‹ Le Christianisme et ses origines (volume 5)Chapitre 45 sur 183 · Réponse à Apion, II · texte numérisé non relu

Réponse à Apion, II

ni le grand prêtre, ni même les prêtres en général n'avaient tout pouvoir. Ils partageaient l'autorité avec les Anciens du peuple.

Les paroles célèbres de YExode (xix, 6) : « Vous me serez un royaume de prêtres et un peuple saint », loin d'indiquer que les prêtres commandent dans Israël, signifient au contraire que tout fils d'Israël est lui-même une sorte de prêtre et de personne sacrée. Iehova dit à son peuple : « Vous êtes tous prêtres », comme on aurait dit ailleurs: «Tous êtes tous nobles». Le grand-prêtre était une espèce de roi ou de président héréditaire ; mais il s'en fallait de beaucoup qu'il fût un maître. Israël n'avait de maître que Iehova \

Je n'oserais dire qu'il n'y eût pas d'aristocratie dans cette république, puisque le sacerdoce était un privilège de race, et je suppose que ceux qu'on appelait les Anciens n'étaient pas pris indifféremment dans toute famille ; mais on n'aperçoit aucun vestige de la domination et de l'oppression d'une caste. Si quelque chose était donné à la naissance, cela était dans les mœurs et non dans la Loi, qui ne contient rien à ce sujet et ne distingue pas entre les fils d'Israël. On a remarqué qu'il n'est jamais parlé dans la Loi de la question ni d'aucune espèce de torture. C'est encore un signe de liberté et d'égalité.

Quant à l'esclavage, la Loi n'admet pas qu'un Juif puisse être l'esclave d'un Juif, et il se loue plutôt qu'il

1. C'est ce qui a été très-bien saisi par Joseph Salvador dans son Histoire des Institutions de Moise, 3e édition, 18G0, p. 149.

ne se vend, pour un espace de sept ans. après lequel il est libre xxi. 2). Il est vrai que les enfants qu'il a de la femme que son maître lui a donnée demeurent esclaves avec elle ; aussi prévoit-on qu'il ne voudra pas sortir seul, et le commandement est éludé, en ce sens que l'esclave est admis à aliéner sa liberté pour toute sa vie, et à servir à perpétuité avec sa femme et ses enfants. Il y avait donc, en réalité, des esclaves israélites; mais le texte sacrén'en subsistait pas moins, rappelant toujours au maître que son esclave était son frère l.

La Loi dit encore : « Si, en frappant ton esclave, mâle ou femelle, tu lui crèves l'œii, il sera libre pour sonœil(xxi, 26) ».Nous regrettons presque qu'elle ajoute: « Si tu lui casses une dent, il sera libre pour sa dent. » C'est beaucoup, c'est trop, en ce sens qu'on n'ose croire que cela s'exécutât, et qu'on se demande si toutes ces prescriptions ne demeuraient pas à l'état de lettre morte, quoique sacrée. On verra d'ailleurs plus tard, dans le livre de Jésus fils de Sirack, de tristes témoignages sur les esclaves, qui montrent assez que l'esclavage est toujours l'esclavage, c'est-àdire quelque cbose d'incompatible avec le respect de L'humanité. On doit croire cependant qu'à défaut de résultats plus positifs, les paroles du saint livre ont eu

1. Dans le Lévitique, la Loi déclare les enfants affranchis avec leurs parents, mais la durée de la servitude peut s'étendre jusqu'à sept fois sept ans [xxv, 10 . C'est le Lévitique qui ajoute à la Loi ce beau commentaire sxv, ô.'. : a Car les enfants d'Israël n'ont pas d'autre maître que moi : c'est pour être à moi que je les ai tirés de l'Egypte. »

une certaine valeur morale, et que, respectées de tous et vénérées des fidèles, soutenant les consciences en même temps que soutenues par elles, elles ne pouvaient manquer de faire du bien.

La Loi dit aussi : « Tu ne fouleras point et tu n'opprimeras point l'étranger ; car toi-même tu as été étranger au pays d'Egypte l». Ce retour touchant explique bien le caractère de la loi juive ; elle est celle d'un peuple qui sait ce que c'est que de souffrir. C'est à Babylone peut-être plus qu'à l'Egypte que pensait l'écrivain sacré. Une nomme que l'Egypte, parce que c'est au sortir de l'Egypte qu'il représente Moyse donnant des lois à son peuple ; et puis on vient de voir que tous les Juifs n'étaient pas à Babylone au temps même du grand exil, et que beaucoup d'entre eux s'étaient réfugiés en Egypte.

Non que ce soit là l'unique raison de la charité de la loi juive ; elle tenait sans doute aussi à la nature et aux habitudes de la race. Les intérêts d'ailleurs fortifiaient les sentiments. Cette petite nation si faible n'avait pas de plus grande ambition que de se grossir ; . quiconque venait accroître la population était bien traité. La Loi protège, avec l'esclave et l'étranger, l'orphelin et la veuve (xxn, 22). Elle a une véritable sollicitude pour le pauvre ; elle le défend même contre les duretés du droit strict. Elle interdit à son égard l'intérêt de l'argent, cet âpre et impitoyable intérêt des temps antiques, qui a rendu odieux à jamais

Page 1