Ântiq., XIII, m, 1, et Guerre des Juifs, VII, x
i8i LE CHRISTIANISME ET SES ORIGINES.
du mariage et traité en ami par les deux rois. Comment ne pas appliquer à ces événements les derniers versets que j'ai cités, et ne pas reconnaître que le nom d'Assur signifie, en cet endroit, non pas l'antique empire assyrien, mais le royaume macédonien de Syrie, qui en était l'héritier? Aussi je vois que M. Hitzig a soutenu, il y a longtemps déjà, que ce fragment de prophétie ne pouvait avoir été écrit qu'à cette date, et on ne peut hésiter à adopter cette conclusion l.
Il y a dans ce seul fait de quoi avertir la critique et la tenir éveillée; mais on s'aperçoit bientôt que d'autres passages encore, soit dans haïe, soit ailleurs, conduisent l'esprit vers la même date. Non pas qu'il y en ait qui rassemblent des indications aussi précises ; mais il s'en trouve plusieurs qui, sans contraindre l'esprit comme celui-là, lui donnent cependant la même impression, celle d'un temps qui doit être celui des rois de Syrie et des chefs Asmonées. Dans haïe même, je vois qu'un célèbre critique de la fin du xvne siècle, Yitringa, rapportait à ce temps les prophéties des chapitres xxiv-xxvm -.
Il faut dire que les anciens commentateurs, qui admettaient le surnaturel, ne devaient pas être plus embarrassés de trouver dans un prophète du temps d'Ézéehias les persécutions d'Antioclios que la captivité de Babylone. Tout est également présent aux
1. M. Edouard Reuss prend I'1 parti de regarder du moins comme interpolé le yersel 1 8.
2. Voir aussi eu général les commentaires des exégètes sur / : chiel, xxv, li. sur les derniers chapitre* de M . . s derniers de Zacharie, etc.
yeux d'un prophète. C'est ainsi peut-être qu'Hiéronyme, dans la ville de No des livres prophétiques, a cru reconnaître Alexandrie; si bien qu'en divers endroits de ces livres le nom d'Alexandrie subsiste encore aujourd'hui dans la Yulgate 1.
Cependant sur quoi compter, quand on se sent entraîné à une telle distance de la tradition? Il est inévitable'que l'esprit soit au moins traversé par cette idée, que peut-être on s'est trompé, non pas sur tel ou tel passage des livres prophétiques, mais sur l'ensemble même de ces livres, et qu'ils pourraient être tout entiers d'une date beaucoup plus récente que celle où on s'obstine à les placer. On n'a, après tout, au-
1. Ce que je viens de dire, qu'un prophète, du moment qu'on le tient pour tel, peut être supposé avoi^tout prédit, est vrai en logique pure ; mais la logique pure, quand elle a contre elle le bon sens, trouve toujours une résistance dans l'esprit des hommes, et, en fait, on n'osait pas faire tout prédire à un prophète. Si l'auteur de ce* qu'on appelle le second haïe nomme Cyrus par son nom, je suis persuadé que c'est parce que Cyrus était déjà pour lui assez antique et assez lointain pour ne pas paraître à une trop grande distance du prophète. Mais quand on fait prophétiser à Isaïe le temple d'Onias, on a soin de ne mettre dans sa bouche que des termes vagues, et on se garde bien de nommer ni Onias ni Philométor. L'auteur du livre de Daniel, dont je parlerai plus tard, qui a moins de souci que les Prophètes de cette vraisemblance, s'abstient cependant de mettre les noms sur les personnages.
Les critiques obéissent aussi à cet instinct. Ceux mêmes qui sont le plus théologiens n'appliquent une poésie supposée antique à des choses très-modernes que quand il y a nécessité, pour ainsi dire, et qu'ils trouvent sur tel passage la marque trop visible de tel temps. Bossuet n'a pas observé cette mesure (mais ce grand esprit n'était nullement un critique), quand il s'est avisé de répéter que la Bête de l' Apocalypse était Dioclétien ; il s'est mis ce jour-là trop au niveau des fanatiques qui soutenaient que la Bête de l'Apocalypse était le pape.
cune preuve matérielle et positive que ces prophéties, qu'on a crues nées de la grande crise de -la destruction des deux royaumes, ne soient pas sorties plutôt d'une autre crise, celle qui a abouti au gouvernement des Asmonées et à l'indépendance des Juifs.
Mais quoi ! est-il possible de s'arrêter à une idée si éloignée des opinions reçues ? Indépendamment de tant d'autorités qui s'accordent à accepter la tradition, deux grandes objections paraissent s'élever tout d'abord contre une semblable hypothèse.
La première est que les livres prophétiques sont remplis des événements des anciens temps, et que les prophètes y paraissent placés au milieu de ces événements, de manière que toutes leurs actions et tous leurs discours s'y rapportent.
La seconde est que l'époque des Asmonées paraît avoir elle-même sa littérature (on s'accorde aujourd'hui à regarder comme appartenant à cette littérature des livres tels que celui qui porte le nom de Daniel); que ces livres ont leur caractère, sensiblement différent de celui des Prophètes et plus moderne; et que dès lors, si on les place au temps des Asmonées, les Prophètes doivent nécessairement reculer dans le passé. — Pour cette seconde objection, ce n'est pas encore le moment de la discuter; ce moment viendra naturellement lorsque j'arriverai à ces livres.
Quant à ce qui regarde la première, il est bien è\ ident que les livres prophétiques en général ont été écrits de manière à paraître contemporains de la
chute tic Jérusalem ou de la captivité de Babylone ; mais il s'agit précisément île savoir si ce n'était p;is là une fiction. Du moment que l'écrivain prend le nom d'un personnage des vieux temps et le met en scène, il est clair qu'il ne peut le placer qu'au milieu des choses et des hommes d'autrefois ; mais je demande s'il n'est pas possible que ces images du passé couvrent en réalité des faits et des sentiments plus récents, sur lesquels le poëte s'épanche ainsi avec plus de liberté et avec plus de grandeur. Isaïe, par exemple, dans le livre qui porte ce nom, voit le royaume de Juda menacé et. enveloppé par l'invasion assyrienne ; il annonce que d'ici à peu l'ennemi va se retirer et disparaître de la terre d'Israël, et que Jérusalem va se retrouver libre, prospère et même triomphante. Eh bien! ne se peut-il pas faire que sous ces figures l'écrivain ait en effet dans la pensée, non pas l'invasion assyrienne, mais celle des Syriens ; non pas la retraite de Sennachérib, mais celle d'Antiochos ; l'affranchissement des Juifs par Judas et Jonatlias, et enfin le principat glorieux de Simon et d'IIyrcan ?
Il y a une chose qui frappe en général dans les livres prophétiques : c'est le caractère rapide et presque soudain des révolutions auxquelles ils nous font assister. Chaque prophète semble avoir lui-même ressenti, et les angoisses de Jérusalem dans sa ruine, et les joies de sa délivrance et de sa grandeur. Les images de désolation et celles de paix et de gloire se succèdent dans leurs chants comme leur avant été
tour à tour présentes. Or, si l'on considère qu'il s'est passé, d'après la chronologie généralement adoptée, trois quarts de siècle entre la chute de Jérusalem et la chute de Bahylone, et qu'à partir de ce dernier événement la restauration de la cité de David a été une œuvre très-pénible et très-lente, on reconnaîtra qu'à cette époque il n'y a pas eu parmi les Juifs un seul homme qui, ayant vu les calamités, ait pu voir ensuite les jours heureux, ou qui ait pu associer à l'orgueil des temps heureux la mémoire des anciens désastres. Au contraire, au temps des Asmonées, tout va vite : il n'y a pas vingt-cinq ans entre la profanation du Temple par Àntiochos et la proclamation de l'indépendance des Juifs par Simon. C'est là seulement que la chronologie est d'accord avec l'impression que les textes nous communiquent.
Ajoutons que certaines difficultés historiques s'évanouissent par ce simple déplacement des prophéties. Jérémie prophétise à plusieurs fois la conquête de l'Egypte par Nahuchodonosor, et il annonce que le roi Éphréé sera prisonnier (xliv, 30). Ézéchiel (xxx, 10, etc.) a répété les mêmes menaces; et cependant Nahuchodonosor n'a pas conquis l'Egypte ni fait prisonnier le roi Éphréé, PApriès des Grecs '. N'est-ce pas que Nahuchodonosor veut dire ici Antiochos l'Épiphane ; qu'Kphréé signifie Ptolémée Philométor, et que le prophète a dans l'esprit la victoire du roi de Syrie, qui s'empara de la personne même
1. Maspero, Histoire ancienne des peuples de l'Orient, page 504.
du mi d'Egypte, sans le faire précisément prisonnier? II a suffi* peut-être que Nabuchbdonosor eût essayé, quoique en vain, île soumettre l'Egypte, pour qu'on se soit servi de son nom dans une prophétie menaçante, ce nom paraissant assez antique pour pouvoir y figurer l.
la prophétie de la prise et de la ruine de Tyr par le même Nabuchodonosor est à la fois dans haïe. dans Jérémie, dans Ézéchiel, dans plusieurs des Douze. Cependant il est constant que Nabuehodonosor a assiégé Tyr sans pouvoir la prendre -. Tyr n'a été réellement emportée d'assaut et mise à sac que par Alexandre ; il est donc à croire que c'est la victoire d'Alexandre qui est célébrée par les prophètes. Remarquons d'ailleurs que la prophétie ne s'arrête pas, du moins dans haïe, à la ruine de la riche cité ; elle dit encore qu'après un long abaissement Tyr retrouvera son éclat, et qu'enfin il viendra un temps où à son tour, comme tous les peuples, elle rendra hommage à Iehova et à son Temple. *
On peut demander encore comment on s'explique, si on suppose que la prophétie sur la ruine de Babylone par Cyrus n'est pas contemporaine de l'événement, que cette grande chute y soit présentée et étalée avec tant 'de chaleur et de passion. Il ne faut pas oublier que la haine des Juifs pour Babylone était
1. On peut imaginer bien d'autres applications possibles de cette méthode. Qui sait, par exemple, si le Sebna et l'Éliacim du chapitre xxn ne représentent pas les grands prêtres Ménélas et Alcime ?