‹ Le Christianisme et ses origines (volume 5)Chapitre 67 sur 183 · Maspero, p · texte numérisé non relu

Maspero, p

sans cesse rajeunie par leurs luttes contre la puissance maîtresse de l'Asie, qu'ils continuaient d'appeler du nom de Babel. Après Cyrus et même après Alexandre, elle reçut plus d'un affront qui put réjouir cette haine, par exemple de la part de Ptolémée Euergète, puis des Romains et des Parthes; à chacune de ces occasions, la prophétie pouvait se réveiller. Enfin la mémoire des anciennes humiliations de Babylone a pu encore être rappelée comme une insulte et une menace, pour exprimer non pas tant ce que Babylone avait souffert que ce qu'on espérait un jour lui faire souffrir.

Cette dernière considération peut aider à se rendre compte de ce que des critiques ont appelé « les prophéties non accomplies ». Quand on croit que les prophéties ne sont pas prophéties, mais un simple écho des événements, on a peine à comprendre qu'il y ait des prophéties non accomplies : voici pourtant comment cela peut s'entendre. Il n'y a guère que deux choses dans les livres des Prophètes : les avantages des Juifs, les échecs de leurs ennemis ; et, au sujet des uns comme des autres, une passion toujours prête à exagérer et à dépasser la vérité. Elle le ferait même sous la forme du récit; car c'est ce que font tous les esprits chez qui l'enthousiasme domine. Elle pouvait le faire encore plus à son aise sous la forme prophétique, où l'on n'a à répondre de ses paroles que dans l'avenir. Ainsi, qu'une nation ennemie ait été frappée, l'écrivain ne fait que célébrer cette défaite en mettant en scène un prophète qui la prophétise ; mais sous

cette forme il peut s'abandonner à sa verve et, au lieu de faire dire au prophète qu'elle sera frappée, lui faire crier qu'elle sera détruite et anéantie, quoique cela ne suit pas encore M'ai et peut-être ne doive jamais l'être. Voilà eu quel sens sa prophétie peut se trouver en désaccord avec la réalité ; ce n'est pas mensonge ni erreur, c'est hyperbole et poésie.

Peut-être même est-il arrivé quelquefois que le prophète, se laissant entraîner à ses sentiments, n'ait pas attendu les faits et ait composé sa prophétie avec ses espérances ou avec ses vœux ; mais je crois que cela a ete rare, si même cela a jamais été.

Je rappelais en commençant que les critiques distinguent généralement deux haïes. Ce n'est pas cette distinction que je conteste, mais seulement la supposition que le premier haïe soit aussi antique qu'on l'a fait. Rien d'ailleurs n'est plus légitime que de regarder les écrits prophétiques un peu étendus comme des recueils de divers morceaux indépendants les uns des autres. Il n'y a aucune espèce de composition dans ces livres ; ils se présentent comme une suite de chants détachés qu'on a rassemblés sous un même nom. Il est impossible de ne pas sentir, quand on arrive au chapitre xl, qu'on entend tout à coup une voix nouvelle, qui a son accent particulier. Mais je ne crois pas que ce second haïe aille lui-même jusqu'à la fin du volume. Je remarque par exemple au chapitre lvi un verset qui contredit formellement un texte du Deatéronome. Celui-ci dit d'une manière expresse (xxm, 1) : « L'eunuque n'aura pas de place

dans la république de Iehova. >• Le prophète dit au

contraire (lvi, 3) : « Que l'eunuque ne dise point : Je suis un arbre mort. Car voici ce que dit Iehova : Les eunuques qui observeront mes sabbats, qui garderont mes commandements, qui seront fidèles à mon pacte, je leur donnerai dans ma maison et dans mes murailles une place et une mémoire meilleures que celles que donnent des fils et des filles, une mémoire à toujours et qui ne périra pas. » Ces versets, qui marquent déjà, pour ainsi dire, parmi les fidèles, la place de l'eunuque de la reine d'Ethiopie, dont parlent les Actes des apôtres (vin, 27), appartiennent probablement à des temps plus récents encore que le reste et tout voisins des temps chrétiens.

Le livre de Jérémie, qui vient après celui à'Isaïe, ne présente en apparence qu'un tableau d'histoire, de l'histoire des dernières années du VIIe siècle avant notre ère. Le prophète lui-même y est presque toujours en scène, à côté du dernier roi de Juda et en face d'autres prophètes, ennemis de Iehova, dont l'influence lutte contre la sienne ; ces temps désastreux sont là comme présents ; cependant un esprit habitué à la critique ne peut s'empêcher d'être étonné do la couleur générale de ces récits; l'état des âmes qu'ils lui représentent lui donne une impression autre que ne fait, par exemple, la lecture du livre des Rois : il se demande enfin si les scènes du VIIe siècle ne sont pas là simplement un cadre, dans lequel un écrivain bien plus moderne a placé les choses de son

temps. Quand Israël qous est montré comme s'abandonnant tour à tour à Âssur et à l'Egypte (n, 18, etc.), s'agit-il bien de l'antique Egypte et de l'antique Assur, ou des royautés rivales des Séleucides et des Lagides ? Est-ce en face de Nabuchodonosor, ou des rois grecs de Syrie, que le prophète nous fait entendre Jérusalem qui dit avec impudence : «J'aime les étrangers ; j'irai après eux ? » (ibid., 25). Ces temps où les prêtres mêmes sont parmi les souillés, les profanes (xxm, 11), « où ils crient : La paix, la paix, et ce n'est pas la paix» (vi, 14), paraissent bien ceux où les grands prêtres sont les créatures des Macédoniens et les servent contre les purs. C'est alors que le fidèle peut se dire : « Tes frères mêmes et la maison de ton père te sont ennemis et s'ameutent contre toi» (xu,6) ; et il baisse la tète sous l'outrage et sent la rougeur couvrir son front, « parce que l'étranger est entré dans le sanctuaire de la maison de Iehova » (u, 51). C'est alors aussi que Juda se relève de son opprobre et retrouve « un chef né chez lui, un maître sorti de lui » (xxx, 21, et xxm, 5).

Ce qu'on peut conjecturer pour Jérémie, on le peut aussi pour Ézéchiel, et celui-ci, étant placé dans la Bible à la suite de Jérémie, est probablement plus récent encore. On trouvera dans une dissertation de Zunz, traduite et publiée en tête d1 Ézéchiel dans la Bible de Cahen, des observations savantes qui appuient cette présomption l.

1. Il est vrai que Zunz laisse Jérémie au temps où le place la III. 3

I!»i LE CHRISTIANMSME ET SES ORIGINES.

Les angoisses décrites au chapitre v et ailleurs, et qu'on rapporte au siège de Jérusalem par les Chaldéens, peuvent aussi bien se rapporter aux épreuves que la ville sainte et la Judée eurent à souffrir sous Judas, sous Jonathas, et au début même du principat d'Hyrcan. Là aussi on voit les frères qui se tournent contre les frères et qui les chassent de Jérusalem( xi, io).

Maintenant, pour Ezéchiel comme pour Jérémie, si on entre dans la voie conjecturale quej*ai indiquée, si on suppose que ces prophètes appartiennent, non aux temps de l'invasion chaldéenne, mais à ceux de la lutte contre les Syriens, il s'ensuivra que les tableaux qu'ils font de l'idolâtrie dont ils sont témoins se rapportent aussi à ces temps. C'est, comme je l'ai expliqué à propos du Deutéronome, une idolâtrie nouvelle, propagée par la Syrie, et par laquelle la Judée du second siècle avant notre ère vivait encore en plein paganisme. « OJuda, s'écrie Iehova, il y a chez toi autant de dieux que de villes » [Jér. n, 28). Ezéchiel nous représente les anciens d'Israël qui s'enferment dans leurs « chambres aux images » pour s'y livrer aux pratiques d'un culte secret, et les femmes accroupies dans l'enceinte même du Temple, qui y font le deuil de Tamouz ou d'Adonis [Ez. vin, II)- 12 et 14). L'idolâtrie ne put être étouffée que par la réaction violente qui suivit la victoire des fidèles, exaspérés dans leur foi par la lutte même '.

tradition ; mais ses observations restent applicables dans toute hypothèse.

I. M. Clermont-Ganneau a présenté dans la Revue politique >-t

J'arrive aux Douze, dont les premiers, par une complaisance générale pour la tradition, ont été supposés de la plus haute antiquité et reportés jusqu'au vin0 siècle. Osée, par exemple, étant tout rempli de l'infidélité d'Éphraïm (ou de Samarie) et de la ruine qui en a été le châtiment, on a trouvé tout simple de le regarder comme contemporain de l'invasion assyrienne. J'ose dire qu'il est démontré qu'on s'est trompé. On n'a pas fait attention qu'Osée annonce aussi la ruine de Juda, qu'il prophétise expressément l'exil et la dispersion des Juifs et leur retour dans la Palestine. « Les fils de Juda et d'Israël seront rame nés ensemble, et ils n'auront plus qu'une seule tête, et ils remonteront de la terre étrangère » (i, 11). — <( Les fds d'Israël demeureront bien des jours sans roi, sans chef, sans sacrifice.... Puis les fils d'Israël reviendront à Iehova leur dieu et à David leur roi, et ils reconnaîtront Iehova et ses bienfaits à jamais » (m, 4-5), etc. Cela évidemment a été écrit, au plus tôt, après la captivité de Babylone. Je dis au plus tôt, car rien ne nous retient à cette date ; les mêmes doutes reviennent, qui sont déjà entrés dans notre esprit, et ces versets peuvent s'appliquer tout aussi bien à des révolutions beaucoup plus récentes. A la suite de la persécution d'Antiochos, les Juifs vraiment Juifs ont vécu longtemps loin de Jérusalem et du Temple ; ils ont été plusieurs années sans grand

littéraire, tome VIII, page 942 (3 avril 1875), des développements pleins d'intérêt sur la persistance du paganisme palestinien à travers les âges.

prêtre, c'est-à-dire sans prince, aussi bien que sans culte. Et surtout ce n'est véritablement qu'au plus beau temps des Asmonées qu'on a pu voir, selon la parole d'Osée et des autres, Éphraïm et Juda vraiment unis ; c'est-à-dire la Judée entière ne formant qu'un seul peuple, où tous ensemble servent Iehova et détestent l'étranger. Cela ne s'était pas vu certainement à l'époque de Zorobabel l.

Les mêmes questions peuvent se poser pour chacun des livres des Douze, mais je ne puis les répéter indéfiniment. Il ne faut pas cependant laisser passer la prophétie d'Abdias, qui se réduit à une page. Cette page est une invective contre Édom ou l'Idumée : par quoi a-t-elle été inspirée ? Comment n'être pas tenté de croire que c'est précisément par cette conquête de l'Idumée, qui fut l'action la plus brillante du principal d'IIyrcan ? C'est alors seulement qu'on a pu dire : « La maison de Jacob sera le feu, la maison de Joseph sera la flamme, et la maison d'Ésaii (c'est-àdire Édom) sera la paille; ils la briseront et la consumeront, et il ne restera rien de la maison d'Ësaû... Les libérateurs siégeront sur la montagne de Sion pour juger la montagne d'Ésaû, et l'empire sera à Iehova. »

C'est sans doute par une pure fiction que Jonas nous transporte à Ninive. La prière de Jonas dans le corps du poisson ne se rapporte en rien au récit où on l'a placée : c'est le chant de douleur d'un Juif fidèle,

l. 11 m'est impossible d'adopter, pour ces textes d'Osée, les interprétations de M. Éd. Reuss.

exilé de Jérusalem et du Temple. Une tient au roman <|iiti par les expressions d'abîme de la mer, d'eaux et de vagues, qui sont en réalité de pures métaphores. Xinive n'est probablement qu'une figure pour dire Antioche.

La même prophétie qui se lit au chapitre n fthaïe sur la grandeur de Jérusalem et de Sion, paisible et respectée au milieu des peuples, se retrouve au chapitre iv de Michée, sous une forme plus pleine, qui est peut-être sa forme originale. Ces mots du verset 4 : « Chacun alors sera assis sous sa vigne et sous son figuier, » ont été employés par le Premier livre des Machabées dans le tableau du principat de Simon (xiv, 12). Le passage AeMichée se termine sur cette profession de foi pleine d'assurance : « Les autres peuples marchent en invoquant le nom de leurs dieux, et nous, nous marcherons en invoquant le nom de Iehova notre dieu à tout jamais. » Le prophète annoncé qu'un prince régnera sur Israël par la force de Iehova, « et ce sera la paix. Après qu'Assur sera venu sur notre terre et aura foulé aux pieds nos forteresses, nous ferons lever contre lui sept pasteurs du peuple et huit chefs consacrés (c'est-à-dire simplement un grand nombre), et ils ravageront la terre d'Assur avec l'épée... Et pour les restes de Jacob, perdus dans la multitude des nations, ce sera comme une rosée de Iehova et comme l'eau de la pluie sur l'herbe, qui ne dépend pas du travail du cultivateur ni du secours de la main de l'homme... (v, 5-7). En ce temps-là, on viendra à toi d'Assur même et des

villes de l'Egypte, depuis l'Egypte jusqu'au fleuve (l'Euphrate), et d'une mer jusqu'à l'autre, et d'une montagne jusqu'à l'autre... Les nations le verront, et seront confondues dans leur puissance » (vu, 12 et 16). Ce n'est qu'au temps des Asmonées que les Juifs ont porté les armes sur la terre d'Assur, c'est-àdire des Syriens ; ce n'est qu'alors aussi que les yeux des Gentils se sont fixés sur Israël et que tous les peuples ont donné à Iehova des adorateurs.

Il est permis de croire que la peinture de la destruction de Ninive dans Nahum, comme ailleurs celle de la destruction de Babylone, sert à couvrir les vœux et les rêves de vengeance que faisaient les Juifs au sujet d'un ennemi plus moderne, c'est-à-dire le royaume de Syrie. On peut supposer que l'apostrophe : « Célèbre tes fêtes, ô Juda ! le méchant n'entrera plus chez toi (u, 1), » se rapporte à la délivrance de Jérusalem après la profanation du Temple par Antiochos l'Épiphane, et que le passage sur la grande ville égyptienne qui a été forcée par l'ennemi (m, 8) est un souvenir de l'invasion d'Antiochos en Egypte.

Dans ces Chaldéens d'Habacuc (i, 6), nation méchante et inquiète, qui traverse un pays pour s'emparer des tentes qui ne sont pas les siennes : dont il est dit qu'ils ont dépouillé des peuples, mais que les restes des peuples » les dépouilleront à leur tour, à cause des hommes qu'ils ont tues et îles violences qu'ils ont faites au pays, à la ville et à ses habitants; qu'enfin *< une force viendra du Liban » pour les ac-

câbler (n, 8, 17), j'ai peine encore à ne pas voir les Syriens, punis, par les incursions d'Hyrean et ses \ ictoires en Syrie, du mal qu'ils avaient l'ait à Jérusalem.

Sophonie célèbre aussi la délivrance de Juda, mais plus encore peut-être une révolution intérieure, qui n'est venue qu'à la suite de la délivrance, qui a été la victoire définitive de Iehova et de sa Loi, et qui a fait disparaître sans retour les dieux des Gentils et leurs images. Les infidèles, les indifférents même sont confondus ; les purs triomphent, et ils frappent durement leurs ennemis. « En ce temps-là, je fouillerai Jérusalem la lampe à la main, et je punirai ces hommes qui reposent tranquillement comme un vin sur sa lie, et qui disent en leur cœur : Iehova ne peut faire ni bien ni mal » (i, 12). Les puissants de la ville sont abattus; ceux qui étaient méprisés prévalent : « Jérusalem, il ne restera plus en toi que les humbles et les petits, ceux dont le recours est dans le nom de Iehova... Je les ferai glorieux dans la terre de leur ignominie » (m, 12). Pour l'étranger, il est menacé à son tour ; c'est Juda qui porte le ravage tout autour de lui, jusque chez Assur et dans Ninive (n, 13). Ne sont-ce pas là encore les guerres et les conquêtes d'Hyrean, exagérées par l'hyperbole lyrique ? « Alors je donnerai à tous les peuples des lèvres pures, pour que tous invoquent le nom de Iehova » (ni, 9).

La prophétie à'Aggée est la première qui ne soit pas attribuée à un prophète des temps qui ont précédé la destruction du royaume de Juda : Aggée est

censé parler sous Darius, à propos de la reconstruction du Temple. Cela même nepeut guère être accepté par une critique rationaliste : elle n'admettra pas aisément que dans ces temps difficiles on ait pu promettre au nom de Iehova que for et l'argent abonderaient dans son Temple, et que ce Temple serait plein de gloire (n, 7 et 8). Elle supposera encore que ce n'est là qu'une fiction, sous le voile de laquelle il est parlé d'un projet de reconstruction du Temple à une époque plus récente. Mais ici on ne saurait s'arrêter à celle des princes Asmonées. Comme ils étaient tout à la fois princes et grands prêtres, on ne peut trouver dans leur histoire, à côté l'un de l'autre, un chef politique et militaire qui serait représenté par le Zorobabel du prophète, et un grand prêtre figuré par son Josué. Faudra-t-il donc descendre jusqu'à Hérode? Si on se détermine à aller jusque-là, il semble que tout s'éclaire. Hérode a en effet reconstruit et agrandi le Temple, et dans cette entreprise il rencontra d'abord la défiance et Fopposition des Juifs l ; c'est a quoi s'applique très-bien ce verset (i, 2) : « Ce peuple dit : Le temps n'est pas venu de rebâtir le Temple de Iehova. » Un peu plus loin Iehova dit que, parce qu'on négligeait son Temple, il a désolé le pays par la famine (i, 6, etc.). Et, en effet, il y avait eu une famine épouvantable en Judée deux ans avant le moment où Hérode fit commencer les travaux. Enfin Aggéc termine en prophétisant un ébranlement gé-

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