III
dans les plus vieux récits de leurs Écritures : si on considère les personnages qui y représentent Israël, et si on compare ces « pères premiers » de la race (en grec, patriarches) aux heroes de la Grèce \ on se dira que le peuple dont l'imagination a produit ces figures est bien le même qui, plus tard, a étonné et touché le inonde hellénique par le caractère de sa Bible et de ses Psaumes, et par le contraste de ces œuvres austères avec la brillante littérature des Gentils.
Mais il n'en est pas moins vrai, et c'est la conclusion à laquelle ce chapitre doit aboutir, que ce qu'on appelle le judaïsme, et qu'on suppose d'ordinaire si antique, est, au contraire, une nouveauté, qui ne date peut-être que du cinquième siècle avant notre ère. Le judaïsme a été à l'israélisme ce que le christianisme est au judaïsme, une réforme, ou même une révolution religieuse. Cette révolution était renfermée dans les limites de la Palestine ; mais elle a préparé celle qui, plus tard, s'est étendue de la Judée au monde entier.
Il faut donc abandonner les illusions qu'on s'est longtemps faites sur la haute antiquité du livre attribué à Moyse, « le plus ancien livre du monde » , comme notre Pascal l'appelle sur la foi des apologistes juifs et chrétiens. C'est dans les textes hiéroglyphiques ou hiératiques de l'Egypte, puis dans les écritures cunéiformes de l'empire assyro-babylonien, qu'on reconnaît aujourd'hui, sans difficulté, les plus anciens
1. Prononcer heroes comme en latin. — Pour les termes hébreux qui répondent h patriardies, voir I Chron., vin, 28.
ISRAËL AVANT LA LOI. ol
livres du monde l, et quant aux littératures japhétiques, le Rig-Véda et les poëmes homériques sont probablement plus vieux que le Pentateuque. Celui-ci, replacé à sa date, est moins imposant peutêtre, mais cette date rend mieux compte de l'action qu'il a exercée; il n'aurait pas eu, je crois, le même succès, s'il eût été plus antique. La pensée et la langue y seraient moins nettes et moins dégagées: il étonnerait plus l'imagination; il se ferait moins comprendre et obéir. Dans des livres plus primi- , tifs, nous recueillerions avec respect les traditions vénérables et confuses des âges lointains : celui-ci nous frappe par l'expression d'un mouvement qui a renouvelé les lois et les mœurs, et ce mouvement a mis dans les paroles attribuées à Moyse un je ne sais quoi qui commande et qui entraîne. Homère luimême, dans sa merveilleuse poésie, n'a pas cet accent de passion et d'autorité. En un mot, le Pentateuque est déjà un livre de propagande 2.
1. Voir Maspero, Histoire ancienne des peuples de V Orient, p. 8G.
2. En terminant ce chapitre, je dois faire remarquer qu'il a en grande partie le même objet qu'un morceau intitulé : La Religion d'Israël, étude de mythologie comparée, par lequel s'ouvre le livre de M. Jules Soury, qui a pour titre : Etudes historiques sur les religions, les arts, la civilisation de l'Asie antérieure et de la Grèce, librairie Reinwald, 1877. C'est un travail excellent, où l'auteur met à profit toutes les ressources de la science contemporaine avec une largeur et une liberté de critique qui manquent quelquefois aux savants. J'ai dû redire ici bien des choses qui y sont dites, quand elles étaient essentielles à mon sujet. J'ai laissé dans le livre de M. Soury, et j'invite mes lecteurs à les y chercher, ses études curieuses, mais complexes, sur les origines des Sémites et de leurs dieux, qui dépassent tout à fait l'objet que je me suis proposé.