Chap. xxir, 21 ; xxm, 9, etc
le mot d'usure, quoique ce mot latin ne signifie par lui-même que l'intérêt. Si on lui a pris, à titre de gage, la couverture qui le met à l'abri du froid, elleexige qu'on la lui rende avant le coucher du soleil: « Car il n'a que cela pour s'envelopper et pour dormir ; s'il crie à moi, je l'écouterai, car je suis compatissant l .»
Je ne veux rien exagérer, ni prétendre que tous ces sentiments et ces habitudes morales n'appartinssent qu'aux Juifs ; il y a là des pensées qui sont de l'histoire de tous les lieux et de tous les temps. J'ai recueilli ailleurs chez les Grecs, et déjà dans Homère, bien des exemples de charité. Et dans le fameux Livre des morts des Égyptiens, on a trouvé ces paroles : « J'ai donné du pain à celui qui avait faim, de l'eau à celui qui avait soif, des vêtements à celui qui était nu » ; c'est le texte même de l'Évangile. Partout, d'ailleurs, bien des choses peuvent être dans les mœurs sans être écrites, comme au contraire tel précepte a pu être écrit dans la Loi, qui n'était pas observé dans les mœurs. Ce n'en est pas moins un grand titre pour les enfants d'Israël, que cette morale ait été consacrée chez eux par le texte des Écritures et ainsi perpétuellement répétée, transmise de bouche en bouche et toujours présente aux esprits, à qui elle se produisait avec un caractère divin. Tous les petits, tous les humbles devaient aimer à entendre
1. Exode, xxii, 2G. Comparez Amos, m, 8. Le verset xxn. 2ô de X'Exode ne parle que du pauvre qui est Juif, mais le Lévitique étendra le précepte au pauvre étranger qui est en Judée (xrv, 35).
de telles paroles et à les faire à leur tour entendre à d'autres1.
V Exode fait suite à la Genèse, mais la date en est plus précisément déterminée par celle de la rédaction de la Loi. Il n'est pas d'ailleurs défendu de croire que dans la Loi, aussi bien que dans le récit, nous retrouvons quelquefois des traditions qui remontent jusqu'à des temps plus anciens. Telle formule, par exemple, comme celle-ci: « Œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, plaie pour plaie, meurtrissure pour meurtrissure (xxi, 24) », pouvait bien être déjà dans de vieux livres.
On ne peut guère séparer la Genèse de Y Exode : au contraire, le Lévitique et les Nombres paraissent des additions faites après coup à Y Exode, et qui peuvent s'en détacher. Les prescriptions de ces deux livres ne sont pas toujours d'accord avec celles de V Exode; mais il y a de ces divergences et de ces contradictions même entre les chapitres différents d'un même livre. On peut dire cependant que ces livres, dans leur ensemble, paraissent faits pour compléter et perfectionner la Loi, telle qu'elle avait été donnée dans YExode. Néanmoins, le caractère général de ces livres ne diffère pas sensiblement de celui des deux premiers, et n'invite pas aies rapporter à un autre âge,
1. Pour le passage du Livre des morts, voir ce livre, traduit par M. Pierret, et un article de M. Maspero qui en reproduit un long passage dans la Revue critique du 30 novembre 1872. Comparez Matthieu, xxv, 35.
comme on verra qu'on doit faire nécessairement pour ce qui regarde le Deutéronome l.
Je rappelle que c'est dans le Lévitique qu'on trouve pour la première fois une preuve matérielle constatant qu'on a sous les yeux un texte écrit postérieurement à la Dispersion.
Le Lévitique ne contient pas de récits, sauf celui de la consécration d'Aaron, mais seulement un complément de la Loi. Il est rempli presque tout entier de prescriptions qui se rapportent aux détails du culte juif, les sacrifices, les fêtes, les impuretés légales ; il a ainsi en général peu d'intérêt pour l'histoire des origines du christianisme 2.
Le Lévitique contient la défense, sous peine de mort, de sacrifiera Iehova partout ailleurs que devant la Tente sacrée ou tabernacle (c'est-à-dire au Temple) ; cette défense n'est pas dans Y Exode. On a même cru que Y Exode la contredisait formellement par ces paroles (xx, 21): « Tu me dresseras un autel... où tu me feras tes sacrifices. Dans tout lieu où je ferai faire mémoire de mon nom, je viendrai à toi et te bénirai. » — Je ne vois pas qu'il y ait là de contradiction. L'écrivain qui fait parler Moyse, bien avant l'existence du
1. On peut comparer Ex., xxi. 2, avec Lév., x\v. 40, ou Ex.. xih, 13 et xxxiv, 20, avec Nombres, xvm, 1G. On comparera aussi dans V Exode, xx, 2G avec xxvn, 1 ; dans les Nombres, iv, 3, avec vm, 2i. Voir à ce sujet Y Histoire critique des livres de l'Ancien Testament, traduite de Kuenen, par Pierson, p. 49-51, libr. Michel Lévy, 186G.
2. Sur les impuretés légales, comparez : les a fargards » ou chapitres v et suivants du Vendidad, et le livre V des Lois de Manou.
Temple, devait naturellement lui metttre dans la bouche une expression très-générale, et qui pût s'appliquer à Silo aussi bien qu'à Jérusalem.
La défense du Lévitique est la condamnation expresse des llauls Lieux, dont le livre des Rois parle si souvent, mais dont le nom ne se trouve qu'une ou deux fois dans le Pentateuque.
Une autre loi défend de pratiquer la divination et de consulter les devins (xix, 26, 31). L'explication decette défense est qu'il y avait une divination officielle : elle était exercée par le grand prêtre, on ne sait pas au juste de quelle manière, au moyen des insignes sacrés qu'on appelait ourim et toummin. Un sacerdoce jaloux ne souffrait pas qu'on cherchât à pénétrer autrement que par lui les secrets d'en haut. lien était de même en Egypte, d'après Hérodote (If, 83) ; on n'y voyait pas de devins, mais certains dieux rendaient des oracles. Chez les Juifs, il n'y avait qu'un seul oracle, comme il n'y avait qu'un seul dieu et un seul Temple, et il semble qu'on ne le consultait que d'une manière solennelle sur les choses d'intérêt public. Cela ne pouvait suffire ; on courait donc aux devins, mais la défense est formelle, et le Deutéronome l'a répétée avec plus de force. C'est sans doute que les divinations diverses se rattachaient à toute sorte de cultes défendus. On devinait, comme on le voit dans Ezéchiel (xxi, 26), parles teraphim; or, les teraphim sont des images ou idoles ; — par le foie des animaux ; c'est l'haruspicine des Latins, qui suppose des sacrifices de tous les jours. L'astrologie tenait à l'astrolàtrie.
Ceux enfin qui évoquaient les ombres des morts, semblaient en faire des espèces de dieux. Des pratiques même innocentes en apparence pouvaient être accompagnées d'invocations ou d'offrandes adressées à des divinités suspectes. Les Juifs tinrent donc, sur ce point comme sur bien d'autres, à se séparer soigneusement des autres peuples.
C'est ainsi que cette fois encore leur haine pour les cultes étrangers concourut avec la critique philosophique pour ruiner une institution religieuse immémoriale et universelle. Sous l'action de la propagande juive et chétienne, en même temps que tombaient les temples et les images, tomba aussi la divination, c'està-dire une chose qui tenait une place immense dans le monde antique, et qui y paraissait inséparable de la religion. La divination sans doute a reparu depuis, aussi bien que les temples et les images ; mais c'est la forme de l'idolâtrie qui fut le plus profondément atteinte, et elle n'a jamais retrouvé son ancien éclat1.
1. Cependant ces pratiques superstitieuses ont de si profondes racines dans les faiblesses de l'imagination, qu'elles se conservent beaucoup mieux et beaucoup plus longtemps qu'on ne serait tenté de le croire. Tout le monde sait combien l'astrologie a eu une longue vie, je dis même une vie publique et officielle ; mais l'haruspicine elle-même, c'est-à-dire la divination par la viande des bêtes, a subsisté jusqu'aujourd'hui. M. Georges Perrot, dans ses Mémoires d'archéologie, d'épigraphie et d'histoire, 1S75, au milieu d'un morceau des plus curieux intitulé : Quelques croyances et superstitions des Grecs modernes, nous la montre pratiquée encore de notre temps, et il en cite di^ux exemples (p. 388, 389). Il reproduit d'abord un récit qui lui a été fait en 1857, par un général qui avait pris part, en 1SÎ6, à la guerre pour l'indépendance de la Grèce : ce général avait vu un chef de palicares, Karaiskakis. dans une situation difficile et embarrassante, faire tuer un mouton, en
C'esl le Lévitique qui nous renseigne sur ces enfants qu'on brûlait en offrande au molek. C'est aussi ce livre qui nous fait connaître de la même manière, c'est-à-dire en les condamnant, les sacrifices aux Velus (xvn, 7) qui étaient des espèces de démons des bois ou de satyres. Mais voici un autre culte qu'il ne condamne pas, qu'il consacre expressément au contraire : c'est le sacrifice à l'Azazel (xvi, 5), c'està-dire, à ce qu'il parait, au Préservateur, à celui qui détourne le mal (c'est Yavcmmcus des Latins). Le grand Prêtre plaçait deux boucs devant l'autel ; le sort décidait lequel serait pour Iehova et lequel pour l'Azazel ; celui de Iehova était égorgé ; l'autre était chassé dans le désert pour l'Azazel.
examiner l'omoplate, et se décider d'après les signes qu'il y avait trouvés. Il traduit ensuite un passage du livre de M. Curtius Wach smuth : Das alte Griechenland im neuen (je n'en sais pas la date précise), que je transcris d'après lui : « C'est le samedi matin que l'on commence à tuer solennellement les animaux qui seront mangés dans les fêtes du mariage. Le fiancé doit immoler lui-même la
première des têtes de bétail qui sont destinées au repas Tout a
son importance : la manière dont a jailli le sang de l'animal, en droite ligne et d'un jet vigoureux, ou en zigzag, la langue que la bête s'est mordue, l'écume sanglante qui lui est venue aux lèvres ;
vieilles femmes et vieillards commentent ces phénomènes et
savent en tirer d'infaillibles augures sur l'avenir du mariage qui s'apprête... » A la page suivante, M. Perrot montre que les Grecs n'ont pas perdu non plus la croyance aux auspices tirés du vol des oiseaux, et qu'ils parlent encore aujourd'hui comme parlait Aristophane : « Une chouette, avant le combat, avait traversé l'armée. » {Guêpes, v. 1109).
Dans l'Occident même, la divination par l'omoplate d'un mouton était pratiquée au douzième siècle, comme en témoignent des vers d'un poëme de cette époque (le Cycle de la croisade et de la famille de Bouillon, 1877, thèse de doctorat, par M. Pigeonneau, p. 17G).