Gai., v. 14 et Rom., xm
raël et à son dieu, et non contre l'ennemi personnel1. C'est en vain que le Discours sur la montagne rappelle ces mots de YExode (xxi, 24) que j'ai rappelés moi-même tout à l'heure : « Œil pour œil et dent pour dent» ; c'était là un article de code pénal, non un précepte de morale : la pénalité antique prononçait : œil pour œil, dent pour dent, bras pour bras, comme la pénalité moderne prononce encore aujourd'hui, dans le monde chrétien, vie pour vie. Mais en dehors des sévérités nécessaires de l'action publique, bien loin que la Loi autorise l'homme à haïr son ennemi, nous venons de voir qu'elle condamne au contraire la vengeance et la rancune. Et elle disait déjà dans l'Exode (xxxn, 4) : « Si tu rencontres le bœuf ou l'àne de ton ennemi qui s'est égaré, ramène-le lui. Si tu vois l'âne de celui qui te hait abattu sous sa charge, ne le laisse pas là, mais aide-le à porter son fardeau. » Cela est aussi évangélique que l'Évangile même.
Les Nombres, ainsi appelés du dénombrement qui ouvre le livre, contiennent d'abord la suite de l'histoire de ce qui se passa dans le désert, après la promulgation de la Loi sur le Sinaï et la consécration de la sainte Tente ou du tabernacle Le reste du livre consiste en prescriptions diverses qui viennent s'ajouter à la Loi.
1. L'étranger lui-même, quand il est établi parmi les enfants d'Israël, a les mêmes droits que s'il était du pays : « Tu l'aimeras comme toi-même » (xix, 34).
C'est dans les Nombres qu'on trouve cités pour la première fois des écrits antiques aujourd'hui perdus. A propos du passage des Israélites à Arnon, ville frontière entre les Moabites et les Amorrhéens, l'écrivain cite un fragment du Livre des guerres de Iehova (xxi, 14). Un peu plus loin (27) il cite encore des poésies antiques ou moschlim.
L'histoire de Balaam forme les chapitres xxn-xxiv. Elle se détache tout à fait du reste de la narration, dont elle interrompt la suite, et paraît y avoir été ajoutée après coup. C'est le seul morceau considérable, au delà de la Genèse et du début de YExode, où on reconnaisse un récit élohiste remanié par un écrivain jéhoviste. Cette fois les deux éléments du récit sont plus étroitement mêlés et plus malaisés à distinguer. On reconnaît sans peine que l'épisode de l'ànesse, au chapitre xxn, est une addition ; on en est averti par la contradiction formelle qui existe entre le verset 20 et le verset 22 de ce chapitre. Il me parait d'ailleurs vraisemblable que les tentatives répétées de Balac et de Balaam n'étaient pas dans le récit primitif, et que le prophète n'y rendait qu'un seul oracle (xxiii, 7-10). Enfin, la quatrième prophétie, celle qui termine le chapitre xxiv, et qui n'est plus provoquée par Balac, est probablement une interpolation, la plus récente de toutes, et qu'on peut croire infiniment plus moderne qu'on ne l'a supposé jusqu'ici. Elle est peut-être d'un temps très-postérieur au temps où a été écrit le livre des Nombres, et je ne serais pas étonné que, pour en trouver la date, il fallût des-
cendre jusqu'à l'époque des Âsmonées, ou même, pour les derniers versets, jusqu'à celle des Romains. Je ne puis expliquer en ce moment ma pensée : on la comprendra sans difficulté plus tard, quand on aura lu le chapitre des Prophètes l.
Reste le cinquième livre du Pentateuquc, ou le Deutéronome ; mais j'ai déjà dit qu'il faut le mettre tout à fait à part des quatre autres, et je ne crois pas que le moment soit venu d'en parler. Je reprendrai d'abord l'histoire des Juifs.
Quand on sépare de la Loi le Deutéronome, on la diminue beaucoup, il faut l'avouer; car on lui ôte ses pages les plus éloquentes et les plus touchantes. C'est avec le Deutéronome que les Gentils l'ont connue, et que les chrétiens la lisent, et l'effet est ainsi bien plus grand; mais réduite même aux Quatre livres, elle les aurait encore vivement frappés. Ce culte grave d'un dieu unique et caché, que des yeux humains ne peuvent voir, même en image; ce Temple, unique ainsi que le dieu ; ce sabbat, qui rendait ce dieu présent et sensible, en quelque sorte, au dernier jour de chaque semaine, suspendant partout le travail pour que tous soient tout à lui : c'était là une re-
1. Voir, sur l'épisode de Balaam, une note de M. Derenbourg lue à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, dans la séance du 1er septembre 1876. M. Albert Réville a donné, dans la Revue moderne (10 octobre 1869) une traduction et un commentaire de l'histoire de Balaam. On lit avec profit cette intéressante étude, mais on n'admet pas aisément, avec l'auteur, que ce morceau ait été composé par un « contemporain de David ».
lOi LE CHRISTIANISME ET SES ORIGINES.
ligion d'une grande originalité; incomparable aussi, dans un autre sens, par l'étroite union entre Iehova et Israël, qui est moins son peuple que sa famille. Ajoutez à cela cette histoire sainte, sans mythologie, sans appareil poétique, où il n'y a rien de grand que le dieu, où les hommes sont toujours petits et humbles, mais toujours aussi placés sous la main de ce dieu qui les a choisis, et qui ne les perd pas de vue depuis qu'il a béni Abraham leur père. Enfin une constitution imprégnée d'égalité, des mœurs sévères, une fraternité fidèle et compatissante l : voilà ce qui se montrait d'abord dans la Loi, relevé par une langue et un style essentiellement populaires, et faits pour être entendus et sentis de tous. On pouvait douter si jamais des hommes qui n'étaient pas nés Juifs liraient ces livres ; mais il ne se pouvait guère qu'ils y fussent initiés et qu'ils y demeurassent indifférents.
1. A/nui ipsos files obstinata, misericordia in promptu. Tacite, Histoires, V, 5.