‹ Le Christianisme et ses origines (volume 5)Chapitre 91 sur 183 · xm, 24; xix 18 ; xx · texte numérisé non relu

xm, 24; xix 18 ; xx

il paiera l'intérêt » (xix, 17). — « Celui qui commet l'adultère court à sa perte;... car la jalousie enflamme le mari, et il ne ménage rien dans sa vengeance ; il n'accepte aucune satisfaction, il repousse toutes les offres » (vi, 34). — J'ai parlé d'un calcul d'intérêt ; on trouve même ailleurs un calcul de rancune et de vengeance : « Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger, et s'il a soif, donne-lui à boire. » Cela est beau, mais le livre ajoute immédiatement : « car tu amasseras ainsi des charbons ardents sur sa tête » (xxv, 21-22). Paul n'a pas craint de reproduire et d'adopter ensemble les deux versets {Rom., xu, 20). Je n'en suis pas moins persuadé que le livre des Proverbes a contribué pour sa part au succès de la propagande juive, parce qu'il est plein d'une sagesse toute populaire et à l'usage du plus grand nombre. J'ajoute que cette sagesse ne doit pas être dédaignée. L'orthodoxe peut être embarrassé de certains traits, où il ne reconnaît pas assez la marque divine ; mais le philosophe sait à quel point le bien est difficile et à quel point le mal est puissant ; il trouve que c'est beaucoup de combattre les appétits et les passions de notre nature, même en transigeant avec elle. Si on peut obtenir du riche qu'il donne son argent, qu'importe que ce soit en lui promettant que lehova le récompensera de ses avances? Si on persuade à un homme ulcéré de nourrir celui qu'il déteste, qu'importe que ce soit en le flattant que le mal qu'on lui a fait n'en sera que plus rigoureusement puni un jour (sans doute si son ennemi ne se montre pas touché et reconnais-

sant)? Il ne restera encore que trop de cœurs obstinés, dont l'avarice ou la fureur ne se laissera pas détourner a ces promesses. Je pense même que ceux qui croient y céder, dans l'illusion de leur imagination, ne cèdent en réalité qu'aux suggestions de l'humanité et de la conscience. N'est-ce pas elles qui parlent dans ce verset : « Celui qui bouche son oreille au cri du pauvre criera à son tour et on ne l'écoutera pas » (xxi, 13)? ou dans cet autre : « N'accuse pas l'esclave devant son maître, de peur que ses imprécations n'attirent la peine sur toi » (xxx, 10).

Il y a d'ailleurs des passages très-purs et très-élevés ; « L'homme qui méprise le misérable méprise celui qui l'a fait ; au contraire on l'honore quand on est compatissant pour le pauvre » (xiv, 31). — « Hésiteras-tu à courir au secours de celui qu'on entraîne pour le tuer? Si tu dis : Je ne sais qui il est, est-ce que celui qui pèse les cœurs ne te jugera pas ? » (xxiv, 11). — H y a surtout dans l'ensemble un esprit qui n'est pas méconnaissable, et que les Gentils n'ont pas méconnu en effet : les Juifs étaient bons pour les Juifs, les Juifs aimaient la famille. Les sentiments malveillants qu'ils rencontraient chez les autres hommes leur faisaient un besoin de s'entr'aider, et les conditions sévères de leur existence les attachaient à la pureté des mœurs. D'une part ils étaient enclins à condamner des plaisirs dont le scandale et les jouissances sont surtout le privilège des grands et des puissants; car on peut dire qu'il n'y avait pas de grands chez eux, à l'exception des familles royales, à

moitié grecques. Et, d'un autre côté, leur vie resserrée de toutes parts leur faisait sentir plus vivement le bonheur du foyer et la crainte des passions qui y portent le trouble. — « Qui a trouvé une femme a trouvé son bien et la grâce de Iehova » (xvm, 21). L'hymne en l'honneur de la femme, au dernier chapitre, n'est que le développement de ce verset. — Il y a un discours qui revient dans tout le livre : « Mon fils, gardetoi de la femme étrangère » ; mais un passage surtout nous charme, lorsqu'à la suite des avis austères et des prévisions menaçantes, on arrive tout à coup à ces paroles : « Bois l'eau de ta citerne ; désaltère-toi à ton puits... Que de chez toi se répandent au dehors des eaux abondantes ; qu'elles soient à toi seul; que l'étranger n'y ait point de part; que ta fontaine soit bénie, et que ta joie soit en la femme de ta jeune>>e. Qu'elle soit ta biche gracieuse, ta gazelle ravissante ; enivre-toi uniquement à ses mamelles ; abandonnetoi sans fin à son amour. » C'est au premier recueil compris dans les Proverbes (ch. i-ix), que ce morceau appartient, c'est-à-dire à la partie du livre où il y a le plus de grandeur et de poésie l.

C'est aussi dans cette partie que se trouve ce discours de la Sagesse, qui semble être le développement d'un passage de Job que j'ai cité, et dont les métaphores tout orientales ont fini par enfanter des mystères : « Iehova m'a faite pour être le principe de ses œu-

1. Voir v, 15. J'ai mis gazelle faute de trouver dans la langue un féminin de chamois. — Les » eaux abondantes a sont de nombreux enfants.

vros... J'ai été produite de tout temps, dès l'origine, avant que la terre fût née... Je me plais sur la face de la terre et je trouve ma joie à habiter parmi les hommes » (vm, 22). — C'est là-dessus qu'a travaillé la théologie dont Philon d'Alexandrie est le grand docteur.

UEcclésiaste, ou le Prêcheur, est un livre anonyme, où Salomon lui-même prend la parole, par une fiction d'ailleurs mal soutenue : ce livre ne pouvait tromper personne; la langue dans laquelle il est écrit suffisait, à ce qu'il paraît, pour en établir la date récente. Tout y est d'accord avec cet indice ; tout y témoigne d'une époque savante et raffinée ; l'auteur s'y montre dégoûté des livres qui s'ajoutent aux livres sans qu'il y ait de terme (xu, 12). On peut encore chercher dans divers passages des allusions à l'histoire d'IIérode *.

Le nom de Iehova n'est jamais employé dans ce livre, l'écrivain ne désigne son dieu que par le mot d'Élohim. — UEcclésiaste ne se trouve pas cité dans Philon.

Le ton sceptique et désespéré de YEcclésiaste a dû étonner et troubler bien des esprits. Il serait fort inutile d'en vouloir faire un livre édifiant à notre manière. On l'a essayé, en s'attachant aux deux derniers versets, où il est dit : « Crains Dieu et garde ses commandements, car c'est le devoir de tous les hommes (et non, car c'est là tout l'homme, comme traduit la

1. Versets iv, 14 (comparer Eusèbe, Hist., I, G, au sujet d'Antipatre) ; vin, 10; ix, 14; (comparer Joseph, Antiq., XIV, xiv, G).

Vulgate, inexactement); parce qu'il tient compte de toutes nos actions, si secrètes qu'elles soient, les bonnes et les mauvaises l. » Si on prenait cela au sens chrétien, en l'entendant d'un jugement de Dieu après la mort, le passage serait tellement en contradiction avec tout le reste du livre, qu'il faudrait y reconnaître une addition faite après coup à l'ouvrage par une main pieuse pour en corriger l'impression. Je crois plutôt qu'il n'y a pas de contradiction, mais seulement la même incertitude et la même fluctuation d'idées que j'ai déjà signalées dans Job. Tantôt l'écrivain est bien forcé de voir que justice n'est pas toujours faite en ce monde ; tantôt il revient à la pensée plus satisfaisante, et après tout si vraie en grande partie, qu'on se trouve bien de faire le bien et qu'on se trouve mal de faire le mal2.

L'esprit du livre n'en est pas moins tout entier dans la formule célèbre par laquelle il s'ouvre et par laquelle il se ferme : « Tout est néant, néant des néants3. » — Ce n'est pas seulement le plaisir qui est vanité, ou la richesse, ou la grandeur; c'est la sagesse, c'est môme la justice; car souvent le juste a

1. Voir Bossuet, dans l'Oraison funèbre de Henriette d'Angleterre.

2. De même il dira dans un endroit (m, 21) : « Qui sait si l'âme de l'homme monte en haut, et si l'âme de la bête descend en bas ? i et dans un autre (xn, 7) : « La poussière retourne à la terre d'où elle est venue, et l'esprit de vie au Dieu qu'il l'a donné. » — Ce dernier verset fait allusion a celui de la Genèse, n. 7 : a Iehova forma l'homme do la poussière de la terre, et il lui souffla aux narines un esprit de vie, qui fit de lui une âme vivante. »

3. Vanitas uanitatum, i, 9 et xn, 8. Ce tour, néant des néants, est un hébraîsme qui équivaut à ce que nous appelons le superlatif.

une fortune digne du méchant, et le méchant une fortune digne du juste. Et puis tous deux meurent, el alors tout est fini. C'est pourquoi mange, bois, parfume-toi, « vis joyeusement tous les jours de cette vie de néant avec la femme que tu aimes1; car au schéol où tu vas (le pays souterrain, le pays des morts), il n'y a ni action, ni pensée, ni science, ni sagesse » (ix, 9). — L'épicurien hébreu qui parlait ainsi avaitil laissé arriver jusqu'à lui quelque infiltration de l'épicurisme hellénique? Je ne sais; car ce qu'il exprime a été senti dans tous les pays et dans tous les temps: témoin ce que raconte Hérodote (II, 78) de la momie qui figurait dans les banquets des Égyptiens ; ou plutôt témoin les textes égyptiens que M. Maspero a cités à ce propos dans son commentaire sur le second livre d'Hérodote, et qu'il rapporte à plus de 1600 ans avant notre ère. VEcclésiaste semble n'être qu'un écho de ces antiques poésies 2.

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