c'est Israël tout entier qui adore le taureau; plus tard, la Bible nous représente ce culte comme étant celui du royaume du nord. Quand les dix tribus ont cessé d'obéir au petit-fils de David qui règne à Jérusalem, et que Jéroboam a établi dans Sichem sa capitale, « Jéroboam dit en lui-même : « Maintenant le royaume » pourrait bien retourner à la maison de David. Si ce » peuple-ci monte pour sacrifier à la maison de Iehova » dans Jérusalem, le cœur de ce peuple se retournera » vers- son seigneur Roboam, roi de Juda, et ils me » tueront.. . » Le roi ayant donc pris conseil fit deux taureaux d'or et dit au peuple : « Ce n'est pas la peine de » monter à Jérusalem. Yoici tes dieux, ô Israël, qui » t'ont fait sortir du pays d'Egypte ; » et il en mit un à Bethel et l'autre à Dan... et le peuple allait adorer jusqu'à Dan même l. »
1. Joseph, au lieu de deux taureaux, dit deux génisses « éponymes du dieu » Anliq., VIII, vin, 4). Était-il arrivé jusqu'à lui quelque témoignage d'un culte primitif où Iehova lui-même avait une forme femelle ?
Mais ce récit, qui est l'œuvre des hommes de Juda, ne représente pas la réalité des choses. Si on se souvient du taureau de Y Exode, et si on considère que Béthel figure dans la Genèse comme une ville sainte bien avant qu'il soit parlé d'aucune autre, on se convaincra que le culte du taureau à Béthel n'était rien moins qu'une nouveauté 1. Au point de vue religieux, ce n'est sans doute pas le royaume d'Éphraïm qui s'est séparé de Jérusalem, mais plutôt Jérusalem qui a fini par se détacher d'Éphraïm, et du taureau qui y recevait l'hommage d'Israël depuis un temps immémorial. Éphraïm n'a jamais eu d'autre culte.
Il est bien à remarquer que le taureau d'or n'a pas de nom propre dans la Bible : c'est précisément parce qu'il n'est autre que Iehova. Les écrivains de Juda ne pouvaient, ni lui donner un autre nom, ni consentir à l'appeler de ce nom, qui était sacré pour eux, el qifils auraient cru profaner en l'appliquant à l'idole. C'était pourtant bien Iehova que les dix tribus adoraient sous cette forme, et que ceux mêmes de Juda adorèrent sans doute ainsi longtemps; mais, comme l'idole était établie à Béthel et non à Jérusalem, il vint un moment où les dévots de Jérusalem tinrent le taureau pour rival et ennemi du dieu qu'ils adoraient chez eux sans image 2.
il resta cependant quelque chose du taureau divin
1. On ne peut douter qu'il n'en ait été do même de l'idole consacrés à Dan, d'après ce qui en est dit dans la curieuse histoire de Michas au livre des Juges. Voir particulièrement xvm. 30-31.
?. « Tu es allé te faire d'autres dieux, » dit un prophète à Jéroboam (I Mois, xiv, 9 .
dans le Temple même de Jérusalem. On y voyait, des Kéroubs sur l'arche ou coffre sacré où Iehova résidait el d'où il rendait ses oracles : « C'est là que je te parlerai... entreles deux kéroubs qui sont sur le coffre » {Ex. xxv, 22). Or, ces kéroubs étaient des animaux fantastiques qui avaient des ailes, mais dont la tête était une tête de taureau i. Un vieux texte, cité par Salomon dit Raschi, montre qu'ils étaient ithyphalliques 2. Il y avait aussi des kéroubs dans toute la décoration du Temple 3.
Quand nous lisons l'histoire de Jéhu, nous sommes étonnés que ce roi, qu'on représente comme choisi par Iehova et comme oint par un prophète de Iehova pour détruire la maison d'Achab l'impie, et avec elle le culte odieux du Baaï, continue cependant d'adorer sans aucun scrupule le taureau d'or, et il semble que l'écrivain s'en étonne lui-même (II Rois, x, 29). C'est qu'il n'est plus au point de vue des temps dont il parle. Pour Jéhu, le culte du taureau était absolument la même chose que le culte de Iehova et ne pouvait offenser en rien sa piété. Les grands prophètes de cette époque, qui, au nom de Iehova, prêchent si intrépidement les rois et les peuples, ne nous sont pas donnés comme ayant jamais dit une parole contre le culte du taureau. On ne peut douter au contraire que le Iehova taureau ne fut le dieu d'Élie et d'Elisée,
1. Cela semble résulter du verset x, 14, à'Ezéchiel, comparé au verset i, 10, du même.
2. Ce texte est cité dans la Bible de Cahen, note sur le verset 8 du chapitre xxv à.'Ézéchiel.