‹ Le Christianisme et ses origines (volume 5)Chapitre 94 sur 183 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

FIN DE l'hISTOIHE DES JUIFS.

La Loi, les Prophètes, les Hagiographa, composent toute la Bible hébraïque ; ce sont les seuls livres qui soient reconnus par les Juifs comme livres saints. Mais le judaïsme a encore produit un certain nombre d'écrits que nous ne lisons qu'en grec, soit que le texte hébreu ou chaldaïque en ait été perdu, ou que le grec ait été l'original. On les appelle en grec apocrypha, ce qui ne veut pas dire écrits apocryphes, ni écrits cachés ou secrets, mais ce qu'on exprimerait plutôt par les termes d'écrits . non reconnus, non officiels. La Bible hébraïque elle-même n'étant lue qu'en grec par les Chrétiens, ceux-ci n'étaient pas disposés à mettre une différence entre les livres hébreux et les livres grecs. Une grande partie des apocrypha ont donc été adoptés par eux, et la plupart de ceux-là sont reconnus comme livres saints par l'Église romaine, et font pour elle partie de la Bible.

Ce sont le Premier livre des Machabées, la Sagesse

de Jésus fils de Sirach, le Second livre des Machabées, Tobie, Judith, la Sagesse de Salomon, Baruch. A ces livres, il faut ajouter des additions considérables qui ont été faites à certaines portions de la vraie Bible, et dont j'ai parlé déjà, savoir les additions à Estlier et les additions à Daniel, écrits purement grecs, qu'il faut se garder de confondre avec le texte hébreu, dont on ne les sépare pas toujours.

Enfin, dans l'édition officielle de la Vulgate de la Bible, faite par l'ordre du pape Clément VIII, on a imprimé, à la suite des textes de l'Ancien et du Nouveau Testament reçus pour sacrés, un Troisième livre d'Esdras et . un Quatrième livre d'Esdras. Ces livres sont précédés d'un avertissement portant qu'on les publie pour qu'ils ne se perdent pas, parce qu'ils sont cités quelquefois par les Pères l.

Comme la plupart des apocrypha se rapportent aux derniers temps de l'histoire du peuple juif, il me parait qu'avant de parler de ces livres, je dois achever cette histoire, que j'ai déjà conduite bien près de sa fin. La mort d'Hérodé fut suivie d'une véritable anarchie. Les États d'Hérodé furent partagés entre ses fils; mais dans la Judée propre, que Rome laisse à Archélaos, sans lui accorder le titre de roi. la révolte éclate de tous côtés. Les uns demandent aux Romains l'abolition du principal des Bérodes; les

1. On a joint à la version latine de ces deux livres celle d>' la Prière de Mariasse, petit écrit d'une page, dont le texte grec ne subsiste plus. Il se rapporte à une légende sur Manasse, qu'on trouve dans II Cliron., xxxm, 12, et qui est sans fondement historique, comme le prouve le chapitre xxi du second livre des Bois.

autres osent s'insurger contre les Romains euxmêmes. A la suite d'une sédition qui met un moment en péril clans Jérusalem les troupes romaines, 2,000 Juifs sont mis en croix. Des fanatiques et des aventuriers s'élèvent çà et là, et prennent le titre de roi. Au bout de dix ans, Archélaos est déposé par les Romains, et la Judée propre est réunie à la province romaine. Elle est gouvernée par un procurateur de César; des soldats romains tiennent garnison dans Jérusalem ; un recensement est ordonné et exécuté, et cette mesure provoque de nouveaux soulèvements.

C'est dans ces temps troublés que l'idée de l'Oint acheva de prendre possession des esprits. Nous ne sommes pas assurés qu'JIérode ait été regardé comme l'Oint par excellence, et certainement lui-môme ne s'est pas donné pour tel. Mais, après lui, il parait bien que l'Oint devient présent et visible, et que des hommes vivants ne craignent pas de prendre ce rôle. Judas de Galilée, l'un de ceux qui inquiétèrent alors les Romains, est signalé par Joseph, non pas seulement comme ayant prétendu être roi, mais aussi comme « l'auteur d'une nouvelle secte, dont les disciples ne reconnaissaient que leur dieu pour chef et pour maître (Ant. xvm, 1-6)». Il ne s'explique pas plus clairement; car il n'a laissé échapper nulle part dans ses livres ce nom de l'Oint attendu, trop suspect à l'autorité romaine; mais il est probable que c'est là ce que Judas prétendait être.

L'auteur du livre des Actes, qui parle aussi de

l'entreprise de Judas (v, 37), en la plaçant par erreur après celle d'un certain Theudas, qui n'est venu au contraire qu'après Judas (Ant. XX, v, 1), s'exprime ainsi sur le compte de celui qu'il a cru être le premier : « Jadis s'éleva Theudas, qui prétendit être un personnage1.» Joseph dit qu'il prétendait être un «prophète», et vraisemblablement il se donnait pour l'Oint.

L/anarchie n'eut qu'un temps, et Jérusalem demeura romaine en apparence; mais la main de Rome, si forte pourtant et si lourde, a bien de la peine à la contenir. Dès qu'on touchait ou qu'on paraissait toucher à la religion, il se produisait des émotions menaçantes. Il y en eut déjà sous le fameux procurateur Pilatus, qui coûtèrent aux Juifs beaucoup de sang. Les fantaisies despotiques de Caligula faillirent amener dès le temps de cet empereur la guerre terrible qui n'éclata pourtant qu'à la fin du principal de Néron.

Cependant il s'était élevé un homme, au temps de Tibère, qui, sans faire appel aux armes, contribua beaucoup sans doute à irriter les esprits, et à rendre l'ordre établi insupportable. C'est Jean, qui prêchait l'avènement prochain du règne du Seigneur, qui voulait qu'on s'y préparât par la réforme des mœurs et par la pratique delà justice, et qui invitait tous ceux qui venaient l'entendre à l'ablution (baptisma en grec) dans le Jourdain, signe et gage de la purification des âmes, d'où le nom qu'il a gardé de Jean le

I . Aéywv EÎvai ttva éaurôv. Même expression au sujet de Simon de Samarie. vin, 9.

Raptistès ou le baptiseur. 11 attaquait avec âpreté les vices de ces grands, dont les mœurs étaient celles des Gentils; il inquiéta ainsi le tétrarque de la Galilée et de la Pérée, Hérode Autipas, fils d'Hérode le Grand, qui l'emprisonna d'abord, puis le (il mourir. Il est le premier auteur de la révolution religieuse qui s'accomplit en Galilée. Ce n'est qu'après lui, suivant les évangiles mêmes, que parut Jésus, sur qui l'histoire de Joseph, qui a mentionné Jean, reste muette.

Au temps de Claude, il y eut une grande exaspération dans la Judée ; c'est alors que se montre l'Oint Theudas, sous le procurateur Fadus. Celui-ci eut pour successeur le fameux Félix, frère de Narcisse, sous qui tout se précipita vers une catastrophe : après le règne de Claude, il demeura encore procurateur sous Néron. La Judée se remplit, dit Joseph, de brigands et de thaumaturges (yoVeç)> et plus loin : Les thaumaturges et les imposteurs entraînaient la foule dans le désert *. Elle y devait voir des prodiges, des signes éclatants, par lesquels se manifesterait une intervention divine. Un Égyptien, qui se donnait, dit Joseph, pour un prophète (sans doute pour l'Oint), se fit suivre par une multitude en délire jusque sur la montagne des Oliviers ; il leur avait promis que de là ils verraient les murailles de Jérusalem tomber à son commandement. Ils furent enveloppés par une

1 . On appelait ainsi les rives du Jourdain entre le lac de Gennesareth et la mer Morte. Jos., Guerre des Juifs, III, x, 7. — Autiq., XX, vin, 5.

troupe romaine, qui en tua 400. C'est sous Félix qu'on commença à parler des sicaires (en latin sicarii, les hommes à couteau). Aux jours de fête, où Jérusalem se remplissait tout à coup d'une multitude extraordinaire venue du dehors, ces gens se mêlaient dans la foule, avec des couteaux sous leurs habits, et tuaient impunémentc eux que leur fanatisme tenait pour ennemis ou pour suspects. On nous dit ailleurs que, dès qu'ils avaient entendu un incirconcis parler du Seigneur ou de la Loi, le tenant dès lors pour Juif, ils s'arrangeaient pour le surprendre, et le menaçaient de le tuer s'il ne se faisait circoncire \ Félix eut pour successeur Festus, et à celui-ci, toujours sous Néron, succéda Gessius Florus. C'est alors qu'éclata enfin la révolte qui couvait depuis si longtemps.

Poussés à bout parles duretés du procurateur, les Juifs, qui jusque-là ne s'étaient soulevés que contre tel ou tel chef romain, rompirent audacieusement avec l'empereur et avec l'empire, en refusant de recevoir et d'offrir au Temple les victimes que César y faisait sacrifier pour la prospérité de Rome et des peuples. Ils avaient surpris dans la forteresse deMasada, près de Jérusalem, une garnison romaine, et ils l'avaient massacrée ; ils emportèrent, dans Jérusalem même, les positions occupées par les Romains, ils les forcèrent à se retrancher dans des cours où la garnison

1 . l'hilosophiancna, IX, 2G. C'est le curieux ouvrage sur les hérésies, retrouvé par Minoide Mynas en 1840, et publié en 1851 par M. Miller, puis en 18G0, avec une traduction latine, par M. Cruice.

romaine se résigna à capituler ; puis ils violèrent la capitulation et égorgèrent ceux qui s'étaient rendus. Il n'y avait plus dès lors de paix possible.

Cependant le fanatisme déchaînait le fanatisme. Le jour même de cette tuerie, Joseph nous dit que dans Césarée, qu'on peut appeler la capitale des Gentils sur la terre juive, on massacra en une heure plus de 20,000 Juifs. Il ajoute qu'à leur tour les Juifs furieux mirent à feu et à sang une partie de la Syrie, et que les Syriens égorgèrent en revanche dans les villes tout ce qu'ils purent prendre de Juifs. Il dit que ceux de Damas parquèrent leurs Juifs dans leur gymnase, et que là encore, en une heure, ils massacrèrent 10,000 hommes désarmés1. Et c'est là qu'il ajoute ce trait bien remarquable, qu'il leur fallut, pour mener à bien leur complot, se cacher de leurs femmes, « qui presque toutes appartenaient à la religion judaïque ». Il y eut aussi des massacres à Alexandrie.

Cependant le gouverneur de Syrie, Cestius, s'étant fait battre par les Juifs devant Jérusalem, Néron donna à Yespasien le gouvernement de la province et la conduite de la guerre, à la fin de Tan 67. L'arrivée de. Yespasien en Syrie fut signalée par un soulèvement des habitants d'Antioche contre les Juifs de la ville ; on tua ceux qui refusaient de sacrifier, et il y eut de nombreux martyrs 2. En Judée, la guerre, menée

1 . Damas appartenait alors à un petit prince indépendant des Romains. Voir II Cor., xi, 31, et Renan, t. II, p. 174.

Page 1