‹ Le Christianisme et ses origines (volume 5)Chapitre 70 sur 183 · Vers û'Esthcr, d'après Isaïe, XL, 1*2-1 T · texte numérisé non relu

Vers û'Esthcr, d'après Isaïe, XL, 1*2-1 T

nous entendons ailleurs la ville de Iîabylone parler absolument de même : « Il y a moi, et il n'y a rien autre que moi ' ; » ce qui évidemment ne peut être pris à la lettre et n'est qu'une manière de dire : Je suis hors de toute comparaison. C'est ainsi que, poulies peuples de l'empire du Milieu, il n'y a rien au monde que cet empire, et tout ce qui se rencontre ailleurs de rois et de peuples ne compte pas. Répétons-le, l'antique judaïsme n'a pas été véritablement monothéiste; mais il est venu un temps où, sous l'influence de la philosophie, les fortes expressions de la Bible, et particulièrement des Prophètes, ont pris une valeur qu'elles n'avaient pas, et elles ont admirablement servi, par la passion dont elles sont pleines, la métaphysique religieuse qui a vaincu le polythéisme. Les Prophètes sont surtout merveilleusement entraînants dans la guerre qu'ils font, ainsi que le Dentéronome, aux images (en grec les idoles), c'est-àdire aux dieux étrangers qui ne se manifestaient que sous ces figures. Ils annoncent la victoire de Iehova, devant qui ces « choses de néant » (c'est ainsi qu'ils aiment à les nommer) disparaîtront toutes (n, 18). (( L'homme abandonnera aux taupes et aux chauvessouris ces choses de néant faites de son argent et de son or. » Et encore (xvn, 7) : « En ce temps-là, l'homme regardera vers celui qui l'a fait ; il se retournera vers le Saint d'Israël ; il ne regardera plus les autels élevés à l'œuvre de ses mains ; il ne se souciera plus de -ce qui est fabriqué par ses doigts. »

1. Chap. xlvii, 10. Ninive parle de même dans Sophonie (a, 15).

Voyez encore xxx, 22, et xxxi, 7. Il y a là un mépris dont on chercherait en vain l'expression dans les Quatre livres. Les Juifs avaient pu se laisser pénétrer, avec le temps, de l'esprit de la religion des Perses, de cette religion qui traitait de fous ceux qui représentaient les dieux par des images (Hérod., I, 131 . Peut-être aussi que ces véhémentes invectives contre les idoles des Chaldéens. les seules qui soient nommées dans les paroles qu'on prèle au vieux prophète, expriment les haines que soulevèrent les dieux des Grecs, au temps de l'oppression macédonienne. On bravait ces dieux régnants en rappelant ce qui était arrivé à d'autres dieux, qui jadis avaient opprimé Israël et qui n'avaient pu tenir contre l'ascendant de Iehova : « Elle est tombée, Babylone, elle est tombée, et tous ses dieux sculptés ont été brisés et jetés bas » (xxi,9). Le prophète ne tarit pas en sarcasmes contre ces représentations divines, la veille encore si imposantes et si redoutées, et qui n'ont pu se défendre. Tandis que Iehova. sans image et invisible, renverse parles armes de Cyrus c'est ainsi que les Juifs voient les choses) le grand empire sous lequel avait succombé sa ville et son Temple, ces dieux, qui semblaient vivants et présents dans leurs statues colossales, paraissent tout à coup anéantis ; ce n'est plus qu'une matière sans sentiment et sans force. « Ils se déroberont, dit le prophète \ui. 17 . ils seront couverts de honte, ceux qui mettent leur confiance dans les simulacres, et qui disent à la toute : Vous êtes nos dieux. »Et plus loin (xliv, 9 : Les

fabricateurs d'images sont anéantis; ces objets bienaimés ne leur servent de rien... Où esl celui qui se fait un dieu et se taille une image, pour ne lui sen ir de rien?» Alors le poëte nous montre le forgeron qui travaille pour fabriquer des outils; il en est épuisé de fatigue ; puis, avec ees outils, l'ouvrier en bois façonne ses dieux.

« On plante un pin (xliv, 14) et la pluie le fait grandir, et l'on s'en sert pour se chauffer. On en prend du bois, dont on se chauffe ; on en allume le four et on cuit du pain : avec le reste on fait un dieu, et l'on se prosterne pour l'adorer. On prend un morceau pour brûler, un morceau pour cuire la viande ; on la fait rôtir et on s'en régale, ou bien on se chauffe et on dit : Bon, j'ai chaud, voilà du feu. On fait ensuite un dieu avec le reste, une image devant laquelle on se prosterne ; on lui adresse des prières et on lui dit : Sauve-moi, tu es mon dieu. Ils ne savent pas ce qu'ils font ; car leur esprit est aveuglé pour qu'ils ne voient point et leur intelligence est bouchée pour qu'ils n'entendent point. Et leur pensée ne leur rappelle rien, et leur esprit ne les avertit pas; ils ne se disent pas : J'ai fait du feu avec une portion de ce bois, j'en ai cuit du pain, j'en ai rôti de la viande, que j'ai mangée, et avec le reste vais-je faire une abomination? vais-je adorer un morceau de bois? » — Tout à coup la verve du poëte éclate en insultes ixlvi, 1) : « Bel est tombé; Nabo est couché par terre ; voici leurs images sur les bètes de somme, lourd fardeau pour elles. Ils sont tombés, ils sont

par terre ; ils n'ont pu empêcher qu'on les emporte sur le dos des bêtes; leur âme s'en va en captivité. »

Ce spectacle est celui qui était donné aux Juifs, ou plutôt dont ils se donnaient eux-mêmes la joie, lorsqu'après la persécution d'Antiochos, ayant repris à leur tour l'avantage sur les Gentils, ils détruisaient leurs temples et leurs autels et faisaient disparaître les images de leurs dieux (I Mac/i., v, 68 ; xm, 47, etc.).

El puis il recommence le tableau de la fabrication des images : « Ils tirent l'or du sac. Ils pèsent l'argent dans la balance ; ils font marché avec un fondeur pour qu'il en fasse un dieu, qu'ils adoreront en se prosternant. Ils le chargent sur leurs épaules, ils le transportent, ils le mettent en place, et le voilà immobile; il ne bouge plus. Ils crient à lui, mais il ne répond pas ; il ne les sauvera pas dans leur détresse *. »

Ces éloquentes invectives, l'Église les répète encore, mais elle les répète sans les comprendre, puisqu'elle-même (je parle de l'Église catholique) remplit ses propres temples de dieux et de saints qui sont aussi des idoles.

Insensibles et sourds, impuissants, mutilés,

De bois, de marbre ou d'or, comme vous les voulez *.

Elle triomphe de la chute de Bel et de Nabo, et elle ne croit pas son dieu atteint, si ses images saintes

i. Voyez aussi le chap. x de Jérémie.

'2. Vers de Corneille dans Polyeucte IV, 3).

subissent de pareils outrages. Elle trouve bon que le prophète crie aux divinités de Babijlone : « Défendez-vous, si vous êtes des dieux », et elle ne s'applique pas à elle-même eette ironie. La vérité est qu'il y a dans les véhémentes objurgations des prophètes moins de philosophie que de ressentiment et de haine. Mais la passion étant ici d'accord avec la raison et concourant avec elle, au temps de la révolution chrétienne, elles ont eu ensemble une force terrible et d'un effet réellement prodigieux. Il a été tel, que le christianisme, après avoir détruit les idoles, a vécu lui-même pendant plusieurs siècles sans images; que la doctrine des iconoclastes ou briseurs d'images a partagé et tenu en balance la chrétienté ; que le monde a pu douter si elle ne prévaudrait pas, et qu'enfin la Réforme protestante a fait disparaître les images dans les temples de la moitié du inonde chrétien.

L'âge moderne auquel appartiennent les Prophètes se caractérise encore par un vif esprit d'indépendance, par la protestation de la conscience contre toute espèce d'iniquité : « Celui qui marche dans la voie de la justice, dont les paroles sont suivant le droit, qui méprise le gain de la fraude, dont la main se retire devant le présent du corrupteur, qui bouche ses oreilles quand on lui parle de verser le sang, qui ferme les yeux pour ne pas être témoin du mal... ; » celui-là est sous la protection de Iehova (xxxm, 15). Car Iehova est le recours du faible contre le fort : « Iehova notre juge, Iehova notre magistrat, Iehova m. 14

notre roi ! » [ibid., 22) : c'est la liberté que le Juif invoque sous cette forme théocratique. Mais quoi ! l'injuste puissant ne peut-il mettre Iehovade son côté par le culte qu'il lui rend et les offrandes qu'il lui apporte? C'est ici que les Prophètes sont admirables : nulle part n'a été plus énergiquement condamnée la dévotion qui croit être en règle avec son dieu par des cérémonies et des dépenses ; c'est le dieu lui-même qui prononce cette condamnation.

Quel fruit me revient-il de tous vos sacrifices ? Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses ' ?

Je n'ai que faire des oblations ; je ne me soucie pas des nouvelles lunes. Vous étendez vos mains vers moi, mais vos mains sont pleines de sang. « Levezvous, nettoyez-vous, ôtez de devant mes yeux l'iniquité de vos actions. Renoncez au mal, essayez le bien ; relevez celui qu'on a mis à terre ; faites justice à l'orphelin et à la veuve 2. » Belles paroles, qui n'impliquaient pas d'ailleurs, dans la pensée de ceux qui les prononçaient, l'abandon des règles et des pratiques extérieures, mais qui ont fait plus qu'elles ne voulaient faire, et qui ont amené l'adoration sans les sacrifices. Ces idées vont se retrouver plus pleinement développées encore dans Jérémie.

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