‹ Le Christianisme et ses origines (volume 5)Chapitre 61 sur 183 · Voir I Samuel, xxviii, G · texte numérisé non relu

Voir I Samuel, xxviii, G

Une des nouveautés du Deutéronome est la condamnation qu'il prononce contre ce que nous appelons l'astrolâtrie : « Ne va pas, quand tu lèves les yeux au ciel, et que tu vois le soleil, la lune et les étoiles, tous les bataillons du ciel, te prosterner devant eux et les servir, » (iv, 19). Sans doute l'adoration des astres est au fond de toutes les religions , mais elle y est recouverte et enveloppée de mythologie. Il n'y a guère de dieu dans lequel les mythologues n'aient retrouvé le soleil, et peut-être le retrouverait-on dans Iehova lui-même à l'origine. Mais l'astrolâtrie toute nue, à la manière des Perses, l'adoration du soleil, de la lune et des étoiles non transformés en personnes divines, ne parait nulle part dans les quatre premiers livres du Peutateuque l.

Le silence du Deutéronome sur certaines traditions des autres livres suffit au contraire quelquefois pour avertir qu'il n'appartient pas à la même époque. En répétant, par exemple, les anciennes lois, par lesquelles les premiers-nés des animaux sont à Iehova, il se tait absolument sur les premiers-nés des hommes. 11 se tait également sur cet acte terrible de la consécration, par lequel la vie d'un homme était vouée à Iehova, sans qu'il put espérer de se racheter de la mort (Lévitique, xxvu, 28). On avait oublié ces barbaries des vieux âges.

Les trois livres de YExodc, du Léuitique et des Nombres exposent la Loi ; ils ne la prêchent pas et ne la célèbrent pas. La Loi se fait au moment où on les

1. Dans l'Exode, xx, •'*, « ce qui est au ciel » veut dire seulement les oiseaux, comme la chose est évidente par le Deutéronome, iv, 17.

écrit : au temps où on écrit le Deutéronome, elle est faite et consacrée. C'est alors qu'on trouve des paroles telles que celles-ci : « Quel est le peuple... qui ait des règlements aussi justes que les lois que je vous propose aujourd'hui » (iv, 8) ? Et ailleurs (xxxm, 4) : «Moysenous a donné une Loi ; c'est le patrimoine du peuple de Jacob. » Mais ce qui marque surtout dans le Dcutéronome le progrès des temps, -c'est l'esprit général du livre, et l'accent tout nouveau avec lequel le sentiment ou plutôt la passion religieuse y est exprimée.

Les anciens livres ne prescrivent guère que des actes extérieurs ; l'auteur du Deidéronome s'adresse surtout aux âmes ; il ne répète pas seulement la Loi, il la commente, il prêche au lieu d'ordonner. Il n'enseigne que plein d'un pieux enthousiasme et sur le ton oratoire, avec les développements où s'épanche un cœur touché.

Et d'abord Iehova est pour lui un dieu incomparable, sinon unique : la terre et le ciel sont à lui, (x, 14). — «Iehova ton dieu est le dieu des dieux » (17) : c'est la première fois que cette expression se rencontre. Il y a même tel verset qui semble expressément monothéiste : « Iehova seul est le dieu, et rien autre en dehors de lui » (iv, 35 et 39). Mais il faut se défier des hyperboles du style biblique. On lira de même dans haïe (xlv; 21) : « Il n'y a pas de dieu hors moi, » et cela paraît bien formel encore. Mais voici qu'en un autre endroit du même livre (xlvii, 10) la ville de Babylone parle de même : « Il y a moi, et il n'y arien que moi, » ce qui ne peut plus être pris à, la lettre. Le précepte tant répété dans un livre qui a

fait du bruit, de ne pas prendre de la littérature pour du dogme, doit être toujours présent à qui lit la Bible l.

Un autre verset du Deutéronome (xxxn, 21) oppose Iehova aux non-dieux : « Il m'ont rendu jaloux avec un non-dieu. » Mais ce verset porte avec lui son commentaire ; car il ajoute immédiatement : « Et moi je les rendrai jaloux avec un non-peuple. » La dernière incise ne permet pas de se tromper sur le sens de la première. Cela signifie simplement un dieu qui ne doit pas être leur dieu, un peuple qui ne doit pas être mon peuple. Il ne s'ensuit pas de là que les Juifs eussent réellement l'idée de dieux qui n'en fussent pas, de faux dieux, suivant l'expression chrétienne. Et cette expression même est de la langue de la philosophie grecque, et non de celle de la Bible 2.

Et pourtant, de même que, suivant le mot de La Rochefoucauld, on a toujours assez de force pour supporter les maux d'autrui, on a aussi toujours assez de philosophie contre les superstitions d'autrui. Les Juifs, n'ayant plus d'images à adorer, depuis la Loi, n'eurent pas de peine à philosopher contre l'adoration des images. Le monde idolàtrique était lui-même traversé à ce sujet par bien des doutes, soit ceux que suggérait le sens commun, soit ceux qu'inspirait le spectacle de cette religion du feu et des astres, dans la Perse, qui n'avait point de dieux anthropomorphi-

1. Matthew Arnold, Literature and dogma, traduit en français sous ce titre : La crise religieuse (librairie Germer -Baillière), IS76.

2. Elle n'est dans aucun livre biblique, mais seulement dans Yapocryphon grec do tiuruch (vi, 59). — Voir Cicéron, De nat. deorum, II, i.

LE DEUTÉRONO.MK. 14a

ques. Les Juifs, fiers de leur dieu sans figure, et pleinement libres à l'égard do l'idolâtrie, en vinrent à la traiter avec un profond mépris. Le Deutéronome parle des images tout autrement que les anciens livres ; il neles rejette pas seulement comme ennemies, mais aussi comme vaines et impuissantes, comme choses de néant : « œuvres de main d'homme, de bois et de pierre, qui ne voient ni n'entendent, ne goûtent ni ne flairent » (iv, $8). Nous n'avions vu jusqu'ici rien de semblable. Il dit encore (iv, 15): « Vous ne vous ferez point d'images ; car vous n'avez vu aucune forme le jour où lehova notre dieu vous a parlé sur l'Horeb au milieu du feu. » Cela semble se référer à Y Exode, et cependant cela est bien loin de YExode, dont le Deutéronome ne reproduit pas les récits anthropomorpliiques. J'ai déjà fait remarquer que l'auteur du Deutéronome ne peut comprendre l'impunité d'Aaron après le sacrifice au taureau d'or, et qu'il croit devoir sur ce point suppléer au texte primitif (ix, 20).

On remarque même qu'il n'est jamais parlé dans le Deutéronome de ces apparitions si fréquentes dans les anciens livres, qui y sont appelées les Messagers ou Anges de lehova. Ce nom ne s'y trouve pas une seule fois '.

La religion du Deutéronome est d'ailleurs aussi tendre qu'elle est élevée. 11 appelle lehova du nom de père, que les anciens livres ne lui donnent pas encore. Et le mot n'est pas pris ici dans le sens où le Zeus d'Homère est appelé père des hommes et des dieux,

1. Ange (pour angel) n'est que le mot grec qui signifie messager. III. 10

c'est-à-dire auteur de toutes choses: idée grande, mais d'une sévérité froide dans sa grandeur; Iehova est le père de son peuple dans un sens plus particulier et plus pieux : il a élevé Israël, il le conduit; il transforme son nom en un diminutif caressant (Ieschouroun, xxxvu, 15); s'il le châtie, c'est comme on châtie son enfant ; il a mis en lui sa prédilection : il exige de lui à son tour les sentiments que des enfants aimés doivent à leur père, et c'est de ces sentiments que sortira un jour la prière : Notre père, qui es dans les cieux l.

Il est dit déjà dans l'Exode qu'Israël appartient à Iehova plus que les autres peuples, qu'il est sa propriété particulière, et comme un clergé (qu'on me passe ce mot) consacré à son service. Le Deutéronome appuie sur cette idée, et il emploie, pour l'exprimer, le terme de peuple choisi ou élu, qui n'est pas dans les anciens livres, et qui a fait une si grande fortune. « Ce n'est pas que vous fussiez plus nombreux que les autres peuples, si Iehova vous a aimés et vous a choisis ; au contraire, vous étiez le moindre de tous les peuples : mais c'est parce que Iehova vous aime et qu'il s'est engagé envers vos pères avec serment (vu, 7). »

Dans uu livre grec dont il sera parlé plus tard, le IVe livre d'Esdras, l'idée de l'élection des Juifs a été poussée à ce point, qu'il y est dit (vi, o i-), que le monde

1. Deut., xxxn. 6; i, 31; vin, 5. Le verset xxxu, il esl le développement plein de grâce d'une image de V Exode que j'ai citée (Ex., xix, 4).

n'a été créé que pour eux, et que tous les autres peuples soûl comme un crachat aux yeux de Iehova.

A force de s'appliquer ce mot d'élu, et de le redire avec orgueil devant les Gentils, Israël le leur a appris si bien qu'ils se le sont approprié; mais ils y ont mis un autre esprit. Les élus, chez nous, ce ne sont plus les Juifs, mais les chrétiens, ou, parmi les chrétiens, les âmes dévotes et qui se croient préférées. L'idée et le mot n'en viennent pas moins de la Bible et d'Israël.

Les anciens livres ne connaissent que la circoncision de la chair; le Deutéronome le premier parle de la circoncision du cœur, x, 1G.

L'ardeur passionnée d'Israël rétabli et sa foi en l'avenir éclatent surtout dans le morceau fameux qui est devenu chez les Juifs la prière par excellence1 : « Ecoute. Israël, Iehova notre Dieu est l'unique Iehova'2. Tu aimeras donc Iehova ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être et de toutes tes forces. Et quand Iehova ton Dieu t'aura fait entrer dans le pays qu'il a promis par serment à tes pères, Abraham, Isaac et Jacob, et que tu y posséderas de grandes et belles villes que tu n'auras point bâties, des maisons pleines de richesses que tu n'y auras point apportées, des citernes que tu n'auras pas creusées, des oliviers et des vignes que tu n'auras pas plantés... aie soin de ne pas oublier Iehova, qui t'a retiré du pays d'Egypte et de

1. On l'appelle le Schéma, parce qu'elle commence par le mot Schéma (écoute,. Dent., vi, 4-13.

2. Cela paraît signifier simplement : Iehova est sans pareil; il n'y a pas deux Iehova au monde.

la demeure de servitude ; tu craindras Iehova ton Dieu, tu le serviras et tu jureras par son nom. » A propos du verset du Lévitique : «T\i aimeras ton frère comme toi-même, » j'ai rappelé (p. 99) comment les auteurs des Évangiles ont détaché ce précepte d'une part, de l'autre celui du Deutéroiiomc : « Tu aimeras ton dieu de tout ton cœur,» etc., pour les mettre ensemble et réduire à ces deux commandements la Loi tout entière. Le premier verset du Schéma des Juif- esl ainsi devenu dans le christianisme la formule de ce qu'on appelle l'amour de Dieu. Ce n'est pas précisément cela dans le texte, c'est un sentiment bien plus personnel , et c'est parce qu'il est personnel qu'il est si ardent. C'est Iehova, c'est son dieu à lui, et non pas celui de tous les hommes, qu'Israël aime d'un amour si fort : ce dieu l'a sauvé : il lui a donné cette terre heureuse, qui n'était pas à lui et qu'il lui a fait conquérir; c'est lui qui continuera à jamais de le protéger dans toutes ses épreuves et a qui il devra toutes ses prospérités ; Iehova représente pour Israël son existence même et sa fortune ; Iehova, c'est la patrie, une patrie qui a été perdue, puis recouvrée, mais qui est toujours menacée par des ennemis redoutables. On l'aime de toute la haine qu'on ressenl pour ses ennemis, et de là ces paroles si vives : « de tout ton cœur, de tout ton être et de toutes tes forces». Quand le christianisme s'en esl emparé, pour les appliquer, dans un sentiment mystique, h un dieu spirituel, elles ont, en quelque sorte, changé de sens. Les critiques ont remarqué alors qu'elles dépassaient

de beaucoup ce qu'on trouvait exprimé de sentiments semblables chez d'autres peuples ; de sorte qu'on est allé jusqu'à dire que l'amour de Dieu était chose ignorée de toutes les autres religions. On se trompait : il est reconnu au contraire que l'amour de Dieu (ou des dieux) se retrouve partout, et est inséparable de l'idée religieuse elle-même. Mais ce qui est vrai aussi c'est qu'aucune autre religion n'a dû mettre dans ce sentiment une telle énergie, et on en voit les raisons.

Le pieux écrivain n'est pas moins tendre pour ses frères que pour son dieu : « Il ne faut pas, dit-il, qu'il y ait de misérables parmi vous » (xv, 4). Le caractère d'humanité et de fraternité qui frappe dans la Loi se marque encore davantage dans le Dcutéronome. Il renouvelle la loi de VExode qui dit que l'Israélite, homme ou femme, ne servira que sept ans (xv, 12). Il suppose aussi qu'au moment d'être affranchi, il pourra vouloir rester esclave, mais cela parce qu'il se trouvera bien dans la maison, et non parce qu'il sera menacé d'être séparé des siens. S'il sort, on ne le laissera pas partir les mains vides : « Tu lui feras un présent, dit le texte, sur le bien que Iehova t'a donné. » — « Et qu'il te souvienne que toi-même as été esclave au pays d'Egypte. » — Malheureusement cette loi, présentée d'une manière si touchante, ne fut pas observée longtemps, et on voit par le livre qui porte le nom de Jérémie (xxxiv, 8-11), que les fds d'Israël furent bientôt des esclaves à perpétuité, comme ceux de tous les pays.

Le Beutéronome ne condamne plus seulement le prêt à intérêt à l'égard du pauvre ; il l'interdit absolu-

ment h l'égard du Juif (xxin, 19). Un verset défend de saisir les pierres de la meule avec laquelle se fait le pain, qui est la vie ; un autre, de prendre pour gage le vêtement de la veuve (xxiv, 6, 17). Un autre \ient en aide à la plus grande misère peut-être du monde antique, celle de l'esclave fugitif; la terre d'Israël est un lieu d'asile [xxm, 15) : « Tu ne livreras point à son maître l'esclave qui se sera sauvé chez toi; mais il demeurera avec toi, en ton sein, au lieu qu'il aura choisi et en la ville qu'il lui plaira, et tu ne le maltraiteras point. » Cette immunité ne put subsister sans doute quand la Judée fut devenue une province romaine ; mais l'esprit qui l'avait prononcée vivait toujours; la loi juive demeurait, moralement du moins, l'amie et l'auxiliaire de ceux qui étaient las de leurs maîtres. Il n'est donc pas étonnant que le monde Romain ait vu se tourner vers le dieu d'Israël, de tous les points de la terre, les vœux et les hommages des mécontents et des maltraités.

Le Deutéronome pense aussi aux femmes. Il règle le droit odieux de répudiation, et en cela même il leur rend service ; car s'il n'est pas parlé de ce droit antérieurement, c'est sans doute parce qu'il s'exerçait jusque-là sans aucune règle. Il tâche d'abord de mettre la femme à l'abri des caprices, en interdisant au mari de jamais la reprendre quand il l'a une fois répudiée. Il déclare encore que l'homme qui a été oblige d'épouser une fille, parce qu'il l'a séduite, ne peut plus la renvoyer, et que le droit de répudiation n'existe pas pour lui envers elle. Enfin la femme prise à la guerre

n'est pas abandonnée absolument et sans réserve à la brutalité du vainqueur. Elle aura d'abord un mois pour pleurer son père et sa mère ; alors seulement elle entrera dans le lit du maître, et plus tard, si celui-ci s'en dégoûte, il ne pourra pas la vendre et devra la renvoyer libre (xxi, 13).

Le Deutéronome ne permet pas de battre sans mesure, au gré de la colère, le coupable même; il fixe le nombre des coups : « Car il ne faut pas qu'à force de le frapper, ton frère soit mis dans un état indigne sous tes yeux » (xxv, 3). La charité delà Loi s'étend jusqu'au criminel dont elle prend la vie ; elle défend de laisser son corps à la potence ; il doit être enseveli le jour même (xxi, 23). Ainsi ces supplices d'après la mort, que notre Villon a décrits avec une poésie si sombre, les corps charriés deçà et delà par le vent, déchiquetés parles oiseaux, et sans cesse détruits par le soleil et par la pluie, tout cela était condamné par le saint livre, et c'est une des choses qui ont dû le plus toucher les misérables.

Je ne veux pas oublier les versets qui recommandent de ne pas prendre la mère avec le nid ; de ne pas atteler ensemble le bœuf et l'âne, de peur de fatiguer le plus faible ; de ne pas museler le bœuf qui foule le grain, en lui enviant sa part de ce blé qu'il nous apprête. Tout cela n'est que la poésie de la charité ; mais rien ne fait mieux entrer un sentiment dans les cœurs simples que la poésie1.

1. Il semble d'abord qu'il y ait quelque chose de semblable dans le verset de YExode : « Tu ne feras pas cuire le chevreau dans le lait

Quoique le Deutcronome répète les menaces terribles prononcées dans les anciens livres de la part de Ieliova, « le dieu jaloux », qui punit l'iniquité des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et la quatrième génération de ses ennemis, il se contredit heureusement en proclamant la loi de la justice véritable : « On ne fera pas mourir les pères pour les enfants, ni les enfants pour les pères; mais chacun sera puni pour son péché » (xxiv, 16).

Il est à remarquer qu'en reproduisant au chapitre v les Dix Paroles, le Deutéronome ne donne, pour l'observation du sabbat, que la raison prise de l'humanité. Arrivé à ce dernier commandement [Exode, xx, 10): « Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain. Tu ne convoiteras ni sa femme, ni son serviteur ou sa servante, ni son bœuf ou son âne, » il le modifie avec délicatesse de la manière suivante : <( Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain. Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain, son champ, son serviteur, etc. »

Tout concourt donc également à établir que le cinquième livre du Pentateuque est d'une date beaucoup plus récente que les quatre autres ; mais où doit-on le placer ? Si on met YExode au temps d'Esdras, c'està-dire au milieu du ve siècle avant notre ère ; si on considère que les deux livre* qui suivent doivent déjà être plus récents, et que de ceux-ci au Deutcronome

de sa mère; » mais il parait bien que l'intention de ce verset est simplement d interdire une sorte de pratique magique qui était u îe superstition du temps : voir les commentateurs. — Exode, xxui, 19 et xxxiv, 26; Deutér., xiv, 21.

la distance doil être considérable ; ce dernier devient bien moderne, et on se demande si on peut le supposer écrit avant l'époque grecque. Et en eiïet il s'y trouve des passages qu'il est naturel de rapporter à cette époque. Le plus remarquable est celui où Moyse est représenté comme prévoyant qu'Israël voudra un jour avoir des rois, et déclare quels sont à ce sujet les commandements de Iehova (xvn, 14-20). Dans les anciens livres, il n'est pas question de la royauté , même par voie d'anticipation prophétique, parce que personne n'y songeait au temps où ces livres ont été composés. Au contraire, quand on lit ici : « Tu pourras établir pour roi au-dessus de toi un de tes frères ; tu ne pourras établir au-dessus de toi un étranger ; » on pense naturellement à une époque où les Juifs pouvaient être sollicités de reconnaître pour leurs rois des rois étrangers ; c'est-à-dire au temps des Séleucides. Il est vrai qu'à celte date les Juifs n'avaient pas de rois, si on entend par là des chefs appelés en grec du nom dont on appelait les Séleucides, et que nous traduisons par rois. Mais le mot hébreu mélek, dont se sert le Deutéronomc, ne répond pas exactement au grec .Gaa^su; : il est appliqué dans le livre même à Moyse, que nous n'appelons pas roi (xxxiii, 5), et la version grecque le traduit aux deux endroits par ap/wv. On a vu que les grands prêtres Juifs étaient bien, à l'époque grecque, de véritables souverains, mais souverains d'un peuple défiant et indocile, qui avait précisément à leur égard les sentiments que le livre saint exprime ici, et qui les trou-

vait toujours trop semblables aux rois du dehors. La recommandation de ne pas avoir trop de chevaux, trop de femmes, trop d'or et d'argent, paraît une protestation de l'esprit sévère des vrais Juifs contre les mœurs de l'Asie grecque, plutôt qu'un désaveu de la royauté des temps antiques l. La crainte que, parle goût des chevaux, les princes ne soient poussés vers l'Egypte et n'y ramènent leur peuple, n'est-elle pas aussi d'un temps où l'Egypte, par son commerce, et par la protection qu'elle donnait à Israël contre les Syriens, attirait en effet si vivement les Juifs, qui finirent par y établir une colonie véritable? Et n'est-ce pas au même temps qu'il faut rapporter ce verset, où Moyse, qui vient de déclarer que l'Ammonite et le Moabiie n'entreront jamais dans l'assemblée ou Véglise de Iehova, c'est-à-dire qu'ils n'auront jamais droit de cité en Israël, dit au contraire que l'Egyptien y sera reçu dès la troisième généralion (xxiu, 8) ?

Les anciens, livres ne supposent pas que le culte des dieux étrangers soit une nouveauté en Israël; l'impression qu'ils donnent est bien plutôt que Moyse y trouve l'idoltàrie invétérée, et a peine à la déraciner. On sent au contraire dans le Deutéronome que la religion de Iehova est depuis longtemps établie et régnante : les dieux pour qui plusieurs lui sont infidèles sont des dieux nouveaux, « que tu n'as pas connus, ni toi ni tes pères, et qui sont introduits d'hier2. » Cela signifie, je le crois, que nous sommes

1. Le mot que je traduis par femmes, signifie concubines aussi

bieii qu'épouses.

"2. Voir xiii, G et xxxn, 17.

LE DEUTÉKONOME. 15o

ici au moment où l'hellénisme syrien, qui, à partir d'Alexandre, a enveloppé peu à peu la Judée, y fait pénétrer un paganisme jusque-là ignoré, et un esprit qui inspire aux fidèles de vives craintes. De là une sévérité et une intolérance passionnée, dont les anciens n'avaient pas besoin. Les vieilles lois n'atteignent que le dehors : elles ordonnent de tuerl'ennemi, d'exterminer ses dieux, d'exterminer aussi, dans Israël, quiconque sacrifierait aux dieux étrangers. La Loi nouvelle prévoit et punit les discours coupables, publics ou secrets, qui conduiraient à l'apostasie. S'il s'élève un inspiré, qui émeuve le peuple par quelque prodige, et l'appelle ensuite à servir un autre dieu, on ne l'écoutera pas, il sera mis à mort (vin. i). Et tout de suite : « Si ton frère, fils de ta mère *, si ton fils, ou ta fille, ou la femme qui dort dans les bras, ou ton ami qui est un autre toi-même, te détourne en secret pour te dire : Allons, servons d'autres dieux (des dieux que tu n'as pas connus, ni tes pères)... tune le croiras pas, tune l'écouteraspas; ton œil n'aura pas pitié de lui; tu ne lui feras pas miséricorde, tu ne tairas pas son crime, mais tu le feras mourir; ta main se lèvera la première contre lui pour le tuer, et ensuite la main de tout le peuple ; tu l'accableras de pierres et il mourra, parce qu'il a cherché à te détourner de Iehova, qui t'a tiré du pays d'Egypte, du séjour de servitude. Et tout Israël, voyant cela, sera dans la crainte, et on ne recommencera pas

1. On comprend la valeur de ces quatre derniers mots, là où existe la polygamie.

à faire pareille chose au milieu de vous. » — Il ajoute enfin que si c'est tout le peuple d'une ville qui se laisse entraîner vers d'autres dieux, il devra être exterminé et la ville détruite par le fer et par le feu, pour n'être jamais rebâtie. Israël sait maintenant que son dieu est sa vie même ; il ne s'en laissera pas détacher, et dès lors il est invincible. Le mot d'intolérance, que j'ai prononcé, éveille, il est vrai, de tristes pensées ; à ce mot, l'histoire se lève tout entière dans notre esprit, pleine des fureurs du fanatisme. Il ne faut pas oublier pourtant que l'intolérance des Juifs a été surtout celle du martyre ; leur fanatisme a servi à d'autres pour les exterminer ; pour eux, il ne leur a guère servi qu'à mourir.

Une observation de détail confirme les inductions générales sur l'âge du livre. La montagne de Garizim, dont il n'est jamais parlé dans les anciens livres, figure dans le Dentéronome comme une montagne sainte, d'où doivent être données par les lévites des bénédictions solennelles, tandis que des malédictions sont prononcées sur la montagne d'IIébal. Ce n'est pas tout : au verset xxvn, 4, où il est ordonné, dans le texte juif, d'élever un autel sur Hébal, avec des pierres où seront gravées les promesses de la Loi, et d'y offrir des sacrifices d'actions de grâces, il se trouve que le texte samaritain, au lieu d'Hébal, porte Garizim. Le texte samaritain doit être le véritable ; car il n'est pas naturel d'offrir des sacrifices d'actions de grâces et de réjouissance (voir au verset 7) sur la montagne des malédictions. Or c'est au temps

d'Alexandre que Joseph place l'établissement du temple de Garizim, qui, probablement, quoi que les Juifs en aient dit depuis, était à ce moment un lieu de prière respecté de tous, et non un monument d'hostilité et de schisme l.

Ces considérations m'amènent à deux conclusions. L'une est certaine : c'est que le cinquième livre de la Loi est plus récent que les quatre autres, et qu'il en est séparé par un intervalle de temps considérable, pendant lequel la situation des Juifs a beaucoup changé, ainsi que leurs sentiments et leurs idées. L'autre serait que l'époque de ce livre doit être celle où les Juifs avaient déjà affaire aux Grecs et aux rois héritiers d'Alexandre. Celle-ci est évidemment paradoxale, au sens étymologique de ce mot, qui veut dire simplement, contraire à l'opinion reçue : je ne l'en crois pas moins plausible, et je la soumets comme telle à l'examen des érudits.

Le Deutéronome est moralement aussi nouveau, comparé aux quatre livres, que l'Évangile peut l'être par rapport au Deutéronome. Je prendrais volontiers le mot de Deutéronome dans un sens qu'on ne lui donne pas, et je le traduirais par la Nouvelle Loi. Le judaïsme y prend la pleine conscience de lui-même, et il sait désormais tout ce qu'il vaut. L'écrivain sacré fait ressortir, dans les termes les plus vifs, la vertu morale qui est dans cette Loi et qui en fait l'àme : « Ma parole n'a rien d'extraordinaire, rien de caché

1. Dentér. xi. "29 et xxvn, 4, 7, 12. Voir plus haut, pages 48 et 105.

ni de difficile. Il ne faut pas monter au ciel ou traverser la mer pour y atteindre; elle est là, présente, à la portée de tes discours et de tes pensées, et tu es toujours à même de l'accomplir (xxx. 11). » Et ailleurs (îv. 7) : « Où est la nation, si grande qu'elle soit, qui ait des dieux toujours présents, comme nous avons Iehova notre dieu, en quelque occasion que nous l'invoquions? Et où est la nation, si grande qu'elle soit, qui ait une Loi comparable à celle qui vous est édictée aujourd'hui? » Et cela paraissait vrai de leur dieu comme de leur Loi. De leur dieu, car ils avaient péri, et il les avait ressuscites, et leur existence, leur prospérité était un miracle de ses mains. De leur Loi, car, faite pour une population de faibles et d'opprimés, elle convenait par cela même à tous les faibles et à tous les opprimés, c'est-à-dire au plus grand nombre. Ils parlaient donc ainsi avec conviction, et cette conviction même suffisait pour que la foule des non-Juifs lut disposée à croire ce qu'elle leur entendait redire sans cesse. Il y a dans ces deux versets le secret de la conversion du monde.

Il n'aurait tenu qu'à l'auteur du Deutéronome de crier bien haut, comme dans le Discours sur la montagne : « Les anciens vous disaient.., mais moi je vous dis..., » en opposant à une loi et à une justice encore grossières les délicatesses de sa piété et de sa charité : mais au contraire le judaïsme de cet âge est plein de respect pour la vieille Loi, et ne songe qu'à autoriser sus aspirations nouvelles en les mettant sous la protection des noms et des traditions antiques. Il pouvait

dire, plus sincèremenl que ne l'ont dit les Chrétiens, qu'il ne prétendait pas détruire la Loi, mais la compléter. Le temps n'était pas venu de rompre avec le passé el d'être ingrat.

La tara ou la Loi formait la première partie de la Bible ; les Juifs mettaient dans la seconde les Prophètes; mais le mot hébreu qu'on traduit par les Prophètes se traduirait peut-être mieux par les inspirés. Ils comprenaient sous ce mot, d'une part les livres historiques qui portent les noms de Josué, des Juges, de Samuel et des Rois ; de l'autre les livres qui sont purement prophétiques, au sens que nous attachons à ce terme. On regardait sans doute Josué et Samuel comme les auteurs des livres qui portent leur nom; c'étaient les Premiers prophètes, qui comprenaient aussi les Juges et les Rois, quoique anonymes. Isaïe, Jérémie, etc., étaient les Derniers prophètes. C'est en ce sens général qu'on disait : la Loi et les Prophètes.

LES PREMIERS PROPIIÈTES *.

Le livre de Josué et ceux des Rois peuvent être tout de suite reconnus comme postérieurs au Deutéronome, car ils y renvoient. Comparez d'une part Jo sué, xxiv, 13 etDeut. vi, 10-11 ; de l'autre I Rois, u, 3 et Dent, xvii, 19, ou II Rois, xiv, 6 et Dent, xxiv, 16.

1. Partout ailleurs qu'ici, je réserve dans tout mon livre le nom de prophètes à ceux à qui nous avons l'habitude de l'appliquer : Isaïe, Jérémie, Ézéchiel et les Douze.

Ce qui a été dit de la nouveauté du Deatéronome par rapport au reste du Pentaleuque s'applique donc à plus forte raison à ces livres.

On ne rencontre pas de ces citations dans les Juges ni dans Samuel; mais outre que ces livres s'encadrent naturellement entre Josué et les Rois, on y trouve des traces du même esprit que j'ai signalé dans le Deutéronome . Ces traces se réduisent, pour les Juges, à peu de chose. Après avoir dit que Gédéon, à la suite d'une victoire, fit faire une «idole» avec l'or de son butin, et que tout Israël rendit un culte avec lui à cette « idole», l'écrivain, scandalisé de ce qu'il raconte, croit devoir ajouter que ce que Gédéon avait fait là tourna à sa perte et à celle de sa maison. Ailleurs, en racontant l'histoire de Michas, qui se fait chez lui un sanctuaire avec une « idole » et des téraphim, qui prétend ainsi honorer Iehova, et fait desservir ce sanctuaire par un lévite, il a soin de dire (xvn, G) qu'alors il n'y avait pas de chef en Israël, et que chacun faisait ce qui lui semblait bon ; remarque qui est répétée plusieurs fois dans ces derniers chapitres des Juges. C'est ainsi qu'il est dit dans le Deutéronome (xn, 8) : « Vous ne ferez pas comme nous faisons ici aujourd'hui, chacun ce que bon lui semble. » Voir aussi Josué, x\u, 10-34. On remarque encore dans les Juges le même mauvais vouloir que dans le Deutéronome à l'égard de la royauté. C'est ce dont témoigne cette parole de Gédéon (vin, 23) : « Non, je ne régnerai pas sur vous, ni mon fils ; Iehova seul régnera sur vous, » et surtout l'apologue des arbres qui veulent un

roi, i\, 8. Tous les arbres utiles, l'olivier, le figuier, la vigne, déclinent également la royauté, qui les distrairait de leur œuvre bienfaisante; il n'y a que l'arbre stérile et épineux qui soit prêt à régner et qui s'offre ».

Dans les livres de Samuel, la royauté est encore plus maltraitée : le chapitre vin du livre premier contient à ce sujet une tirade des plus violentes, qui semble protester contre la tentation que pourraient avoir les grands prêtres d'être ce qu'avaient été les anciens rois. D'autre part, cependant, le livre insiste sur le caractère sacré et inviolable de celui qui a reçu l'onction sainte. L'opposition entre les temps antiques et les temps modernes est aussi plus d'une fois marquée dans Samuel. Iehova y est exalté comme dans le Deutéronome ; il y est appelé de même « le dieu vivant » (I, xvn, 26), par opposition sans doute aux « idoles ». Il y est nommé aussi (pour la première fois dans les livres historiques), de ce nom de Iehova Sabaoth ou Iehova des bataillons, qui revient si souvent dans haïe, Jérémie et les autres, c'est-à-dire, à ce qu'il paraît, Iehova qui commande aux bataillons du ciel, aux puissances célestes. Ce nom n'est pas dans les anciens livres du Pcntateuque : le Deutéronome ne l'emploie pas encore, peut-être à cause de cela même; mais il nous y prépare, en se servant de l'expression de bataillons du ciel pour désigner les as-

1. Sur les mots : « Iehova seul régnera sur vous », comparer. haïe, xxxiii, 22. — Sur les teraphim, voir I Sam., xv, 13.

Page 1