Matthieu, xxm, 33-35, et Luc, xix
Mais outre que le dieu REzéchiel ne sacrifie pas l'innocent, il promet de ne pas frapper le coupable même, pourvu qu'il s'amende ; il fait grâce au repentir. « Puis-je prendre plaisir à la mort du méchant? dit le Seigneur Iehova; ne veux-je pas plutôt qu'il revienne au bien et qu'il vive ?» — Au contraire, si le juste abandonne la justice pour faire le mal, il mourra; mais si le méchant laisse la voie de la méchanceté pour pratiquer la justice, il vivra. « Et la maison d'Israël dit : La voie du Seigneur Iehova n'est pas bien réglée. Maison d'Israël, sont-ce mes voies qui ne sont pas bien réglées, ou plutôt les vôtres? Je jugerai donc chacun de vous suivant ses voies... Car je ne prends point plaisir à la mort de ceux qui meurent, dit le Seigneur Iehova : revenez donc et vivez. » Voilà des paroles bien familières à la prédication chrétienne : on s'imagine qu'on les a lues dans l'Evangile l.
On sentira d'ailleurs qu'elles ont dans l'original un accent particulier. Ces mots de vie et de mort ne sont pas pris ici au sens spirituel où les prend la piété moderne ; il ne s'agit pas de ce que nous appelons un pécheur et de son état moral. Je le dirai encore une fois : ce n'est que la philosophie, et une philosophie très-déliée, qui a appris à l'homme individuel à regarder au dedans de lui et à s'occuper des révolutions intérieures de son âme. Cela n'est pas le fait des
t. Ezéchiel, xvni, 23, et xxxm, 11. Dans la seconde Épître attribuée faussement à Pierre, on rappelle assez froidement ces paroles, pour expliquer comment la fin du monde se fait attendre, ni. 9.
hommes simples et qui vivent par l'imagination. Pour eux il n'y a d'intéressant que las grands événements qui frappent tous les regards et qui enveloppent des multitudes. Il s'agit iei d'un peuple entier qui a péri, au sens propre, et qui est demeuré longtemps plongé dans la mort. Le voilà revenu à la vie, mais il demande avec effroi s'il est bien sauvé et s'il ne va pas mourir de nouveau. Le prophète rassure ses frères et les relève : non, leur dieu ne les frappera pas tant qu'ils seront fidèles à sa Loi; et même, s'ils y manquent, il ne sévira pas encore, pourvu qu'ils se repentent et qu'ils reviennent. Juda est donc bien désormais le maître de ses destinées, et son dieu les remet dans ses mains. Ainsi cette prédication est l'appel et l'encouragement d'un patriote. C'est ainsi * que les idées mystiques s'introduisent dans les religions : elles ne sont pas d'abord mystiques ; elles se rapportent à des intérêts présents et aux vives passions qu'ils soulèvent ; de là une chaleur et une véhémence dont ensuite la piété mystique profitera, mais qu'elle n'aurait pas inspirées.
On retrouve dans les Douze le même esprit que dans les trois grandes prophéties. Ainsi, dans Osée, Iehova dit : « Je te demande la miséricorde, non les sacrifices ; la connaissance de ton dieu, non les holocaustes » (vi, 6). Jésus cite deux fois cette pensée dans l'Évangile (Matth., rx, 13, et xn, 7).
Il faut remarquer un verset curieux (xn, 5) sur la rencontre de Jacob avec le personnage mystérieux contre
qui il lutte pendant une nuit : elle n'est pas présentée dans Osée comme dans la Genèse (xxxii, 25). Quoique dans la Genèse ce lutteur surnaturel ne vienne à bout de Jacob que par un moyen extraordinaire, cependant il en vient à bout. Dans Osée, Jacob est le plus fort et contraint le dieu (verset 4), ou l'apparition divine (verset 5), à crier et à demander grâce : c'est la véritable interprétation de ce verset. Et il semble que le prophète se figure Iehova, soit comme ayant à se venger de l'audace de Jacob, soit plutôt comme intéressé et subjugué par cette audace. On voit qu'on ne peut pas dire que la mention des Messagers ou Anges de Iehova manque absolument dans les Prophètes, mais il s'en faut de bien peu. Leur nom ne se trouve pas une seule fois dans Jérémiem. Ezéchiel; il est une fois dans haie (lxiii, 9) et une fois dans Osée ; et, dans l'un comme dans l'autre passage, c'est à l'occasion d'un souvenir des temps antiques, et non à propos du présent. Ils n'apparaissent point au prophète lui-même1.
C'est seulement dans Zacharie que figurent, au présent, des Messagers ou Anges de Iehova, et cela tient sans doute à la date très-récente de ce prophète.
Je ne citerai de Joël que deux passages : l'un qui est dans l'esprit général des prophètes : « Déchirez votre cœur, non vos habits » (n, 13) ; l'autre qui annonce une époque d'enthousiasme et d'effervescence religieuse
1. Il ne faut pas compter le chapitre xxxvn à' haïe, qui n'est que la reproduction du chapitre xix du second livre des Rois.
et universelle, par des paroles que le christianisme s'est appliquées : «Après cela, je répandrai mon esprit sur vous; vos fils et vos filles seront inspirés...; même sur les serviteurs et les servantes je répandrai mon esprit. » C'est en citant Joël que le livre des Actes (h, 17) explique la scène miraculeuse où il représente les apôtres, au sortir du cénacle, parlant toutes les langues par inspiration divine, devant une foule composée d'hommes de tous les pays. On remarque surtout le trait final, qui fait descendre l'esprit de Iehova jusque sur la tête des esclaves1.
Amos est entre tous un prophète démocrate. Il n'y a pas de prophète qui ne soit l'interprète de la voix du peuple, et qui par conséquent n'accuse les injustices et la corruption des puissants. Isaïe, Jérémie, Ezéchiel ont tous sur ce thème des paroles sévères ; mais Amos est le plus âpre. Toute sa prophétie n'est qu'un cri de colère contre les grands et les riches, dont les crimes ont irrité Iehova et ont fait la perte de son peuple. — Ils mettent la tête des petits dans la poussière et foulent leur droit sous leurs pieds. Us s'attablent devant leurs autels profanes, couchés sur les couvertures du pauvre, qu'ils ont prises en gage ; ils boivent dans la maison de leurs dieux le vin de ceux qu'ils ont dépouillés (u, 7-8) ; ils accumulent dans leurs palais l'exaction et la rapine (m, 10). Le prophète apostrophe aussi leurs femmes, ces « vaches grasses » qui épuisent les pauvres et les accablent,
1. Joël, u, 28, ou m, 1; les chiffres ne sont pas partout les mêmes.
qui disent à leur maître et seigneur : Apporte, et buvons (iv, 1). Ils réduisent la mesure du blé qu'ils vendent, et font augmenter le poids de l'argent qui le paye; ils faussent les balances; « ils achètent le pauvre pour un peu d'argent, pour une chaussure » (vin, 5-6). Cependant ils prétendent honorer Iehova ; ils célèbrent des fêtes et offrent des sacrifices. « Je hais vos fêtes ; je ne veux pas de l'odeur de vos victimes... Loin de moi le bruit de vos cantiques et le concert de vos instruments. Mais que la justice abonde comme l'eau et que l'équité afflue comme un torrent » (v, 21). Mais non: ils changent le jugement en une liqueur amère et répugnante (v, 7) ; ils forcent le pauvre à donner son blé pour bâtir des maisons de pierre de taille, pour planter des vignes de délices : eh bien ! ils n'habiteront pas ces maisons, et ils ne boiront pas le vin de ces vignes (v, 11). Car, tandis qu'ils mangent les moutons les plus gras, couchés sur des lits d'ivoire, qu'aux sons de la musique ils s'enivrent de vins et de parfums, et qu'ils ne s'inquiètent pas des misères d'Israël (vr, 4-7), la vengeance de Iehova est venue; les cités sont détruites; les hommes sont jetés en exil; Iehova renverse la maison d'hiver et la maison d'été (m, 15). — Cependant l'expiation a un terme; le repentir viendra, et le pardon; et la prophétie s'achève par des promesses de salut et de prospérité.
Il y a un double intérêt à étudier ces objurgations. Elles servent d'abord à caractériser cette littérature des Juifs, qui est à part comme l'existence de ce peuple
est aussi à part. Elle ne pouvait se développer que dans une nation où il y avait une église, c'est-à-dire une société religieuse, aussi forte ou plus forte que l'autorité publique. Et c'est ce qui était chez les Juifs, parce qu'Israël ne cessant jamais d'être ou opprimé ou menacé, les grands et les puissants, toujours exposés aux révolutions, étaient affaiblis et sans ascendant. Ils n'avaient de défense contre l'étranger que dans le fanatisme populaire ; il fallait bien laisser jusqu'à un certain point à ce fanatisme ses coudées franches, et reconnaître au-dessus des gouvernements le gouvernement de Iehova, seul inviolable et souverain ; on le priait librement, et la liberté de la prière entraînait celle de la protestation et de la plainte. Cette communauté de la foi était d'ailleurs le lien qui rattachait les Juifs les uns aux autres dans leur dispersion à travers le monde.
Et maintenant, quand ces prédications, consacrées par le nom des antiques prophètes, se perpétuaient dans ces réunions pieuses des synagogues, qui s'étaient naturellement établies partout comme les organes de la communauté juive, combien elles devaient toucher en tout pays le cœur des petits! comme elles répondaient, au dehors aussi bien qu'au dedans de la Judée, aux souffrances et aux ressentiments de la foule! et quelle puissante propagande elles devaient faire, sous tous les gouvernements du monde, en faveur de cette grande association de mécontents !
Je n'ai rien à dire à'Abdias.
La prophétie de Jonas ne ressemble à aucune autre : ce n'est pas même une prophétie, c'est une histoire de prophète, une sorte de nouvelle édifiante, d'une invention naïve et enfantine, mais qui aboutit à une idée originale et touchante.
La première partie du récit est très-connue ; la seconde l'est moins et elle mériterait plus de l'être. Quand Jonas a parcouru le tiers seulement de la grande cité en criant : Encore quarante jours, et Ninive sera détruite! le peuple et le roi s'humilient devant Iehova et demandent grâce, et il leur est fait grâce en effet. Le prophète est indigné de cette impunité (sans doute parce qu'ainsi il a prophétisé en vain); il adresse à Iehova des plaintes amères. Cependant, tandis qu'il est étendu par terre dans la campagne, Iehova fait pousser au-dessus de sa tête un arbre aux larges feuilles, qui le protège de son ombre. Mais le lendemain un ver ronge l'arbre, qui en un instant est desséché ; un soleil brûlant frappe sur Jonas, et il se plaint avec désespoir. Alors Iehova lui dit: «Tu t'intéresses à cet arbre, qui ne t'a coûté aucun travail, que tu n'as pas fait pousser, qu'une nuit a enfanté à la vie et une autre nuit à la mort ; et moi, je ne m'intéresserais pas à Ninive, la grande cité, où il y a plus de cent vingt mille créatures qui ne distinguent pas leur droite de leur gauche, et une multitude de bêtes l ! »
Yoilà une indulgence à laquelle la Bible ne nous a
1 . Ces cent vingt mille créatures sont cent vingt mille petits enfants.
pas accoutumés : ici même il est évident que l'écrivain ne la trouve pas autour de lui, et que les Juifs ne pouvaient comprendre que Ninive (disons Antioche, si on veut) ne fût pas détruite. Mais par quelles belles et simples raisons il dissipe le scandale de cette indulgence, et avec combien d'esprit et de sentiment tout ensemble il rappelle l'homme à l'humanité !
Le morceau célèbre de la Genèse (xvui, 23), où Iehova, qui est prêt à détruire Sodome, consent à faire grâce s'il y trouve cinquante justes, puis s'il en trouve quarante-cinq, quarante, trente, vingt, enfin s'il en trouve seulement dix, doit être rapproché de celui-ci. Tous deux sont conçus en dehors de la Loi, étroite et intolérante. Cependant la Genèse touche moins, parce que le droit de grâce est encore de l'arbitraire : Jonas ne s'inspire que de la nature, égale à tous.
Michée s'élève, comme Amos, contre ceux qui commettent l'injustice et qui accablent les malheureux ; il a des traits qui sont des plus forts (m, 3, 10); cependant, en général, son ton est plutôt d'un prédicateur qui proteste contre le mal que d'un mécontent qui gronde et qui menace : au chapitre vu surtout, ses plaintes sont celles qu'un moraliste peut faire dans toutes les situations et dans tous les temps. Il en veut en particulier aux prophètes menteurs, qui mettent la parole de Iehova au service du mal, qui ont des bénédictions pour ceux qui les payent et des malédictions pour qui ne leur donne rien. Mais il faut citer les belles paroles qu'il trouve à son tour contre
la religion du dehors et le culte qui ne vient pas du cœur (vi, 6) : « Avec quoi est-ce que je gagnerai Iehova, et que je viendrai me prosterner devant le dieu d'en haut? Le gagnerai-je avec des holocaustes et des veaux gras? Iehova prend-il plaisir aux moutons offerts par milliers, à l'huile versée par torrents? Sacrifierai-je mon premier-né pour mon expiation? Le fruit de mes entrailles payera-t-il pour moi ? 0 homme! il t'a dit ce qui est bon, et ce que Iehova réclame de toi : ce n'est que de pratiquer la justice, d'aimer la bonté, et de te soumettre à marcher dans la voie de ton dieu. »
Même situation, mêmes sentiments dans la prophétie à'Habacuc que dans les autres. « La Loiest méprisée (i, 4); » Iehova donc va punir. Il le fera par les Chaldéens (c'est-à-dire sans doute par les Syriens). Mais Iehova sauvera son peuple ; il ne laissera pas l'impie dévorer le juste (i, 13). — Celui qui s'enfled'orgueil n'est pas assuré de sa vie, « mais le juste vivra par la foi (qu'il met en son dieu l) » (n, 4). Je citerai encore ces traits si vifs contre les idoles (n, 18) : « A quoi sert l'image à celui qui l'a taillée? A quoi sert la figure jetée dans le moule, œuvre de mensonge, et comment celui qui l'a faite se reposerait-il en elle, content d'avoir façonné un simulacre vide et muet? Malheur a qui dit à la pièce de bois : Réveille-toi ! à la pierre inerte : Lève-toi! Discours inutile. La voilà
I. Ce verset est célèbre par l'emploi qu'en a fait Paul (Gai., 111, 11, etc.); mais le mot de foi a dans Paul un sens particulier et nouveau.
recouverte d'or et d'argent, et il n'y a pas de souffle en elle. Mais Ieliova réside dans sa demeure, et toute la terre se tait devant lui. »
Le relèvement des justes, autrefois humiliés sous les infidèles, riant le thème principal de Sophonic, plusieurs de ses paroles sont faites pour être dans tous les temps une consolation à des âmes tendres, ardentes, méprisées et refoulées par le monde : « Cherchez Iehova, tous les humbles de cette terre, tous les amis de la justice » (h, 3). — « Fille de Sion, il ne te restera plus que les humbles et les petits, qui cherchent leur protection dans le nom de Iehova »(m, 12). L'Église chrétienne s'estappliquée ces versets sans doute, et ensuite il n'y a pas eu d'Église dissidente et persécutée qui n'ait dû se les appliquer à son tour.
Les prophètes les plus récents, Agge'e, Zacharie, sont plus riches en allusions et en oracles énigmatiques qu'en effusions religieuses. Le petit écrit de Malachie mérite cependant qu'on s'arrête aux deux idées qui le remplissent. D'abord le prophète se plaint de la négligence qui s'est introduite dans les sacrifices, où l'on ne présente plus à Iehova que des offrandes de peu de prix et des victimes inférieures. Par là, il se rattache à un judaïsme matériel et. littéral, quoiqu'il semble témoigner en même temps de la décadence du culte extérieur, du culte par la chair et le sang. Mais aussi il annonce ensuite des temps nouveaux, en condamnant avec force le Juif qui répudie la femme de sa jeunesse, Juive comme lui, pour prendre à sa place la fille de l'étranger ou du Gentil. Les gémisse-
racnts de la femme abandonnée se répandent, dit-il, sur l'autel, et Iehova n'accepte pas l'hommage de celui qui les a causés (u, 13-15). Ce sentiment aboutira, à l'époque chrétienne, à condamner absolument la répudiation.
Il n'y a rien dans la Bible d'aussi grand que les Prophètes. Quelle que soit l'éloquence religieuse du Deutéronome, le plan de ce livre, où Moyse enseigne et ordonne constamment, exigeait une forme contenue et sévère. Dans les livres prophétiques, l'enthousiasme a pu se déployer plus à l'aise. Si je ne m'arrête pas à développer la sublimité du premier Isaïe, l'éclat et l'onction du second, le pathétique de Jérémie, l'âpreté à'Ézéchiel, tant de verve et d'élan répandu çà et là dans les Douze, c'est que je n'ose m'étendre sur les beautés d'une poésie que je ne peux lire dans la langue où elle est écrite.
Néanmoins notre ignorance ne nous empêche pas, quand nous la lisons traduite, d'être profondément touchés. Au point de vue religieux, les Prophètes sont la source la plus profonde et la plus pure de certains sentiments chrétiens. On ne les a pas lus autant que les Psaumes, parce qu'ayant écrit à travers le tumulte des événements, sous l'impression présente de toutes sortes d'incidents oubliés depuis, ils sont pleins de détails que nous n'entendons plus, ou auxquels nous ne prenons plus d'intérêt. Mais, à certains moments, ils nous enlèvent bien haut, et ils nous donnent l'impression du divin autant qu'aucune poésie l'a jamais pu faire. Ce qui distingue ces livres
entre tous les livres sacrés, c'est la liberté de l'inspiration. Ils ont été composés pendant un temps de crise, où il n'existait aucune autorité ni aucune école pour enfermer la pensée dans une obéissance étroite à un texte ou à une tradition. C'est ce qui leur a donné une puissance d'excitation incomparable, et c'est par où ils ont pu entraîner les génies les plus passionnés et les plus hardis.
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