CHAPITRE III
l'exode et la loi.
V Exode, en tant que récit, est simplement une suite de la Genèse, et elle offre à peu près les mêmes caractères, quoiqu'il ne s'y trouve pas une histoire aussi touchante que celle de Joseph. Elle blesse aussi en plus d'un endroit les esprits délicats, soit par des contes puérils et véritablement pitoyables, comme les allées et venues de Moyse et de son frère près du pharaon, et leur joute avec les magiciens de l'Egypte ; soit par des scènes barbares, comme le massacre des trois mille hommes '. Mais jamais histoire n'a été plus faite pour toucher la foule des malheureux et des opprimés que celle qui est le sujet même de VExode. Ce peuple à qui on défend d'élever ses enfants mâles, de manière que celui qui doit être son libérateur ne vit que par une surprise ; ces esclaves accablés sous les plus pénibles travaux, et qu'on achève d'écraser par des exigences nouvelles et dé-
1. Voir xxxii, 28; vingt-trois mille dans la Vulgate, sans doute d'après Nombres, xxv, 9.
raisonnables ; qui sont tellement dénués de ressources contre l'oppresseur, qu'ils ne se sauvent que par une saite de miracles ; qui ne s'insurgent pas, qui ne combattent pas, mais qui s'échappent en volant leurs maîtres : voilà bien une épopée de misérables. Le héros de cette épopée n'a rien de commun avec ceux d'Homère et dePindare: voici par quel début il s'annonce. Un jour il surprend un Égyptien qui bat un Hébreu ; il regarde autour de lui, et, voyant qu'il n'y a personne, il tue l'Égyptien et il l'enterre dans le sable. Puis, découvert et dénoncé, il se retire au pays de Madian. Il en revient plus tard, ayant reçu de son dieu la mission de tirer son peuple de la servitude. Il est vieux alors, il a quatre-vingts ans ; il n'a pas même le don de la parole; il est infirme de la langue, et il faut que son frère parle pour lui. Cependant, son dieu s'entretient avec lui « face à face, et comme un homme parle à un homme » ; il crée une nation et règle pour tout l'avenir ses destinées. II est d'ailleurs traversé dans son œuvre par les révoltes des siens, ou tout au moins par leurs murmures incessants : « Qu'astu fait? que nous veux-tu ? nous ne te devons que de souffrir davantage.» Sa vie est une «passion », comme toute l'existence d'Israël ; humiliée et désolée, patiente et opiniâtre. Mais ce qu'il y a de plus intéressant dans YExode, ce n'est pas encore l'histoire ; c'est la Loi. On a déjà vu que la Loi est .•eligieusement trèssupérieure à l'ancien culte d'Israël ; on a vu aussi qu'elle a gardé des traces de l'ancien paganisme, et particulièrement qu'elle accepte encore les sacrifices
humains. Cela est bien loin de l'idée qu'on se fait aujourd'hui dune Loi divine. La Loi n'en a pas moins, dans son ensemble, un caractère de moralité et même de sainteté, qui ne peut être méconnu, et qui tient, soit au caractère propre du peuple juif, soit à l'impression que l'exil de Babylone avait faite sur les Juifs eux-mêmes. Dans la Loi se détachent d'abord les Dix Paroles l, que Iehova lui-même, à ce qu'on croyait, avait promulguées sur le Sinaï, et qui étaient conservées dans l'arche sainte ; elles ne s'adressent qu'à son peuple, mais celui-ci les a fait reconnaître par tous les peuples. La première est: « Je suis Iehova ton dieu, qui t'ai retiré du pays d'Egypte, de la maison de servitude. Tu n'auras pas d'autres dieux devant ma face ». Et la seconde : « Tu ne feras pas des images ni des figures de rien qui soit au ciel ou sur la terre ou dans les eaux, pour te prosterner devant elle et les servir ; car je suis Iehova ton dieu, le dieu jaloux, qui punis le péché des pères sur les enfants en la troisième et la quatrième génération de ceux qui me haïssent , mais qui fais miséricorde jusqu'à la millième à ceux qui m'aiment et qui gardent mes commandements (xx, 2-6). » Ces versets expriment parfaitement l'idée que les Israélites se faisaient de leur dieu. Iehova n'était pas à leurs yeux le seul dieu qu'il y eut au monde ; il était seulement leur dieu à eux. Ils disaient sans difficulté, tout comme Athalie dans Racine :
J'ai mon dieu que je sers; vous servirez le vôtre. 1. Exode, xxxiv, "JS; en grec, lo Décalogue.
C'est à peu près ce que Jephté, dans les Juges, dit aux Ammonites (n, 24); c'est ce que dit Ruth à Noémi dans le livre de Ruth (i, 16). Les dieux sont attachés au sol; on doit son culte au dieu de la terre qu'on habite l. Mais ce principe n'empêchait pas qu'on ne pût associer au culte de la divinité locale celui des divinités voisines : l'Athéné d'Athènes n'interdisait pas d'honorer devant sa face la Déméter d'Eleusis, l'Héra d'Argos, le Zeus d'Olympie; ils avaient aussi leurs temples en Attique. Ainsi avait fait longtemps Israël lui-même : depuis la Loi, Une lui fut plus permis de le faire ; son dieu a rompu sans retour avec tous les dieux; il est à part, comme son'peuple est à part entre les peuples ; il est désormais « le dieu jaloux ». Il accepte l'hommage de l'étranger ; il ne consent pas à partager avec un dieu étranger l'hommage d'Israël 2. 11 ne parait d'ailleurs nulle part dans YExode, que Iehova soit d'une autre nature et d'un autre ordre que
1. I, Rois, xx, 23. Voir plus haut, page 17. Voir aussi, sur ce sentiment commun à tous les peuples de l'antiquité, le livre de M. Alexandre Bertrand : Essai sur les dieux protecteurs des héros grecs et troyens da?is l'Iliade. Rennes, 1858 (thèse de doctorat).
2. Il y a dans le livre de Josué (xxn, 25) un exemple curieux de jalousie religieuse en sens inverse. Les fils de Ruben et de Gad, se trouvant séparés par le Jourdain du reste d'Israël, expriment la crainte qu'un jour leurs frères ne veuillent plus les reconnaître comme Israélites, et qu'en conséquence ils ne les empêchent de servir Iehova. Les Juifs encore mal établis pouvaient voir là un danger de la part de toute une population limitrophe ; mais ce danger disparut bientôt, et on ne retrouve plus cotte préoccupation dans leur histoire. Sous Hyrcan, au contraire, lorsqu'ils conquirent l'Idumée, ils forcèrent les Iduméens à se faire Juifs. Et quant à la conquête morale qui fait de l'étranger un prosélyte, ils la poursuivirent avec la passion la plus obstinée.
les autres dieux. Il est vrai qu'au moment où les Hébreux viennent d'échapper à la poursuite des Égyptiens, qui ont été engloutis dans la mer Rouge, Jéthro s'écrie, en saluant Moyse(xvm, 11): «Je vois bien maintenant que Iehova est plus grand que tous les dieux, car il a prévalu contre l'insolence des Égyptiens.» Mais ces paroles n'ont pas le caractère d'une profession de foi ; c'est simplement un cri de victoire : il n'y a pas de peuple qui ne proclame, le jour où il est vainqueur, qu'il est le premier des peuples, et son dieu le premier des dieux.
Mais pour Israël et dans Israël il n'y a que Iehova ; tout autre dieu est un étranger et un ennemi. Aussi la Loi ordonne que celui qui sacrifiera à quelqu'un de ces dieux du dehors soit exterminé (xxu, 20). Le nom d'une divinité étrangère ne doit pas se trouver dans la bouche d'un fils d'Israël (xxm, 13). Il est commandé aux Hébreux de faire disparaître de la terre qui leur est donnée tout peuple qui adore ces dieux proscrits, de peur qu'ils ne soient entraînés à les adorer euxmêmes. Ce n'est pas là une intolérance de théologien ; c'est celle d'un patriotisme ombrageux, pour qui toute infidélité à Iehova est une trahison envers Israël.
Ce dieu est celui de la passion, non pas certes celui de la raison ni de l'équité : il récompense ses fidèles jusque dans leur dernière postérité, mais il punit les rebelles jusque dans leurs arrière-petits-fils. Il faut que nous attendions un autre âge pour que nous voyions s'éveiller en Iehova la conscience de l'iniquité d'une telle justice.
La proscription des images n'a pas ici non plus le caractère qu'elle a pris plus tard. Rien ne marque qu'on les tienne pour des représentations vaines et pour une matière morte et impuissante. Rien non plus n'indique que l'on conçoive Iehova comme invisible et sans figure. Au contraire, comme Moyse demande à Iehova à voir sa splendeur (kabod), Iehova répond : « Tu ne pourras pas voir ma face, car l'homme ne peut me voir et vivre...; mais, quand ma splendeur passera, jeté placerai dans le creux du rocher, j'étendrai ma main devant toi jusqu'à ce que je sois passé, et, quand je serai passé, j'ôterai ma main, et tu me verras par derrière ; mais ma face ne se verra point (xxxm, 18).»
Iehova a donc une forme et un visage, quoique ce visage ne puisse être vu de l'homme, parce que cette vue le tuerait l.
Au reste, comme ces vieux récits ramassent volontiers, pour les mettre au bout les unes des autres, les traditions les plus disparates, un autre passage dit que Moyse, Aaron et ses deux fils, et soixante-dix « anciens » d'Israël, furent admis sur le Sinaï en présence de leur dieu, qui reposait sur un pavé de saphir bleu comme le ciel serein; « et il ne mit pas sa main sur eux; ils le virent, et ils mangèrent et burent (c'est-à-dire : et ils ne moururent pas) (xxiv, J 1). » On ne peut rien imaginer de plus païen que ces
1 . Les dieux de la poésie grecque ne peuvent pas non plus être vus des hommes sous leur figure propre. Sémélé a été consumée, pour avoir vu Zeus dans sa splendeur.
idées. Seulement, il se trouva en fait, qu'à la différence du culte rendu ailleurs au taureau d'or, ou à tant d'autres images, Iehova, dans son temple de Jérusalem, n'avait pas de représentation figurée.
Ce n'est pas là un trait qui lui fût absolument particulier, ni qui eût rien d'extraordinaire. Les arts étant moins anciens que les religions, on trouverait partout un temps où les dieux n'avaient pas d'images; le culte s'adressait, par exemple, à une pierre brute, comme dans l'histoire de Jacob à Béthel (Gen. xxvni, 18). Les dieux romains n'ont pas eu d'images jusqu'au règne des Tarquins, suivant Yarron l, c'est-à-dire jusqu'à l'époque où furent connues des Romains les représentations divines de la Grèce. À propos du temple d'Héliopolis, en Egypte, Strabon dit expressément (p. 805) qu'on n'y voyait aucune statue , du moins à forme humaine, mais seulement quelque figure cl animal, c'est-à-dire sans doute quelque chose d'analogue aux keroubs -. L'arche ou coffre sacré de Iehova tenait lieu de sa statue ; on a ui que le dieu y était présent. Elle renfermait des tables de pierre, qu'on croyait avoir été taillées par le dieu lui-même et gravées de sa propre main ; c'est là qu'étaient inscrites les Dix Paroles (xxxu, 16). L'arche n'est pas non plus chose isolée dans l'histoire