Antiquité*, I, m, G et
déens, et que la source de la mythologie biblique ne doive être cherchée à Babylone '.
Il est fort singulier que cette mythologie, ramassée, pour ainsi dire, dans les premières pages, ne reparaisse plus ensuite dans la Bible. Il n'y est pas reparlé une seule fois du paradis perdu par la faute de la femme et celle de l'homme et par les suggestions du serpent : cette croyance, qui est devenue fondamentale dans le christianisme, parait n'avoir eu aucune importance dans la religion des anciens Juifs3.
Sur le jardin d'Éden (c'est-à-dire de plaisance) et ses arbres merveilleux, ce qu'on a trouvé dans les textes cunéiformes est jusqu'à présent peu de chose; mais ce mythe avait passé dans les livres religieux
1. The chaldean accoùnt of Genesis, containing the description ofthe création, the fall of man, the déluge, thetower of Babel, the times ofthe patriarchs, and Nimrod; babylonian fables, and legends of the gods, from the cuneiform inscriptions. Bj- George Smith.... London, 1870. On trouvera dans cet ouvrage une version fidèle de tous les textes chaldéens. Le livre a été traduit en allemand et beaucoup enrichi par F. Delitzsch, Leipzig, lSTli.
On peut lire le récil du déluge, traduit en français, dans l'ouvrage de M. Fr. Lenormant : les Premières Civilisations, 1874, 1. 1. On le trouve aussi dans la Revue politique et littéraire, 1873, p. 81G. Voir encore Maspero, page 161. — Quand je cite Maspero sans autre indication, je renvoie à Y Histoire ancienne des peuples de VOrient.
2. Sirach, xxv, 21, paraît faire allusion à l'histoire d'Eve, sans que cela même soit certain ; mais ce livre grec est un de ceux qu'on appelle apocrypha, qui ne faisaient point partie des Saintes Écritures aux yeux des Juifs, et qui sont de date plus récente. — Le nom du jardin d'Éden ou jardin de Iehova est çà et là dans les Prophètes. Les Proverbes seuls connaissent les mots « d'arbre de vie ».
des anciens Perses, où il a pu être étudié l. Du reste, sans qu'on sache toujours par quelle voie, toute cette mythologie a passé partout. Si le mythe de la création n'est pas dans Hésiode, il était dans d'autres livres, où le lisait Ovide, chez qui nous le retrouvons. L'Éden ressemble à la fois à l'âge d'or et aux Champs Élysées. Pandore fait pendant à Eve : c'est toujours une femme qui introduit le mal dans le monde. Les néphilim ou géants (ch. vi), nés des amours des fils des dieux avec les filles des hommes, rappellent aussi les fables grecques. II était même arrivé aux Grecs quelque chose He la tradition sur les langues contenue dans l'histoire de la tour de Babel, ce qui peut faire supposer qu'ils connaissaient même cette histoire, quoique nous n'en trouvions aujourd'hui chez eux aucune trace. Platon parle d'un récit d'après lequel, à l'origine des choses, tous les hommes parlaient le même langage, et même tous les animaux -. Si maintenant on passe à la partie de la Genèse
1. Voir Renan, Histoire générale et système comparé 'les langues sémitiques, V" édit. p. 450 et suiv. — Littré. Du mythe de l'arbre de vie et de l'arbre de la science du bien et du mal dans la Genèse. {Revue de philosophie positive, novembre-décembre 18G9.)
2. Protagoras, p. 271. — M. Edmond N'avilie a publié en 1875, dans les Transactions of the Society of biblical archacology, une légende égyptienne qui n'est pas sans analogie avec celle du déluge, quoique sensiblement différente. Le dieu Ra est irrité contre les hommes, qui ont blasphémé son nom ; il ordonne en conseil des dieux l'extermination de toute la race. Déjà des multitudes ont péri, lorsque le dieu se ravise. Il se fait préparer un breuvage composé h la fois du jus de toute sorte de fruits et du sang des hommes massacrés; ses prêtres en remplissent 7000 cruches; alors le dieu apaisé promet qu'il ne tuera plus les hommes.
qu'on peut relativement appeler l'histoire, et qui commence au chapitre xn, on doit remarquer particulièrement, dans les interprétations jéhovistes, le développement qu'elles donnent aux promesses divines faites à Abraham. Dans le texte primitif (xvn, 4), Élohim dit simplement à Abraham : « Je fais un pacte avec toi ; je te ferai père d'une foule de peuples ; des rois sortiront de toi. » Et voici l'effet de ce pacte : Élohim dit : «Je serai le dieu de ta race, et je l'établirai sur la terre de Chanaan, et ta race à son tour pratiquera sur ses fils la circoncision ; ce sera le signe du pacte fait entre elle et moi. ti Voici maintenant les additions jéhovistes : « Je bénirai ceux qui te béniront et je maudirai ceux qui te maudiront, et tous les peuples du pays seront bénis en toi, » (xn, 3 et xxn, 18). — « Regarde le ciel et compte les étoiles, si tu les peux compter... ainsi sera ta postérité, » (xv, 5). — « J'ai donné ce pays à ta postérité, depuis le fleuve d'Egypte jusqu'au grand fleuve, le fleuve d'Euphrate, » (xv, 18). — « Et Abraham ordonnera à ses enfants, et à sa race après lui, de se tenir dans la voie de Iehova et d'observer la justice, afin que Iehova tienne à Abraham les promesses qu'il lui a faites, » (xvnr, 19). » — Plus tard, Iehova répète à Isaac ces promesses : « Je multiplierai ta race comme les étoiles du ciel... et en elle seront bénis tous les peuples du pays, parce qu'Abraham a obéi à ma parole, et qu'il a observé mes lois et mes commandements, » (xxvi, 4). Je ne m'exagère pas la portée de ces nouvelles promesses ; j'ai mis « du pays » là où
d'autres mettent « de la terre », parce que je crois que le texte n'entend parler eu effet que de la Palestine (voir xxviii, 13). Il y a là pourtant un bien autre orgueil, une situation bien autrement considérable d'Israël; il y a l'idée toute nouvelle d'une loi divine, d'une tara ; et enfui celle de la prépondérance de la race israélite sur tous les petits peuples voisins, dont la fortune dépendra désormais des rapports d'amitié ou d'inimitié qu'ils entretiendront avec elle l.
On a beaucoup ajouté aussi à l'histoire de Jacob, Les traits qui tendent à donner l'avantage à Jacob sur Ésaii, c'est-à-dire à Israël sur l'Idumée, comme la cession du droit d'aînesse, ou la bénédiction surprise à Isaac, sont des additions jéhovistes. Si on compare xxxiii, 1-16, morceau élohiste, et xxxu, 3-23, morceau jéhoviste, on verra que, dans le premier, Ésaii est bienveillant et même tendre pour son frère, tandis que, dans l'autre, il est menaçant et redouté.
L'étrange histoire qui remplit le chapitre xxxvm, et qui ne regarde que Juda, et par suite les hommes de Juda, est encore une addition.
Quoiqu'il y eût encore à faire bien des observations intéressantes, je ne pousserai pas plus loin cette confrontation, mais je ne devais pas non plus la négliger. Sans doute cette distinction du texte élohiste et du texte jéhoviste est depuis longtemps connue ;
1. On remarquera que les additions jéhovistes ne parlent plus des rois qui devaient sortir d'Abraham. Un remarquera aussi que l'histoire du sacrifice d'Isaac était dans le récil primitif, mais qu'on
y a ajouté les versets où sont répétées les bénédictions divines.
cependant on ne la connaît pas encore assez; bien peu de personnes, en dehors des érudits, l'appliquent dans le détail et en mesurent toute la portée. C'est une des choses qui font le mieux saisir dans la Bible, où on le méconnaît plus qu'ailleurs, ce perpétuel devenir que la critique poursuit maintenant dans toute étude. Les récits historiques, à partir de l'émigration d'Abraham, sont le fondement même sur lequel repose la foi d'Israël en son dieu et sa confiance en ses propres destinées ; elles sont la première assise du judaïsme. Le christianisme étant l'héritier du judaïsme, la Genèse tiendrait déjà par là une grande place dans l'histoire de ses origines ; mais, au premier abord, il semble que ce n'est pas dans ce livre qu'il faut aller chercher l'esprit chrétien. Il est certain que les récits qu'on y trouve ne sont pas la partie la plus religieuse ni la plus édifiante de la Bible. Ils contiennent des aventures aussi singulières, sinon aussi poétiques, que les fables d'aucun peuple. Ce sont des inventions bien naïves, que l'histoire du plat de lentilles de Jacob, ou celle du même Jacob qui couvre ses bras de poil de chèvre pour surprendre la bénédiction destinée à son aîné aux membres velus, ou celle de Rachel qui dérobe les bons dieux de son père ; car, dans tout ce que je vais dire, il n'y a pas de distinction à faire entre la Genèse primitive et la nouvelle, celle-ci étant sans doute empruntée à des livres déjà anciens.
Ces récits ne sont pas seulement naïfs; il arrive plus d'une fois qu'ils sont choquants ; ils présentent des scènes de mœurs fort grossières, où les pères du m. 5
peuple de Iehova font des choses qui blessent singulièrement la décence, et jusqu'à l'honnêteté. Il suffit de rappeler l'histoire.si ingénument brutale des filles de Loth; celle d'Agar chassée au désert, avec son enfant, son pain et sa cruche; celle du double mariage de Jacob, ou la manière dont Lia achète à Rachel une nuit de son mari; l'aventure enfin de Juda avec Thamar, et tel passage non moins scandaleux, quoique scandaleux d'une autre manière, comme l'histoire du massacre de ceux de Sichem à la suite de l'enlèvement de Dina. C'est là ce que les incrédules du temps de Pascal appelaient des sots contes l, et Pascal ne se défendait qu'en cherchant sous ces contes des allégories et des mystères.
Cependant si ce ne sont pas de telles histoires qui ont fait la conversion des Gentils, elles ne l'ont pas non plus empêchée ; car il y avait là de quoi étonner les philosophes, non de quoi choquer les autres : mais ce qui est déjà chrétien dans la Genèse, je veux dire ce quia dû toucher la foule, quand les livres des Juifs se sont, répandus, c'est le caractère éminemment populaire des récits et des exemples. Fénelon, rassasié des pompes de Louis XIV, ne tarissait pas sur le charme de la vie simple qu'on voit dans Homère ; mais combien les tableaux d'Homère sont déjà riches et brillants en comparaison des dessins sévèresdelaBible ! Agamemnon est unbien plus grand seigneur qu'Abraham ; Nausicaa elle-même est une