Actes des Apôtres, xm, 22. Comparer I Hois, xv
plus que la multitude ne l'a fait ; j'aime mieux montrer par où elle a été gagnée. C'est que les plus grandes figures qui paraissent dans ces histoires y sont sans éclat, enveloppées plutôt d'obscurité, parfois même d'abjection, comme Moyse lui-même, qui n'était qu'un homme hors la loi et un banni. Hélas! dit Gédéon, ma famille est la plus humble de Manassé, et moi je suis le dernier dans la maison de mon père. Jephté est le fils d'une prostituée. Voyez Samson, ses querelles, ses prouesses, sa Dalila ; Samson les yeux crevés, tournant la meule chez les Philistins, amené ensuite comme un bouffon au milieu de leur fête de victoire pour les faire rire, et les engloutissant avec lui sous les ruines de la salle dont il a ébranlé les piliers : tout cela est d'un grandiose tout populaire ; c'est l'épopée d'une race de captifs et d'esclaves. Viennent les rois ; le premier est sacré tout à coup à la porte d'une ville par un prophète qui passe, pendant que lui-même esta la recherche d'une troupe d'ânesses perdues. Le second est le jeune pâtre qui abat tout seul d'un coup de fronde le géant des Philistins ; son histoire est d'un bout à l'autre celle d'un chef de bandes, toujours entre la vie et la mort. Il est vrai que Salomon parait plein de grandeur et entouré de toutes les magnificences de la royauté: niais ce portrait superbe, absolument isolé dans la Bible, est tracé avec une naïveté qui trahit des esprits peu accoutumés à ces splendeurs. On croit voir «les travailleurs pauvres qui trompent leur miser».' en se repaissant des merveilles au milieu desquelles leur
imagination se figure bien loin d'eux un calife ou un sultan.
A cette grande exception près, tous ces personnages représentent Israël et sa fortune, toujours luttant, toujours aux prises avec des épreuves pénibles et obscures. Par eux-mêmes ils sont peu de chose, mais Iehova est avec eux, et vient à leur secours par des coups extraordinaires et surhumains. Ainsi tombe Jéricho au son des trompettes ; ainsi mille Philistins sont abattus avec une mâchoire d'âne ; ainsi Sisara est terrassé par le clou de Jahel.
Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle !
Israël n'attend jamais rien que d'un miracle.
Si nous descendons dans le détail, si nous rappelons dans notre mémoire la plupart des traits qui nous ont touchés en lisant ces livres, nous trouverons toujours qu'ils vont au cœur des humbles. C'est une terrible histoire que celle de cette concubine du lévite, que lui-même est forcé d'abandonner à une bourgade entière; qui est violée pendant toute une nuit; qui tombe morte à sa porte, où il la trouve le matin en sortant, et dont il coupe le corps en douze morceaux pour les envoyer aux douze tribus et faire appel à leur rage {Jug. xix) ; ce drame barbare ne ressemble guère aux tragédies brillantes et solennelles d'Athènes, mais il était fait, pour émouvoir le plus misérable dans son bouge.
Yoici une scène pleine de douceur, mais toute familière : c'est le père de Samuel qui vient sacrifier
au Temple, accompagné de ses deux femmes Anna et Phénenna, celle-ci féconde, celle-là stérile. Voyant Anna qui pleure, humiliée par l'orgueil triomphant de sa rivale, il lui dit : « Pourquoi pleures-tu? pourquoi ne manges-tu pas? pourquoi ton cœur est-il triste ? Est-ce que je ne te vaux pas mieux que dix enfants? » Après le crime de David envers Urie, où est-ce que le prophète Nathan, pour prêcher David, va chercher une parabole ? Il lui présente l'image d'un riche enlevant à un pauvre sa brebis unique, qui fait toute sa richesse et tout son plaisir. L'histoire de la vigne de Naboth a à peu près le même caractère. Le sombre Elie est bien touchant quand il ressuscite l'enfant de la veuve, en s'étendant trois fois tout de son long sur ce petit corps. Le trait se répète à peu près dans l'histoire d'Elisée, et on y voit aussi une autre veuve, à qui les créanciers de son mari venaient enlever ses deux fils pour en faire leurs serfs, quand Elisée la sauve par un prodige. Enfin l'histoire antique ne consent pas volontiers, ailleurs que chez les Juifs, à peindre des misères telles que celle de ces deux femmes, dans Samarie assiégée et affamée, qui sont convenues de manger, en les partageant ensemble, leurs deux enfants; il y en a une qui a sacrifié d'abord le sien, et qui vient se plaindre au roi, consterné de l'entendre, de ce que l'autre ne veut plus tenir sa promesse. En un mot, la Bible historique est partout le livre des petits et des misérables.