‹ Le Christianisme et ses origines (volume 5)Chapitre 60 sur 183 · LE DEUTÉRONOME *. LES PREMIERS PROPHÈTES · texte numérisé non relu

LE DEUTÉRONOME *. LES PREMIERS PROPHÈTES

Quand on passe des quatre premiers livres du Pentateuque au Deutéronome, l'impression générale qu'on reçoit de celui-ci est toute différente. Elle suffit pour avertir qu'on a sous les yeux une œuvre d'un autre temps ; mais c'est ce qu'on établit d'ailleurs par des observations positives. On a signalé en effet des divergences frappantes entre la législation de VExode, ùuLévitique et des Nombres et celle du Deutéronome. L'une des plus remarquables est celle qui se rapporte à la situation des Lévites. Les anciens livres distinguent la descendance d'Aaron, seule appelée à la prêtrise, et la tribu de Lévi, chargée seulement d'assister et de servir les prêtres dans leurs fonctions sacrées : dans le Deutéronome, il n'est plus parlé de la race d'Aaron, et les prêtres paraissent pris simple-

I. Ce nom est pris d'un mot qui se trouve dans la version grecque d'un verset du livre (xvn, 18). version qui ne répond pas d'ailleurs exactement à l'hébreu. Il paraît signifier: seconde édition de la Loi.

ment parmi les Lévites (xvm, 1, etc.). Déplus, dans les anciens livres, il est dit que la tribu de Lévi , n'ayant point départ dans la distribution de la terre donnée à Israël, aura en dédommagement un certain nombre de villes avec un champ autour de chacune. Ils auront en outre la dîme de tous les fruits de la terre. Non-seulement le Deutéronome ne parle pas de ces villes lévitiques , mais il suppose évidemment que les Lévites sont indifféremment répandus dans les villes de toutes les tribus, où ils n'ont, pour vivre, que des aumônes, qu'ils partagent avec les indigents1. \J Exode, le Lévitique et les Nombres ont déjà en vue le Temple, je l'ai dit, sous le nom de tente sacrée ou tabernacle ; mais dans le Deutéronome, la religion du Temple est bien autrement développée ; il est constamment présent à la pensée de l'écrivain. Celui-ci ne laisse échapper aucune occasion de célébrer « le lieu que Iehova aura choisi entre toutes vos tribus pour y faire habiter son nom » , c'est-à-dire la maison sainte de Sion, et de rapporter à ce centre sacré toutes les prescriptions du culte. Voyez particulièrement les chapitres xn et xvi. Il satisfait d'ailleurs à des difficultés qu'évidemment les anciens livres ne prévoyaient pas. Le Lévitique, pour mieux forcer l'obéissance, ne défendait pas seulement de sacrifier ailleurs qu'au Temple, mais même d'égorger ailleurs les bœufs et les

1. Lévitique, xxv, 32; Nombres, xxxv, 2; xxvm, 21; Deutéronome, xiv, 27 ; xvi, 11, etc. Voir, au sujet de ces divergences, l'Histoire critique des dires de l'Ancien Testament, traduite de A. Kucnen, par A. Pierson, 18CG, pages 56-71.

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moutons qu'on tuait seulement pour les manger, sans intention de sacrifice (xvu, 3) ; à moins qu'on ne veuille dire que le sacrifice était alors inséparable du repas. Mais la Judée a grandi ; elle s'étend maintenant bien loin au delà de Jérusalem, sans parler des Juifs qui vivent en dehors de la Judée. Le Deutéronome permet donc qu'on tue partout pour manger (xii, 15 et 20), et qu'on ne conduise à Jérusalem que les animaux destinés aux sacrifices. De même, au lieu de porter les dîmes au Temple, on pourra les vendre sur place, et on ira faire au Temple ses offrandes avec l'argent que les dîmes auront produit (xiv, 24).

La Judée n'est pas seulement devenue plus grande, mais aussi plus riche, plus prospère, plus glorieuse même au temps du Deutéronome. C'est alors que Iehova dit à Israël : « Tu prêteras sur gage aux autres peuples, et tu n'emprunteras point d'eux » (xv,6). Et ailleurs : « Iehova te mettra plus haut que toutes les nations qu'il a faites ; il te comblera de renom et de gloire, » (xxvi, 19). En aucun temps sans doute il ne faut prendre à la lettre ces hyperboles : le premier des peuples, cela veut dire simplement le premier dans la Palestine, par rapport à Édom, à Moab, etc. N'importe ; on chercherait en vain dans les anciens livres l'expression d'un tel orgueil.

C'est à peine s'il est parlé de prophètes et de prophétie dans les anciens livres. Il n'y a guère qu'un passage qui s'y rapporte, au chapitre x des Nombres. Le peuple s'étant soulevé contre Moyse, celui-ci s'entoure des soixante-dix Anciens ; Iehova répand sur ces

soixante-dix hommes une partie du souffle ou esprit qui était surMoyse, et ils se mettent kprophetiser. Il y en a deux qui étaient demeurés au camp, et qui de leur côté aussi prophétisent. Josué accourt à Moyse pour lui dire : «Il y aau camp deuxhommes qui prophétisent: ne le permets pas. » Mais Moyse lui dit : « Es-tu jaloux d'eux pour moi ? Que tout le peuple de Iehova ne prophétise-t-il comme eux ! » Il est clair que prophétiser, c'est prêcher au nom de Iehova, et remuer les âmes par une parole inspirée. Un verset du chapitre suivant (xn, 6) montre que ces prophètes recevaient ordinairement l'inspiration du dieu par un songe. Balaam enfin est aussi un prophète, quoique ce nom ne lui soit pas appliqué, et quoiqu'il ne soit pas d'Israël. C'est tout, et on remarquera que les Nombres sont le dernier, et probablement le plus récent des quatre premiers livres du Pentateuque. Au temps du Deutéronomc, on voit que le prophétisme avait pris un très-grand développement ; ce livre en consacre l'autorité d'une manière expresse : Iehova y promet solennellement, puisqu'il ne doit plus communiquer directement avec son peuple depuis la Loi qu'il lui adonnée sur la montagne, qu'il se fera entendre à lui par ses prophètes. Il mettra dans leur bouche sa parole; il en fera les interprètes de ses commandements, et si leurs avertissements sont méprisés, il les vengera (xxm, 15 à 20). Mais plus le Deutéronome relève le ministère du prophète, plus il en redoute 1 abus, et il prononce des peines terribles contre le prophète qui trahirait le dieu au nom de qui il doit

parler, ou qui prétendrait parler au nom d'autres dieux {Ibid. et xm, 1 à 5).

Le prophétisme a été la forme sous laquelle la divination, qu'il était impossible de proscrire d'une manière absolue, a trouvé sa place en Israël. Les oracles du grand prêtre durent tomber en désuétude quand le grand prêtre devint le prince ; ce n'est pas au pouvoir que la multitude a envie de demander des inspirations. Mais Iebova parlait aussi « par les songes et par les prophètes * » . Voici comment le Dcutéronome s'exprime sur ceux-ci (xvm, 9) : « Quand tu seras entré au pays que Iehova ton dieu te donne, tu n'apprendras pas à pratiquer les abominations des peuples du pays... Il n'y aura pas de devin chez toi. Car ceux qui font cela sont en abomination à Iehova, et c'est pour ces abominations que Iehova ton dieu les chasse devant toi... Ces peuples que tu chasses consultent les devins... ; mais toi, Iehova ton dieu ne te le permet pas. Iehova ton dieu te suscitera un prophète comme moi parmi tes frères (c'est Moyse qui parle), et tu le consulteras. » Ainsi c'est au prophétisme que recourait chez les Juifs une curiosité qui, là comme [ailleurs, était insatiable de révélations sur l'avenir. Mais cette espèce de divination, qui n'était attachée ni à un siège particulier, ni à une cérémonie liturgique, ni à des objets sensibles, avait par là quelque chose de spirituel et d'insaisissable quija mettait vraiment à part.

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