LA BIDLE EN GREC, ETC
La version grecque de la Loi, ainsi que celles des autres livres, qu'on y ajouta depuis, présente une particularité tout à fait digne d'attention; c'est que le nom de Iehova n'y paraît nulle part et n'a pas été transcrit en grec. Une vénération superstitieuse, qui s'autorisait d'un verset du Lévitique mal compris (xxiv, 16), défendait aux Juifs de prononcer le nom de leur dieu. Cette superstition des noms ineffables était égyptienne l.
Quand les Juifs lisaient le livre saint, et qu'ils y rencontraient le nom sacré, au lieu de le prononcer, ils prononçaient comme équivalent le mot Adonaï, qui signifie, Mon maître, Mon seigneur 2. Ce nom ÏÏAdonaï a même été écrit quelquefois dans le texte hébreu (mais non dans lePeutateitque), à la place de celui de Iehova. La version grecque l'a supposé partout, et l'a traduit par 6 xupioç, en latin Domùws, en français le Seigneur ; c'est ainsi que cette appellation a passé dans la Vulgate et dans les Bibles en langues modernes. Cet accident de traduction, qui semble peu de chose, a peut-être beaucoup aidé à la fortune du dieu des Juifs; car en lui ôïant, avec son nom hébreu, la marque juive, il lui a rendu plus facile d'être accepté comme le dieu de
celui de Georges le Syncellos (p. 271), qui ne parle d'ailleurs que d'Alexandrie. On a cité aussi Strabon, p. 80G, mais le texte do Strabon n'implique rien de semblable.
1. Voir Cicéron, De nat. deorum, III, 22 : Qucm ^Egyptii nefas habent nominare. Et déjà Hérodote, II, 86, 132, 170.
2. Proprement, Mes maîtres ; Adonaï est un pluriel pris pour le singulier, comme Elohim.
tous les hommes. Épictète appelle aussi son dieu de ce nom (1,29, etc.) *.
La version grecque prit naturellement chez les Juifs hellénistes toute l'autorité d'un texte. Philon d'Alexandrie ne cite l'Écriture et ne la commente que d'après la traduction. Mais ce qui est plus remarquable, Paul lui-même, élevé à Jérusalem, disciple du fameux Gamaliel, un des rabbins les plus illustres (le Talmud est plein de son nom et de ses décisions), et nourri par lui des textes saints, du moins selon le livre des Actes (xxu, 3), n'en cite pas moins les Écritures d'après le grec, du moment qu'il écrit en grec, et il ne corrige même pas les inexactitudes des traducteurs. Pour mieux comprendre cela, il faut faire réflexion que la langue de Paul (aussi bien que de Jésus), quoiqu'elle s'appelât de l'hébreu, n'était plus le véritable hébreu, mais le syro-chaldaïque. La langue de la Bible était pour Paul une langue morte ; mais un apôtre ne se sert pas volontiers d'une langue morte 2.
A plus forte raison, les Pères de l'Eglise font de même, puisqu'à l'exception d'Hiéronyme ou Jérôme, ils ne savaient pas l'hébreu.
La version grecque contient des infidélités, les unes involontaires, d'autres voulues, parce qu'entre l'époque où l'original avait été écrit et celle où on
1. La Vulgatc a deux fois transcrit simplement en lettres latines, non pas le nom de Iehova, mais celui d'Adonaî : Exode, vi, 3; Judith, xvi, 16.
2. Lire particulièrement dans Paul les traductions d'Osée, xm, 14 (I, Cor., xv, 55) et du Ps. cxvi, 10(11, Cor., iv, i3>— Voir Renan, Histoire des langues sémitiques, \" édition, p. 207 et suiv.