Penscrs, xix, 8, page 31 du manuscrit autographe
grande dame à côté de la fille de Bathuel donnant à boire à Éliézer et à ses chameaux. Les héros des fables grecques, même malheureux ou proscrits, et jusque dans les situations les plus difficiles, sont des héros fils des dieux; et nul, parmi les petits et les* chétifs, ne peut songer un instant à se mettre à leur place. Il n'en est pas de même d'Abraham, qui s'en va seul avec son fils sur la montagne pour l'immoler, tous deux portant le bois et le feu du sacrifice ; ou de Rébecca, rencontrée et devinée à la fontaine, puis amenée comme épouse à Isaac; elle se voile le visage quand elle l'aperçoit, et reçue dans la tente de Sara, elle fait oublier à son mari la mort de sa mère. Jacob, amoureux de Rachel, sert jusqu'à sept ans pour l'obtenir, puis sept ans encore, quand on l'a trompé en lui donnant sa sœur au lieu d'elle : la femme bien-aimée n'a que deux fils, et meurt en donnant le jour à Benjamin, l'enfant de douleur. Qu'on voie encore Joseph dans la citerne, vendu aux marchands qui passent, ensuite amené chez Putiphar, puis sortant d'une prison pour devenir tout à coup comme le vizir de l'Egypte; les épreuves auxquelles il soumet ses frères, la façon dont il se découvre à eux en pleurant, et le retour enfin de son vieux père. Qu'on voie Moyse exposé par sa sœur, recueilli ensuite au bord du Nil, et, comme on demande pour lui une nourrice, la sœur amenant la mère ; ce sont là des scènes qui sont à la mesure et à la portée de tous, du plus mal* heureux et du plus humble.
Dans la mythologie même, comparez Pandore et
Eve. Hésiode nous dit qu'Héphestos façonne avec de la terre une fille charmante ; Àthéné l'habille ; les Grâces, la Séduction, les Saisons la parent et la coiffent; puis Hermès met en elle l'esprit de mensonge elles discours rusés et trompeurs. Elle s'appelle Pandora, parce qu'elle est douée par tous les dieux, pour faire le malheur des hommes. Hermès l'amène à Épiméthée comme un présent de Zeus ; Prométhée avait en vain averti son frère de se garder des présents du dieu, et en effet elle apporte avec elle le vase d'où s'échappent toutes les misères. Nous admirons, nous autres lettrés, cette jolie fable ; mais voici une pauvre femme, une esclave, ou même cette matrone de Virgile, qui se lève avant le jour pour travailler avec ses servantes, afin d'assurer sa pudicité et d'élever ses enfants : que leur font ces vers gracieux et ces inventions élégantes ? Dans la Genèse, Eve est tirée d'une côte d'Adam durant son sommeil ; Adam la voit, et dit : «. Celle-ci est os de mes os et chair de ma chair. » Puis, quand elle a fait manger à l'homme le fruit défendu, lehova prononce sa sentence: «Tu enfanteras dans la douleur ; tu auras besoin de ton mari etil sera ton maître. » Quant au serpent, il rampera et « mangera la terre » ; il y aura inimitié entre sa race et les enfants de la femme ; ceux-ci lui écraseront la tète, et il leur mordra le talon. — Cela est simple jusqu'à la rudesse, mais tous s'y intéressent et tous sont touchés.
Ajoutons qu'ainsi que le fond même, le style dans lequel ces choses sont contées est accessible à tous.
Point de luxe de langage; point de versification musicale; point d'art savant; point d'éloquence ni de rhétorique ; il ne s'agit pas de charmer une aristocratie dans ses fêtes, mais d'instruire et d'édifier jusqu'au dernier des fils d'Israël. Sans doute celte sévérité est souvent bien nue; elle n'a pas, par exemple, de quoi émouvoir et transporter une foule assemblée dans un théâtre ; mais, à force d'être sobre, et même pauvre, ce style s'est trouvé classique à sa manière ; rien n'y a passé de mode ; rien n'y est de trop ; aucun trait ne nous arrête ni ne nous fatigue ; cette manière d'écrire est la plus durable et la plus universelle ; elle est entendue et sentie dans tout pays et en tout temps. C'est ainsi que se montre, dès les premières pages de la Bible, un esprit tout différent de celui du monde hellénique, bien moins riche, bien moins fécond, bien moins ouvert à la lumière, mais essentiellement populaire, et qui par là a prévalu. Cette littérature était la seule où on entendait la voix d'une race pauvre et dédaignée, et cette voix a fini par couvrir toutes les autres h.
Je terminerai par cette remarque, qu'il ne nous est pas possible de dire à quand remontent les écrits originaux, soit élohistes, soit jéhovistes, avec lesquels l'auteur delà Genèse a fait le sien. L'un des recueils dont se compose le livre des Proverbes porte ce titre (xxv, 1): « Voici encore des sentences de Salomon, que les hommes d'Ézéchias, roi de Juda, ont re-
1. M. Renan dit plus hardiment qu'il n'y a pas là de style, Histoire des langues sémit., p. 20.
cueillies. » Sans accepter, au sujet des Proverbes, la tradition exprimée dans ce verset (on verra qu'il s'en faut bien que ce livre soit si vieux), il est permis de supposer, d'après cette tradition, que le règne d'Ézécliias a été une époque littéraire, et que ce roi fut une espèce de Pisistrate, qui fit recueillir par des hommes choisis les monuments de la poésie et de l'histoire d'Israël. C'est la seule indication de ce genre qui soit arrivée jusqu'à nous.
Quant à la Genèse telle que nous la lisons, on a reconnu que ceux qui l'ont rédigée ne prétendaient nullement la donner pour l'œuvre deMoyse, puisqu'ils y ont mis des phrases du genre de celle-ci (xxxvi, 31) : « Yoici ceux qui ont régné au pays d'Édom, quand il n'y avait pas encore de roi en Israël. » Il y en avait donc, ou il y en avait eu, au temps où la Genèse a été écrite. Resterait à déterminer ce temps d'une manière plus précise. Au chapitre xlix, parmi les paroles de Jacob mourant à ses fils, on lit ces mots qui s'adressent à Juda (verset 8) : « Juda, tes frères t'honoreront l... ; les fils de ton père se prosterneront devant toi... Le sceptre ne sortira pas de Juda, ni le commandement de sa postérité, jusqu'au jour où il arrivera à Silo et où tous les peuples lui obéiront. » Cela doit avoir été écrit après l'exil de Babylone, quand Juda, en effet, était devenu la tête d'Israël; que sa prééminence était reconnue par les tribus ses sœurs et ses rivales, et qu'il régnait même à Silo,
1, Allusion au nom même de Juda, qui signifie honoré, comme si on disait en français : Honoré, tes frères t'honoreront.
c'est-à-dire jusque dans la ville sainte de l'antique royaume d'Éphraïm *.
On ne peut d'ailleurs séparer la Genèse de Y Exode, dont le commencement fait suite immédiatement à la fin de la Genèse. Or, Y Exode contient la Loi, et on a vu que la Loi ne peut être que de cette même époque où nous conduit l'interprétation des versets sur Juda.
Si on trouvait que ce chapitre sur la Genèse est bien court et bien insuffisant pour un tel sujet, qu'on se rappelle encore que je n'ai pas entrepris l'étude générale du judaïsme ou de la Bible ; que mon objet est beaucoup moins vaste ; et que ce chapitre en particulier n'est pas écrit pour exposer tout ce que peut suggérer à l'esprit la lecture d'un livre si original et si riche, mais pour y étudier deux choses : premièrement, comment on y sent déjà le mouvement qui travaille et transforme sans cesse le judaïsme ; ensuite, quelle a été la part de la Genèse dans l'action que les Écritures ont exercée sur les esprits.
1 . Le texte de ce verset est peut-être le plus controversé qu'il y ait dans toute la Bible, et les interprètes ne s'accordent ni sur la lettre ni sur le sens. Je m'en tiens au mot à mot le plus simple.