‹ Le Christianisme et ses origines (volume 5)Chapitre 93 sur 183 · Voyez particulièrement vu · texte numérisé non relu

Voyez particulièrement vu

Mais l'accent de la piété n'est pas méconnaissable, dès que l'écrivain est en présence de son dieu ; c'est celle d'une âme également religieuse et philosophe. « Prends garde à tes démarches, quand tu entres dans la maison de Dieu, et approche pour faire sa volonté, plutôt que pour offrir des victimes comme les profanes, qui ne savent pas combien ils font mal. N'ouvre pas la bouche indistinctement ; ne te presse pas de proférer paroles sur paroles. Dieu est au ciel, et toi sur la terre ; contente-toi donc de peu de mots » (v, 1). — « Si tu vois le pauvre opprimé et la justice violée dans un pays, ne t'étonne pas de ce désordre : il y a le grand au-dessus du grand, et le trèsgrand par-dessus tous deux » (v, 8). — Citons encore ces vives exhortations à l'aumône : « Jette ton pain à l'eau; avec le temps tu le trouveras [c'est-à-dire qu'un bienfait n'est jamais perdu]. Distribue-le à sept, à huit même; car tu ne sais pas quels malheurs peuvent arriver [et de quels secours tu peux toi-même avoir besoin] » (xi, 1 ). — Je n'ai donc pas de peine à tenir pour authentique le précepte final du livre, qui est en tout cas le fond même de la sagesse et de la religion juive : Crains Dieu et garde ses commandements. C'est l'essence même de la prédication d'Israël parmi les peuples1.

Je n'ai rien à tirer, pour l'histoire des origines du Christianisme, de la pièce de poésie amoureuse inti-

1. On nous promet la publication prochaine d'une traduction de VEcclésiaste par M. Renan.

aOO LE CHRISTIANISME ET SES ORIGINES.

tulée Chanson des chansons [Canticum canticorum), morceau plein de charme par l'impression de l'ensemble, malgré la prodigieuse obscurité des détails1.

Les Lamentations. « Qinoth », sont des espèces de psaumes. On les a appelées Lamentation* de Jérémie, et on les place dans nos Bibles à la suite de ce prophète, parce que quelques lignes mises en tète de la version grecque, et reproduites dans la Yulgate, les attribuent h Jérémie, dont le génie est particulièrement pathétique et plaintif; mais le livre qui porte le nom du prophète est plus ancien que les Lamentations. Il suffirait, pour témoigner combien celles-ci sont modernes, de la forme alphabétique qu'elles affectent, ainsi qu'un petit nombre de psaumes, et qui consiste en ce que le premier verset d'une pièce commence par la première lettre de l'alphabet, le second par la seconde, et ainsi de suite. La troisième pièce est plus raffinée encore : il y a trois versets qui commencent par un « aleph », puis trois qui commencent par un « beth »,*etc. ; la cinquième pièce seule n'est pu- alphabétique. Ce sont là des raffinements que l'antique littérature juive ne connaît pas -.

On ne croira donc pas aisément que la catastrophe quia inspiré les Lamentations suit la destruction de

1. Le Cantique des cantiques, traduit, etc., par Ernest Renan. Paris. Michel Lévy, 1860.

2. La Vulgate met à part la cinquième pièce, sous le titre de Prière de Jérémie.

Jérusalem par les Chaldéens. Elles déplorent sans doute fie- calamités beaucoup plus modernes, mais lesquelles? le suis porté à croire qu'il s'agil du siège et de la prise de Jérusalem par Hérode et Sossius1. Les Lamentations mit fourni à l*Eglise une partie de l'office de Ténèbres pour ses deux grands jours de deuil, le jeudi saint et le vendredi saint "2.

C'est parmi les Hagiographai que se trouve le petit livre qui contient la gracieuse histoire de Ruth. Elle a été rattachée au livre des Juges, à la suite duquel on l'a placée dans nos Bibles, et elle en a la simplicité et la poésie: mais les mœurs du livre des Juges sont barbares; celles du livre de Rtith sont douces et pures. Cette églogue, comme toutes les églogues, est sortie d'une civilisation délicate. La conduite de Ruth avec Noemi, celle de Booz avec Ruth, sont également touchantes. Tout le livre respire ce que les cliré-

1. Si cela i st. l'Oint de iv, 20, est le roi grand-prêtre Antigone. L<' peuple attendu (,iv, l") est celui des Parthes. L'apostrophe à Édom iv. 21) s'adresse à Hérode. Le verset n. 20. rapproché d'un récit de Joseph Guerre de Judée. VI, in, 1 , fait penser au siège de Jérusalem par Titus; mais plusieurs passages de la Bible montrent que ce trait d'une mère mangeant son enfant était un lieu commun dans la peinture de l'horreur d'un siège ,11 Rois, rv, 29. Jcr., xix, 9. Ezèeh., v. 10). Et puis les Lamentations, si fortes qu'elles soient, ne semblent pas encore assez fortes pour déplorer la destruction définitive de Jérusalem et surtout du Temple. C'est à cela pourtant que Joseph parait les rapporter, quand il dit que Jérémie a prédit la ruine de la ville sainte par les Romains {Antiquités, X. v, li.

2 . Les Lamentations sont récitées naturellement dans l'office par lequel les Juifs font la commémoration de la destruction du Temple. Prières des Israélites... Paris, 1867, p. 320.

tiens ont appelé une morale chrétienne; et d'ailleurs ce récit, où l'aïeule de David (car David est fils de Jessé, fils d'Obcd^ fils de Ruth) figure dans une situation si humble, était fait plus qu'aucun autre pour plaire au grand nombre et pour être goûté des plus petits l.

L'histoire d'Esther est fort inférieure ; elle est chargée d'effets dramatiques assez grossiers, de nature pourtant à remuer et à flatter la foule. C'est un roman suggéré par la persécution, et reporté dans le lointain des temps antiques. Le projet d'un massacre

général des Juifs à jour fixe, et le massacre qu'ils font eux-mêmes de tous leurs ennemis par tout l'empire quand ils triomphent, sont des imaginations inspirées par les scènes trop réelles qu'a présentées souvent l'histoire des Juifs. Joseph raconte qu'à Césarée on égorgea une fois en une heure tous les Juifs qui y étaient établis, au nombre de vingt mille. Les Juifs à leur tour portèrent le fer et le feu par toute la Syrie, qui se remplit de massacres ; on tua les Juifs de tous côtés, mais on ne pouvait tuer, dit-il, les judaïsants. Il nous parle de 130,000 Juifs égorgés dans Scythopolis, 2,500 dans Ascalon, 2,000 dans Ptolémaïde, 50,000 dans Alexandrie ! je prends ces chiffres tels qu'il les donne. Cela se passait sous Néron; mais, avant Néron, on avait déjà vu sans doute de pareilles scènes ; nous le savons pour Alexandrie par le livre de Phi-

1. Je ne veux pas oublier de rappeler le poëme de Victor Hugo, Booz endormi, dans la Légende des siècles.

Ion contre Flaccus, préfet d'Egypte sous Caligula, et nous pouvons présumer que ce n'est pas non plus alors la première fois qu'elles se produisent. Elles font comprendre le ixe chapitre d'Esther.

S'il n'y a pas dans l'histoire des Juifs une Esther réelle aussi haut placée et qui ait fait autant que cellelà, elle est l'idéal de ces Juives qui, établies au foyer et dans le lit d'un Gentil, faisaient profiter leur dieu et leur peuple de l'amour qu'elles inspiraient; car c'est surtout parmi les femmes et par les femmes que se faisait la propagande du judaïsme l.

Esther présente cette particularité, qui n'est sans doute qu'un hasard, que parmi les livres des Juifs, c'est le seul où le nom de leur dieu ne se trouve pas une seule fois sous aucune forme. — Je parle du texte hébreu, sans tenir compte des additions grecques. C'est dans les additions seulement que se trouve cette prière d'Esther que tout le monde connaît par Racine2.

Et encore faut-il remarquer que le grec lui-même ne contient pas l'expression des espérances messianiques que le poëte chrétien a mises dans la bouche d'Esther :

Ainsi donc un perfide, après tant de miracles, Pourrait anéantir la foi de tes oracles ; Ravirait aux mortels le plus cher de tes dons, Le Saint que tu promets, et que nous attendons.

1. Guerre des Juifs, II, xx, 2. Aiitiquités, XVIII, m, 5, et XX, vin, 11. Vie de Joseph, par lui-môme, 3.

2. Mon ancien maître à l'Ecole normale, M. Gibon, disait que ces vers de Racine étaient les plus beaux vers français qu'il y eût au monde.

UEcclésiaste, le Cantique, les Lamentations, Ruth et Esther étaient réunis par les Juifs sous cette appellation : Les cinq rouleaux ou volumes, « méghilloth ».

Le livre de Daniel, que l'Église catholique a placé parmi les prophètes, faisait partie des Hagiograp/ia chez les Juifs, ce qui suffit à indiquer qu'il est plus moderne. Plusieurs chapitres de Daniel (depuis le verset 4 du chapitre u, jusqu'à la fin du chapitre vu ne sont pas écrits dans la langue de la Bible, qui est l'hébreu proprement dit. mais dans la langue vulgaire du temps, ou syro-chaldaïque, qui tenait à la fois de l'hébreu et du syriaque l.

Il n'y a pas de critique, si peu exigeante qu'elle soit, qui puisse prendre pour authentique le livre de Daniel, depuis que le principe rationaliste commande nécessairement à la critique. L'auteur de ce livre sait l'histoire d'Antiochos l'Épiphane, et il en a rempli sa prophétie, qui d'ailleurs ne ressemble pas du tout par sa composition aux autres écrits prophétiques. Les choses à venir, que Daniel est censé prophétiser au temps de Cyrus, n'y sont pas indiquées dans le style ordinaire des oracles, style lyrique, fait de traits vagues ou du moins rapides, par lesquels il

1. On a vu que Daniel est nommé dans Êzéchiel xiv. 14; xxvm. .'i ■ comme un sage des anciens temps ; mais il n'est pas mentionné, comme prophète, h la suite d'Isaïe, de Jérémie, d'Ézéchiel et des Douze, dans le chap. xlix du livre du Fils ilr Sirach, où on s'attendrait à trouver son nom. — Sur la langue syro-chaldaïque. voir Renan, llist. (/es lang. sém., r* édit., p. 201 et suiv.

semble que le prophète entrevoil seulement les choses

comme à la lumière d'un éclair; celui de Daniel a la précision d'une chronique : il entre dans le détail de l'histoire des rois de Syrie et d'Egypte jusqu'à Antiochos IKpiphane, de leurs démêlés, de leurs alliances, de leurs intrigues ; il y manque les noms propres, mais il n'y suanque que cela.

Comme cette chronique ne descend pas plus bas que le règne d'Antiochos, mort en l'an 164 avant notre ère, on en a conclu que l'auteur a écrit précisément à cette date. Si cela était, il serait bien difficile de ne pas supposer les prophètes plus anciens ; car il est évident que leurs livres, comparés à celui de Daniel, ne sont ni du même esprit, ni du même âge. Il y a entre ceux-là et celui-ci toute la distance de la poésie à la prose, d'un temps d'élan et d'enthousiasme à un temps de recueillement et de silence. Mais est-il certain que Daniel ait été écrit pendant le règne d'Antiochos?

Les chapitres particulièrement prophétiques de ce livre (vn-xii) sont remplis d'énigmes qui n'ont pas toutes été déchiffrées. Yoici pourtant quelques points qu'on peut établir. Dès le chapitre n, on trouve la vision de la statue dont la tête est d'or, la poitrine d'argent, le ventre d'airain, les jambes de fer, avec des pieds de fer et de terre ; puis une pierre se détache de la montagne, frappe les pieds de la statue et la renverse, et cette pierre devient une montagne, qui remplit la terre entière. Il est dit ensuite dans le texte même que les quatre métaux représentent quatre

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empires. Le dernier est certainement celui des Macédoniens. Le 1er représente sa force supérieure; le mélange du fer et de la terre signifie à la fois plusieurs choses, d'après le texte : d'abord que cet empire est divisé ; puis qu'il a une partie forte et une partie faible (Syrie et Egypte); enfin qu'il y a entre ces deux parties des alliances (celles des deux familles royales), mais qui ne produisent pas une véritable union, parce que le fer ne peut s'unir avec la terre. Maintenant, la pierre est un nouvel empire, « qui ne sera jamais détruit, et dont la puissance ne passera pas à un autre peuple ; mais qui brisera et détruira tous les autres, pour subsister éternellement ». Ces paroles ne peuvent désigner que l'empire romain. C'est ainsi que dans Zackarie(i, 18) les quatre empires ennemis d'Israël sont représentés par quatre cornes, et les forgerons qui abattent ces cornes sont les Romains.

Au chapitre vu, voici une nouvelle allégorie. Quatre bêtes représentent encore quatre empires, mais ce ne sont plus ceux du chapitre n ; ce qui n'est pas étonnant, puisque ces deux chapitres ne sont pas de la même provenance, l'un étant écrit en hébreu et l'autre en chaldaïque. Il est clair que la troisième bête, « qui a quatre têtes », est l'empire macédonien1. Il est clair aussi que le quatrième animal, si épouvantable, « et qui est différent de tous les autres », est l'empire romain. Les deux passages supposent également que les

1. Qui forme les quatre royaumes de Macédoine, deThrace, d'Egypte et de Syrie.

royaumes issus de la conquête d'Alexandre n'existent [►lus. et que Rome les a détruits, ce qui n'a él(; fail que sous Auguste. Il n'en faut pas davantage pour montrer que le livre de Daniel ne peut être du temps d'Àntiochos.

Reste à expliquer comment c'est Antiochos qui paraît remplir tous ces chapitres prophétiques : le chapitre xi en particulier semble n'avoir pas d'autre objet, tant l'écrivain y développe eomplaisamment la suite de l'histoire des royaumes de Syrie et d'Egypte, depuis Alexandre jusqu'au règne de l'Épiphane, où il vient aboutir. Il s'est appliqué à recueillir dans un livre historique toute la suite des faits, pour la tourner en prophétie, et on ne comprend pas d'abord quel intérêt il pouvait prendre à ces faits, s'il en était éloigné d'environ 120 ans. C'est ici qu'il faut recourir à une explication que j'ai déjà plusieurs fois indiquée, comme étant la clef de la chronologie des Prophètes : c'est que, sous le nom dAntiochos, l'écrivain veut faire entendre un autre nom. Supposons, par exemple, que le livre soit du temps d'Hérode. La révolution qui a fait Hérode l'Iduméen roi de Judée a été en horreur aux Juifs dévots ; ils le regardaient comme l'ennemi public de Iehova et de son peuple. Il avait amené devant Jérusalem une armée romaine; il avait assiégé le Temple en compagnie des Gentils; le feu avait été mis aux portiques sacrés, et on avait fait d'horribles massacres dans le Temple même. Celte guerre impie suspendit sans doute le culte quotidien, et, comme on disait, le sacrifice perpétuel : le récit de Joseph le lais-

se deviner, quoiqu'il ne le dise pas en termes exprès, parce qu'il ménage constamment Hérode, par complaisance pour les Hérodes de son temps. Hérode osa placer l'aigle romaine au haut de la grande porte du Temple; c'était en même temps une infraction à la Loi, ennemie de toute image d'être vivant, et un acte de courtisan envers les Romains, les plus détestés des Gentils. En un mot, Hérode est un Antiochos,, plus odieux que le premier; le zèle des dévots avait besoin de lui jeter ce nom à la face. Mais il fallait être prudent, et ne pas donner prise a ses vengeances, qui étaient terribles : l'écrivain s'est donc attaché à ne paraître occupé que de l'Antiochos d'autrefois et de l'histoire de la Syrie. C'est ainsi- que j'entends la composition de la seconde moitié de Daniel.

Je ne me flatte pas d'expliquer tous les détails de la prophétie; cependant ou peut essayer d'interpréter divers passages. Ainsi il est dit au chapitre vu que de la tête du quatrième animal sortent dix cornes, et puis qu'une autre petite corne s'élève d'entre celles-là, et qu'elle fait tomber trois de ces dix ; cette corne a les yeux d'un homme et une bouche insolente. Je pense que les dix cornes sont les Asmonées1 : elles sortent de la tête du quatrième animal, parce que ces princes s'étaient élevés en s'appuyant de la protection de Rome. Hérode est la petite corne, à cause de son humble origine; les trois qu'il fait tomber sont les trois

1. On en trouve exactement dix si on y comprend Judas le Machabée, que l'on comptait comme grand prêtre, quoiqu'il ne paraisse pas l'avoir été (Joseph, Antiq., XII. x. <; .

derniers Asmonées, qu'il a tués. Dans ix, 26, « un Oint est retranche » peut signifier l'aîné des fils de Jannée, déposé de la prêtrise et mutilé par son frère ' : là commencerait, en 40 avant notre ère, la dernière des laineuses 70 semaines d'années; puis au milieu de la semaine, en 37, arrive la prise de Jérusalem et du Temple. Le trait fameux de ix, 27 : « Et sur l'aile l'abomination du brigand », fait sans doute allusion à l'aigle d'or placée sur le Temple parHérode, et qui, à la tin de sa vie, fut abattue par une insurrection de fanatiques. Cette même expression, l'aile du Temple, est employée par un évangile2. Les versets vm, 23-25 s'appliquent aussi parfaitement à Hérode.

Enfin ce n'est qu'à cette époque qu'on peut comprendre que l'écrivain ait espéré et promis aux siens le règne prochain des « saints » sur la terre : une pareille idée n'est pas du temps d'Antiochos. Les Juifs alors avaient bien de la peine à défendre leur foi, soit des violences des étrangers, soit des faiblesses et des défections de leurs frères. En se débattant contre l'hellénisme, ils étaient tout à la lutte, et n'avaient pas le loisir de faire de si beaux songes. Plus tard, ayant conquis l'indépendance d'une manière inespérée, et même étant devenus considérables aux yeux de ceux qui les entouraient, ils eurent lieu de se promettre de grandes destinées et leurs prophéties ont pu s'inspirer

1 . Les mots obscurs qui suivent : « et rien à lui » veulent-ils dire : « Il n'a plus rien, il est dépouillé » ?

2. Voir plus haut, page 132, Mattli., iv, 5 : tè TTrepûyiov tov;

iepoù.

3 i 1 LE CHRISTIANISME ET SES ORIGINES.

de leur histoire; puis, quand ils furent tombés sous la domination romaine, ne pouvant plus se déprendre de leurs espérances, ils les transportèrent du monde réel dans le monde surnaturel ; ils comptèrent sur un miracle pour accomplir leurs prophéties, et c'est ainsi qu'ils imaginèrent le règne des «saints». Mais c'est dans Daniel, pour la première fois, c'est-à-dire dans un livre que les Juifs, on ne peut trop le répéter, ne comptaient pas parmi les Prophètes, que la prophétie prend ce caractère d'invraisemblance. On peut dire qu'elle a perdu terre, et qu'elle s'envole dans les nuées (vu, 13).

Le livre de Daniel n'offre plus aucune trace de ce qu'on pourrait appeler la prédication prophétique. Il se compose uniquement de récits miraculeux, prodiges, songes, prédictions, tendant toujours à la glorification du peuple saint. Il y en a. parmi ces récits, qui ne sont pas sans quelque grandeur dans leur merveilleux, comme celui des trois mots mystérieux écrits par une main sur la muraille de la salle du festin de Balthazar; ou même celui de Nabuchodonosor condamné à vivre sept ans loin des hommes en paissant avec les bœufs l'herbe des champs. D'autres sont puérils et sans imagination, comme ii, 5-13, et m tout entier l.

1 . Hiûronyme ou Jérôme dit positivement, à propos de l'étrange récit >ur Nabuehodonosor vivant de la vie des hôtes, qu'il n'y avait rien de cela dans les histoires des Chaldéens : Prasertim cum historiée Chaldœorum nikil taie contineant. Cependant, d'après la Chronique d'Eusôbo pa^e -J7 . l'histoire de Chaldôe écrite en grec par l'écrivain inconnu qu'on appelle du nom d'Abydénos racontait

JOB, LES PROVERBES, ETC. :tl|

On a fait au livre de Daniel, comme à celui d\Esther, des additions grecques, qu'il no faut pas confondre avec le texte original. C'est là seulement que se trouvent l'histoire de Snsanne, celle de l'idole de Bel, celle du dragon, celle du prophète Habacuc qu'un ange transporte par les cheveux près de Daniel, jeté dans la fosse aux lions, et le cantique des trois jeunes gens dans la fournaise.

Les Hagiographa comprennent enfin trois écrits historiques, dont le principal, divisé en deux livres, s'appelle en hébreu d'un nom qui signifie littéralement : Récils des jours, et qu'Hiéronyme traduit par Chroniques. La Vulgate, d'après la traduction grecque, appelle ces livres Paralipomènes, ce qui parait signifier : Choses qui restent en réserve ; comme qui dirait appendices ou suppléments (par rapport aux livres de Samuel et des Rois). Le sujet des Chroniques est le même que celui de ces livres, mais il y est traité dans un autre esprit, qui est celui d'une époque bien plus récente.

Le livre à'Esdras et celui de Néhémie (ou second livre d'Esdras) font suite aux Chroniques. Je ne m'arrêterai pas à ces divers livres historiques, qui offrent peu d'intérêt au point de vue des origines chrétiennes. Ils ont certainement peu contribué à

que Nabuchodonosor, au retour de ses grandes expéditions, avait été surpris et saisi de l'esprit des dieux, et s'était mis à prophétiser ; puis « que ce fier conquérant avait tout à coup disparu du milieu des siens ». Le récit du chapitre iv de Daniel est sans doute sorti de cette légende.

la propagation du judaïsme parmi les Gentils ; mais il y a d'ailleurs dans les Hagiographa des livres qui doivent être mis au contraire au premier rang parmi ceux qui ont converti les peuples au dieu des Juifs. La Bible n'a rien de plus chrétien que les Psaumes ; les livres gnomiques sont des trésors où la prédication chrétienne a beaucoup puisé ; enfin Daniel, qui pour les Juifs n'était pas même un prophète, est devenu en quelque sorte pour la religion nouvelle le prophète par excellence, et c'est chez lui, comme on le verra plus loin, qu'on a cru trouver prédits avec le plus de précision et la Passion du Christ et le règne céleste du Fils de l'homme.

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