III
sont élevées; les vallées se sont ouvertes... Il a répandu les sources en rivières ; il les a fait couler des montagnes ; elles abreuvent toutes les bêtes à quatre pieds ; les onagres y viennent étancher leur soif; les oiseaux habitent auprès, et chantent sous les feuilles... Il fait pousser l'herbe pour les bestiaux, et le blé, pour que le travail de l'homme tire de la terre sa nourriture, et aussi le vin, qui réjouit son cœur... Cependant tu amènes l'ombre ; c'est la nuit ; alors toutes les bêtes des forêts courent çà et là ; les lionceaux rugissent après la proie etdemandent au dieu leur pâture. Le jour revient, ils disparaissent, ils vont se coucher dans leurs tanières : l'homme sort alors pour son travail et le poursuit jusqu'au soir... Yoici la mer, et sa vaste étendue : des êtres innombrables y fourmillent, des animaux petits et grands ; on y voit marcher les navires, et la grande bête que tu as faite pour s'y jouer. Tout ce qui vit compte sur toi, et attend, au moment donné, sa nourriture...; tu détournes ta face, ils sont détruits...; tu envoies ton souffle, ils vivent, et la face de la terre est renouvelée. » Mais à quoi vont aboutir toutes ces peintures ? « Que la gloire de Iehova dure à jamais!... Je chanterai Iehova toute ma vie... Que les pécheurs disparaissent de la terre ; que les méchants soient enlevés de sa face. » Le fond de la pensée de l'écrivain et de son enthousiasme, c'est que le dieu qui a formé le ciel et la terre, qui a fait la mer et les montagnes, qui a multiplié ces créatures dont son souffle est la vie, est aussi celui qui sauvera Israël et qui exterminera les Gentils. Voilà ce qui donne à
ces paysages tant de chaleur et de passion. Mais il semble bien que, dans cette pièce en particulier, le psalraiste, sans perdre de vue sa foi ni sa prière, s'est laissé d'ailleurs entraîner comme poëte au charme des tableaux qu'il a tracés.
A force de remplir son imagination de la grandeur de son dieu, Israël arrive presque au monothéisme ; je ne dis pas au véritable monothéisme philosophique, mais à quelque chose qui en approche. Dans le psaume lxxxii, le poëte nous représente son dieu « présidant l'assemblée des dieux », ce qui ne veut pas dire des rois, comme on se l'est imaginé, mais bien réellement des dieux, qui d'en haut conduisent les destinées de tous les peuples, comme Iehova conduit celles d'Israël. Le dieu du psalmiste juge ces dieux; il leur reproche de mal gouverner leurs peuples et de laisser régner parmi eux l'iniquité, et alors il les menace du ton d'un supérieur et d'un maître. « Je vous le déclare, vous êtes dieux, vous êtes tous des fils du Très-Haut : néanmoins vous mourrez comme des hommes et comme un prince quelconque [c'est-àdire un prince d'ici-bas]. Mon dieu, lève-toi, et juge la terre ; car tous les peuples sont à toi '. »
Les fils de quelqu'un, en langage biblique, cela signifie simplement ses inférieurs, quand les inférieurs sont d'ailleurs à peu près du même rang 2. Cela ne
1. Ces idées sur les dieux des nations sont celles qu'exprime la version grecque du Deutéronome, dans un verset qui ne répond nullement au texte, et qui n'a pas passé dans la Vulgate (xxxn, 8). Je reviendrai plus tard sur cet endroit. Voir aussi Sirach, xvn, 15.
2. « Je serai ton serviteur et ton fils, » dit le roi de Samarie a
marque donc pas qu'ils tiennent réellement leur naissance du dieu suprême. Le Très-Haut, ce ne peut être que lehova (voir en effet psaume vu, 18). Iehova donc leur dit : « Vous êtes des dieux ; vous êtes mes fds; vous faites figure à côté de moi » ; mais, puisqu'ils l'offensent, il leur déclare qu'il les détruira, et qu'il restera le seul dieu de toute la terre. Eh bien ! il a tenu parole, et il est demeuré seul en effet, du moins dans cette portion du monde dont notre pensée ne sort guère, et qui est remplie parle judaïsme, le christianisme et l'islamisme.
On sait que Bossuet a tiré de ce psaume, traduit à sa manière, des phrases superbes sur ces dieux de la terre qui sont les rois. Mais tout ce qu'il dit est fort loin de l'original *.
Je dirai, en finissa/it, que si la poésie des Psaumes a un moins grand vol que celle des prophètes, elle n'en a été peut-être que plus populaire, et qu'il y a un grand effet dans sa sévérité monotone et son énergique simplicité.
JOB. — LES PROVERBES. — LES MÉGIIILLOTII. — DANIEL. — LES CHRONIQUES, ETC.
C'est aussi parmi les Hagiographa, que les Juifs plaçaient trois ouvrages d'un caractère sentencieux, ou, comme disaient les Grecs, gnomique, savoir :
rui d'Assyrie (II, Rots, xvi, 7). — « Les fils des prophètes. » e'est- .'i dire leurs disciples (I, Rots, xx, 35). 1. Politique sacrée, V, 4.
Job, les « Mischlé » ou Proverbes et le « Qohéleth » ou Ecclésiastc.
Dans un passage iYÉzéc/iiel (xiv, 14), Iehova, menaçant Israël de sa colère, déclare que le pays sur lequel elle sera une fois descendue ne trouvera pas grâce, quand même il s'y rencontrerait trois justes, tels que Noé, Daniel et Job; eux seuls seront épargnés, mais personne autre à cause d'eux. C'est ce personnage de Job qui figure dans le poëme qui porte ce nom, ou du moins dans les appendices de ce poëme.
Le livre de Job s'ouvre par un prologue en prose. 11 y est dit que dans la terre d'Uz, qui paraît être située au nord de l'Arabie, près del'Euphrate, vivait un juste plein de mérites et ami de Iehova, que Iehova se résout à l'éprouver par le malheur, et qu'il le frappe dans ses biens, dans ses enfants, dans son corps môme ; que Job accepte tout de son dieu et qu'il ne lui échappe pas un murmure. A la fin du poëme est un épilogue en prose, où Iehova récompense Job en le comblant de nouveau de prospérités.
Il est dit encore à la fin du prologue que, tandis que Job est abimé dans la souffrance et le désespoir, trois sages, ses amis, viennent le visiter et le consoler et s'entretiennent avec lui. C'est ce qui amène le poëme, qui est assez étendu (il égale à peu près les deux cinquièmes des Psawnes), et qui ne se compose que d'une suite de discours séparés, et annoncés par de courts préambules tels que: « Alors Job ouvrit la bouche et maudit sa naissance. — Alors Éliphaz de
Théman prit la parole et dit. — Alors Job répondit, et dit.., etc. » — A la fin Iehova prend lui-même la parole: « Alors Iehova, du milieu d'un tourbillon, répondit à Job, et dit l. »
Quoique encadré entre le prologue et l'épilogue, le poëme n'y a, pour ainsi dire, aucun rapport. D'abord Job ne s'y montre pas, à beaucoup près, si résigné; il fait entendre, au contraire, plaintes sur plaintes et témoigne beaucoup de vivacité et d'impatience, malgré les efforts des trois sages pour le rappeler au respect de la justice divine. Aussi est-on très-étonné, quand on arrive à l'épilogue, d'entendre Iehova déclarer que Job seul a bien parlé et condamner ses amis. Cette conclusion n'est pas d'accord avec l'impression qu'on a reçue en lisant le poëme.
Ce n'est pas tout : il faut dire encore que les discours qui le remplissent ne se rapportent même pas à la situation indiquée parle prologue. Il y a bien quelques versets où Job parle d'une maladie qui le consume; mais des traits de ce genre, qui reviennent souvent aussi dans les Psaumes, ne paraissent que des images, pour figurer en général la misère et l'affliction. Quand nous nous représentons Job sur son tas de cendres, se grattant avec un tesson, c'est d'après le prologue, ce n'est nullement d'après le poëme. Il n'est question nulle part, dans celui-ci, ni de ses troupeaux détruits, ni de ses serviteurs exterminés, ni
1. Les chapitres xxxn-xxxvir, où intervient un quatrième personnage, celui d'Éliu . sont généralement regardés comme une addition faite après coup, et qui dérange la suite de la composition.
môme de ses dix enfants frappés de mort. An contraire, voici un endroit où Job dit en termes exprès qu'il est abandonné de tous les siens et en horreur au fils même de ses entrailles (xix, 17), ce qui suppose qu'il a ses enfants. En revanche, le prologue n'indique pas que Job ait rien eu à souffrir des hommes de son pays, de ses frères. Dans le poëme, au contraire, la plainte qui revient sans cesse est celle du juste persécuté par les méchants.
Qu'on relise des passages comme ceux-ci : « A ta place je me tournerais vers le dieu... qui relève les humbles et sauve ceux qui sont dans le deuil; qui dissipe les conseils des prudents et les empêche d'accomplir leurs projets; qui prend les habiles dans leurs propres rets et fait manquer les desseins des astucieux... Alors l'espérance revient au malheureux; alors l'injustice a la bouche fermée... Heureux celui que son dieu châtie.... Ne méprise pas les châtiments du Tout-Puissant. Il blesse, et panse la blessure; il frappe, et sa main guérit... En temps de disette, il te sauvera de la mort ; dans le combat, il te, préservera du glaive. 11 te mettra à l'abri delà langue qui frappe comme un fouet; il te préservera de la dévastation (ch. v). » Ces plaintes ressemblent beaucoup à celles qui retentissent dans les Psaumes. On y entend un fidèle, disgracié et ruiné pour sa fidélité même, et qui demande compte à son dieu de son infortune et du triomphe de ses ennemis. On peut se demander quelquefois s'il parle pour lui seul, ou pour tous les « saints » comme lui. On serait tenté de croire que le
poète a tout Israël en vue quand il se fait dire : « Tes fils ont péché contre le Tout-Puissant, et il les a abandonnés à leurs crimes; mais si tu recours à ton dieu, si tu l'invoques par la prière, si tu te maintiens pur et droit, il sera touché pour toi ; il fera habiter la prospérité avec ta justice, et tes commencements auront été peu de chose, comparés aux grandeurs de ta fin (ch. vm). » — Rien n'empêche cependant que le poëte ait rapporté à sa situation personnelle toutes ses pensées; c'est ce que font volontiers les gnomiques, et déjà dans les Psaumes, et même auparavant dans les Prophètes, il y a plus d'un passage qu'an peut croire inspiré à l'écrivain par le ressentiment particulier de ce qu'il a souffert. Mais ce qu'a souffert le poëte de Job n'a évidemment rien de commun avec les aventures merveilleuses du prologue :
« Mes frères ont été perfides comme un torrent, comme le courant d'une eau passagère, qui roule troublée par les glaçons et gonflée par des flots de neige: au temps de la sécheresse elle s'évanouit; aux premières chaleurs, elle disparait de son lieu. Pour elle, les caravanes se détournent de leur route, entrent dans le vide du désert et y périssent... Ainsi vous m'avez manqué de foi ; à la vue du malheur, vous avez fui (vi, J5). » Et plus loin : « Vous jetez vos rets sur l'orphelin ; vous creusez le piège où doit tomber votre ami. » Cela ne s'adresse pas à Eliphaz, Baldad et Sophar, amis fidèles, dont les longs discours sont, après tout, bien innocents, s'ils ne sont pas toujours consolants ; mais à ces tièdes et à ces faux frères qui,
dans les temps mauvais, au lieu de soutenir le persécuté, sont tout prêts à se tourner contre lui.
On a douté justement si le prologue et l'épilogue sont de la même main et du même temps que le poëme. Si on l'admettait (et c'est ce que des contradictions comme celle que j'ai signalée plus haut rendent difficile), encore faudrait-il admettre que l'auteur n'a pris l'histoire de Job que comme un cadre commode, où il a pu enchâsser l'expression de ses sentiments. Il a fait dire à Job, sous le prétexte de sa misère extraordinaire et de son indépendance d'homme du désert, ce que lui-même avait sur le cœur et ce que peut-être il n'aurait pu dire en son propre nom sans scandale. Il ne s'est pas arrêté à ce scrupule, que le cadre était beaucoup trop étroit pour ce qu'il prétendait y faire entrer.
Il est à remarquer que, dans le poëme proprement dit, et si l'on met à part ce qui est en prose, l'auteur n'appelle jamais son dieu du nom de Iehova; il ne se sert que de ces vieux noms : le Dieu, le Fort, le Tout- Puissant. On a vu qu'il en est de même dans un grand nombre de psaumes.
Le thème principal du livre de Job est le même qui est indiqué déjà dans un passage de Jérémie (xn, 1) : « Iehova, quand je débats avec toi, la justice est de ton côté ; toutefoisje veux entrer avec toi en contestation. Pourquoi a prospéré le train des méchants ? pourquoi sont en paix ceux qui se livrent au mal? Tu les a plantés et ils ont pris racine ; ils croissent et ils portent des fruits. Toi cependant, Iehova, tu me con-
nais, tu me vois, tu sais quel est mon cœur envers toi. Mène-les égorger comme des moutons; marqueles pour le jour de la tuerie. » — C'est absolument de la même manière que se pose pour l'auteur de Job le problème de la Providence ; c'est son patriotisme, plutôt que sa philosophie, qui s'inquiète et se révolte. Et la solution qu'il demande à son dieu n'est pas d'un ordre métaphysique ; c'est simplement que justice soit faite, pour la confusion des ennemis de lehova et l'exaltation de ses fidèles.
Celui qui parle a souffert pour la cause sainte, et il est découragé ; il se sent ébranlé dans sa foi. Ses amis lui disent : « Autrefois tu prêchais les autres ; tes discours fortifiaient les chancelants et raffermissaient leurs genoux; maintenant te voilà atteint, et tu fléchis (ch. iv).» Il se souvient du temps où il était considérable et puissant, où il protégeait les faibles (ch. xxix) ; aujourd'hui il est à la merci des derniers misérables. La nuit même ne donne pas de relâche à ses tristesses ; son sommeil est troublé par des visions funestes (vu, 14). Mais dans sa disgrâce, dans sa solitude, il se recueille ; il interroge les générations passées (vin, 8), les discours des anciens Sages, « au temps où nos pères étaient les maîtres du pays et où l'étranger n'était pas entré chez eux » (xv, 19).
Le livre de Job, ainsi que les Psaumes, est donc chrétien, en ce sens qu'il est la protestation des « saints » contre les impies, des dévots contre le monde. Ce n'est pas qu'il renferme d'ailleurs ce qu'on appelle une philosophie chrétienne; il ne traduit en réalité aucune
philosophie. Rien n'est plus décousu, rien n'est moins logique que la suite de ces discours : M. Renan ajustement appuyé sur l'incapacité de l'antique génie hébreu pour le syllogisme. Il est très-difficile de distinguer dans le dialogue, ou plutôt dans les monologues qui se succèdent, entre l'objection et la réponse. Une idée s'empare de l'âme et se produit; une autre se produit à son tour et se dresse à côté d'elle, sans que l'esprit se travaille à les concilier, sans qu'il s'avise même qu'elles pourraient être inconciliables. Tantôt lepoëme exprime fortement ce qu'il y a d'injuste dans certaines misères ou certaines prospérités ; tantôt il accable l'homme de la conscience de ses faiblesses et de ses fautes, qui ont mérité son malheur, ou bien il prévoit que telle fortune inique aboutira infailliblement à la ruine ; tantôt il se confond à la pensée de la grandeur et de la force de ce dieu, maître de tous, et qui n'a de loi que sa volonté. Mais ce qui, dans le livre de Job, serait tout à fait antichrétien, au sens moderne, c'est que la croyance à une autre vie n'y tient absolument aucune place ; et que le poëte ne se doute même pas qu'il puisse être question d'une autre vie, pas plus du reste qu'aucun autre écrivain du Vieux Testament1.
Ce que j'appelle chrétien dans le livre de Job, c'està-dire ce que le christianisme a emprunté à ce livre,
1. « Ainsi l'homme qui est couche ne se relèvera plus; il ne se réveillera pas tant que durera le ciel ; il ne sortira pas de son sommeil; » xiv, 12, trad. Renan. — Quant au verset xix, 25, où on a cru voir la résurrection, j'en reparlerai plus tard.
c'est le sentiment de mélancolie qu'avaient développé chez les Juifs, outre l'influence de leur climat, celle d'une oppression qui pesait sur leur conscience sans l'étouffer. Ajoutons que leur vie mêlée à celle des Grecs avait rendu leur esprit plus délié et leur sensibilité plus fine, et c'est surtout dans les livres gnomiques que se marque ce progrès. « Périsse la nuit où je suis né, et le jour où il a été dit : Un enfant mâle est venu au monde! Que ce jour-là ne soit que ténèbres; que le dieu ne le visite pas ; que la lumière ne l'éclairé pas... Que ne suis-je mort dès le sein de ma mère ! au sortir de ses entrailles, que n'ai-je expiré ! pourquoi des genoux m'ont-ils reçu? pourquoi ai-je trouvé des mamelles à sucer? Aujourd'hui je me reposerais couché, je dormirais tranquille avec les rois et les maîtres de la terre... Je serais anéanti comme l'avorton, comme l'enfant mort-né, qui n'a pas vu la lumière. Je serais là où les plus cruels ne sévissent plus , où ceux qui sont épuisés se reposent; où les forçats dorment ensemble, sans être harcelés par les cris du surveillant » (cli. in). Quelles paroles! et combien elles ont du trouver d'écho dans ce monde d'esclaves et d'opprimés où la propagande juive les a portées par toute la terre !
11 dira encore: « L'homme, né de la femme, est de durée courte, et plein de misères. Il se fane comme une fleur ; il s'évanouit comme une ombre» (eh. xiv). — Et, une fois qu'il a disparu, il n'a plus de part à rien en cette vie: « Que ses fils s'élèvent, il n'en sait rien; qu'ils soient abaissés, il n'en prend pas de souci. » —
Et plus loin : « J'appelle le tombeau mon père, et la pourriture ma mère et ma sœur » (xvir, 14). — Il n'y a rien au delà de cette poésie funèbre.
Ailleurs, ce n'est plus l'homme en général sur qui il s'apitoie; c'est le méchant, l'ennemi de son dieu, qu'il écrase: « Il disparaîtra comme sa fiente, et ceux qui le regardaient diront: Où est-il? » (ch xx). — « L'opulence qu'il a engloutie, son ventre la rejette; le Seigneur la lui fait vomir. »
Il n'est pas moins intéressant de prendre le livre de Job sous un autre aspect, non plus comme déplorant le néant de l'homme, mais comme célébrant la toutepuissance de son dieu. C'est là un thème qu'on a vu déjà développé dans les Psaumes, avec des effets qui frappent vivement l'esprit; je dirai même, des effets qu'il semble la poésie grecque n'a pas connus. La race grecque est aristocratique et orgueilleuse ; fière de ses grandeurs, elle voit les dieux en quelque sorte de niveau : « Les dieux et les hommes sont un même sang, » dit leur Pindare ; savante d'ailleurs et raisonneuse, elle aborde familièrement la nature, et l'interroge avec une curiosité hardie. Elle plie pourtant aussi quelquefois, humble et épouvantée, sous la fatalité plus forte, maîlresse des hommes et des dieux ; mais si elle subit, avec un sombre étonnement, cette puissance aveugle, elle ne la glorifie pas. Les Juifs au contraire sont restés étrangers à la science ; dans la nature tout les étonne, et accoutumés d'ailleurs à avoir un maître, ils trouvent tout simple qu'il y ait un maître aussi dans le ciel. Mais ce maître, en qui ils
mettent toutes leurs espérances, et dont la protection est leur seule ressource, ils ne sauraient trop exalter sa grandeur: « C'est le dieu qui fait des merveilles inconcevables, innombrables; qui verse la pluie sur la terre et répand l'eau dans les cbamps arides; qui relève ceux qui sont abaissés et rend à la vie ceux qui désespèrent ; qui confond les conseils des habiles et met à néant leurs projets » (v, 9). — Je renvoie ici aux psaumes que j'ai cités ; mais la prière triomphante qui remplit ces psaumes n'est pas ce qui domine dans le poëmede«/oô. Si, là encore, le poëte est intarissable sur la grandeur de son dieu, il la considère plutôt sous une autre face, comme la réponse à toute plainte et à tout murmure ; car ce dieu est trop au-dessus de l'homme pour que l'homme ose élever la voix enfacede lui. C'est le sens de plus d'un passage du poëme, et surtout des magnifiques développements qui le terminent, où le dieu lui-même écrase en quelque sorte la plainte de Job et la nôtre, en étalant ces miracles de la nature qui dépassent tant notre portée. Là se placent les versets célèbres sur la mer; les tonnerres qui répondent à l'appel d'en haut et disent : Nous voici ; l'onagre et les hôtes du désert; le cheval qui hennit au son de la trompette, et qui crie : Allons! les monstres étranges du Nil, transformés à distance par l'imagination et devenus encore plus étranges. A celui qui a fait tout cela, qui peut demander des comptes? et que reste-t-il à l'homme misérable que de se taire et d'adorer? Ainsi ces morceaux, qui nous étonnent par leurs magnificences descriptives, sont bien autre cbose que des
descriptions; ce sont des cris qui échappent à l'humanité, quand elle croit sentir au-dessus de sa tête un pouvoir par qui elle respire, ou sous qui elle tremblé. Le Grec, libre et philosophe, n'avait pas dans ses dieux tant de confiance, et ils ne lui faisaient pas non plus tant de peur.
Cependant l'auteur de Job est lui-même, à sa manière, un penseur; il réfléchit, il pose les grands problèmes, s'il n'a pas une méthode pour les résoudre; il dédaigne les esprits légers qui vivent à l'aveugle sans se rendre compte de la vie ; il sait le prix de l'intelligence, et il la célèbre dans un passage mémorable (ch. xxvm). Il dit qu'il y a un filon d'où on tire l'argent et une source où on peut aller puiser l'or; qu'il y a dans les profondeurs de la terre des mines où les hommes descendent pour en extraire les métaux et les pierres précieuses : « Mais la sagesse, où se trouve-t-elle, et d'où est-ce qu'on la peut tirer?.. Elle n'est pas dans les lieux souterrains, et la mer ne la renferme pas en elle. Elle ne s'achète pas au prix de l'or, elle ne s'échange pas contre l'argent... Elle échappe à tous les êtres vivants, et même aux oiseaux de l'air... Il n'y a que le dieu qui sache où il faut la chercher et le lieu où elle réside... Le jour où il créa la force des vents, où il distribua les eaux avec mesure,., il l'a connue, il l'a produite, il l'a découverte, il l'a saisie tout entière, et il a dit à l'homme : La crainte du Seigneur, c'est la sagesse. » Les figures qui paraissent dans ce morceau sont entrées plus tard dans l'élaboration de la doctrine alexandrine et chrétienne du Verbe.
L'homme qui souffre de l'injustice a besoin de se rendre le témoignage qu'il est pur ; l'homme qui demande miséricorde sent qu'il doit être miséricordieux : c'est ainsi que l'auteur de Job déclare qu'il a fait un pacte avec ses yeux, et qu'il n'a jamais regardé une vierge, ni la femme d'un autre; il condamne l'adultère avec une singulière énergie (xxxi 1-12). Il proteste ensuite qu'il n'a jamais été injuste avec son serviteur (ou sa servante) : « car n'est-ce pas mon dieu qui l'a fait comme il m'a fait? » — « Ai-je refusé aux indigents ce qu'ils demandaient? ai-je usé dans les larmes les yeux des veuves? Ai-je mangé mon plat à moi seul, sans en donner part à l'orphelin?... Ai-je vu le pauvre périssant, faute de vêtements... sans que j'aie couvert ses membres, pour qu'il me bénisse ; sans qu'il se soit réchauffé sous la laine de mes brebis?... Me suis-je réjoui du malheur d'un ennemi?... ai-je laissé pécher ma langue jusqu'à demander sa mort? » — Voilà certes des traits touchants, et qui sont de ceux que l'auteur du Discours sur la montagne a trop oubliés, quand il a reproché aux « anciens » d'ignorer la charité. Ces sentiments au reste sont de tous les pays et de tous les temps ; les Grecs aussi les ont éprouvés et exprimés, mais non pas peut-être d'une manière si vive et si pressante ; parce qu'eux mêmes ils n'ont pas eu autant à souffrir, et n'ont pas vécu, en général, dans une condition si simple et si humble. Job est l'idéal du Juif opprimé, et celui du chrétien des premiers temps l.
1. Nous pouvons lire maintenant en France ce beau livre dans la
Dans le prologue de Job, au milieu des « fils du dieu » qui forment la cour de Iehova, paraît un personnage qui esl appelé h\ satan, c'est-à-dire, en hébreu, l'adversaire. Dans la guerre, un satan est simplement un ennemi (I Sam. xxix, i. etc.); devant le tribunal d'un juge ou d'un roi. c'est un accusateur, un plaignant, un dénonciateur. Celui de Job est une espèce d'accusateur public, qui fait la police de ce monde, et présente à Iehova son rapport. Il en est de même du satan qui figure au chapitre m de Zacharie : il se tient devant Iehova, à la droite du grand prêtre Josué, pour parler contre celui-ci ; mais Iehova rejette sa plainte et le fait taire. Dans l'un ni dans l'autre passage, rien n'indique que le satan soit un esprit ennemi du dieu devant qui il parle ; c'est une notion qui paraît inconnue aux anciens Juifs. Dans un verset des Chroniques (I,xx, 1), le livre peut-être le plus récent de la Bible hébraïque, on lit : « Mais un satan s'éleva contre Israël, et porta David à faire le dénombrement de son peuple » ; car cet acte est regardé comme excitant la colère de Iehova (versets 3, 7, etc.). Ce satan-Và, plus encore que celui de Job, estime espèce d'agent provocateur, qui suggère de mauvaises pensées. On voit comment le mot a pu se prêter au sens dont je parlerai plus tard, et qu'il a pris dans le Nouveau Testament, celui d'un génie du mal *.
traduction savante de M. Renan, qui en conserve toute la poésie. Que n'avons-nous les Prophètes traduits de cette main! {Le livre de Job, traduit par Ernest Renan, Michel Lévy, 1859).
1. Le passage des Chroniques montre que l'idée d'une Némésis ou jalousie divine, sur laquelle M. Tournier a écrit une Thèse si III. 19
Les Sentences de Salomon, 7r«poi[x'«t dans le grec, proverbia dans la Vulgate, d'où Proverbes, sont un livre purement gnomique, où, bien entendu, il n'y a de Salomon que son nom. Philon dit quelque part, en citant ce livre : « Un des disciples de Moyse, dont le nom est le Pacifique, en hébreu Salomon » ; il prend ainsi le nom de Salomon dans un sens tout allégorique. Il dit ailleurs : « Un de ceux qui composent le chœur divin. » Je ne trouve rien dans ce livre qui puisse servir à le dater. Tout ce qu'on peut dire est qu'il a été écrit dans un temps tranquille, sous un roi, par un sujet habitué à la servitude *.
Le livre des Proverbes réunit sous un titre commun des morceaux de diverses provenances, et probablement aussi de dates diverses. Un premier recueil s'arrête à la fin du chapitre ix ; un autre à la fin du chapitre xxiv ; le chapitre xxx est encore à part, et dans le chapitre xxxi et dernier, il y a deux morceaux d'origine différente. Le second, distribué en 22 versets, suivant l'ordre alphabétique des lettres initiales, comme dans certains psaumes, est le célèbre portrait de ce qu'on appelle la femme forte, et qui est plutôt la femme excellente, ou, comme auraient dit nos pères, la prude femme. Il y a lieu de croire que la portion du livre qui commence au chapitre xxv est très-postérieure à ce qui précède.
intéressante {Némésis et la jalousie des dieux, 18G3) n'appartenait pas seulement aux Grecs.
1. On verra plus loin, au chapitre des apocrypha, une conjecture sur l'auteur du livre.
Le premier recueil forme un véritable discours ; le second n'est qu'une série de sentences détachées et symétriques. Un même esprit moral est répandu dans tout le livre. Cet esprit ne devrait pas être appelé chrétien, si on mettait sous ce mot l'idée d'une sainteté supérieure. Chez tous les peuples, les livres proprement gnomiques, tels que sont les Proverbes (pour Job, il dépasse ce genre de beaucoup), enseignent avant tout la sagesse, qui n'est ni passionnée ni exaltée. C'est ainsi qu'il est recommandé de ne pas se porter caution pour autrui, car on s'en trouve mal (vi, 1 ; xxn, 26), et de ne pas se mêler des querelles des autres (xxvi, 17); de s'adresser plutôt au voisin qui est proche qu'au frère qui est loin (xxvn , 1 0) : c'est une leçon qu'on trouve aussi dans Hésiode. C'est ainsi que sont signalées les ruses des marchés : « Cela ne vaut rien, dit l'acheteur, cela ne vaut rien ; puis il s'en va se yanter de son achat » (xx, 14). Cette sagesse est dure au besoin, et suppose une rudesse de mœurs qui ne saurait d'ailleurs nous étonner, car il n'y a pas si longtemps qu'elle régnait aussi chez nous : on y compte surtout, pour corriger l'enfant, et même pour corriger l'homme, sur la vertu des coups bien appliqués, « et qui pénètrent jusqu'aux entrailles » L. La vertu, la charité même est enseignée comme un bon calcul : « Le juste mangera tout son saoul ; le ventre des méchants souffrira la faim » (xm, 26). — « Donner au pauvre, c'est prêter à Iehova, et